SCÈNE III
HELENE
En êtes-vous bien sûr? Voilà encore qui me paraît une invraisemblance de plus... à moins cependant que ça ne soit pas vrai.
ROGER
Que dites-vous?
HÉLÈNE
Oh! rien; une simple supposition, pas davantage... Mais il y a dans toutes vos paroles une telle conviction^ vous faites si bon marché de certains préjugés, qu'il m'est venu tout à coup une idée bien folle et bien inutile, assurément... C'est de mettre à l'épreuve cette grande passion qui ne recule devant aucun obstacle, et de vous dire tout simplement : iMonsieur Roger, si j'étais libre.... mettriez-vous à demander la main de mademoiselle Hélène, la même ardeur et le même empressement que vous témoigniez tout à l'heure à la femme de maître Johann ?
ROGER
Pourquoi ce jeu cruel, si vous me croyez sincère? Pourquoi cette épreuve, si je n'ai su vous inspirer de confiance?
HÉLÈNE
Que vous importe? Répondez-moi comme un homme d'honneur.
ROGER
Je n'hésite pas, sachez-le bien... et pour preuv^ :
Madame, je vous ai offert mon cœur; mademoiselle, voulez-vous accepter ma main?
HÉLÈNE
Fort bien; mais en me répondant ainsi, avezvous bien calculé la portée de votre engagement?
ROGER
Je n'ai qu'une parole, Hélène, et je n'ai jamais su la reprendre.
HÉLÈNE
A merveille; mais quand je serai votre femme, croyez-vous qu'un jour ou l'autre, à votre insu, je vous l'accorde, vous n'en veniez pas à vous repentir de m'a voir si précipitamment choisie?
ROGER
Qui donc peut vous faire ainsi douter de moi?
HÉLÈNE
Personne, monsieur Roger; mais le monde auquel vous appartenez par vos relations, par vos amitiés, par votre naissance, pensez-vous qu'il vous pardonnera, aussi facilement que vous le supposez, d'avoir fait si bon marché de ses exigences, et d'être allé chercher voire compagne sous le toit modeste d'une auberge de village?
ROGER
Vous vous trompez, Hélène ; quand vous porterez mon nom, je saurai le maintenir, soyez en sûre, au-dessus de toutes les médisances comme au-dessus de tous les oulrages.