‹ Comédies, dramesChapitre 143 sur 170 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

edGjIRd, Emilie.

EnC.VUD.

Vous deviez, madame, m'accuser d'ingratitude pour vous avoir ainsi négligée!... mais j'avais quitté la France! Une mission éloignée, que j'avais sollicitée, m'a tenu plusieurs années aljsont, et, à mon retour, le désir de vous revoir était (.'Oiiibattu par la crainte de rencontrer ici votre soîur.

EMILIE

Elle m'avait quittée... elle habitait la Bretagne.

EOGARD.

Ahl... si je l'avais su!

-Mais je dois vous dire que je l'attends aujourd'hui.

EDGARD, faisant quelques pas.

Adieu, madame, adieu !

EMILIE

Craindre à ce point sa présence ! c'est bien flatteur pour elle!...

EDGARU.

C'est faire trop d'iionneur à ma constance !... je ne voulais

<iue lui éviter une vue peu agréable!... car moi, je suis revenu à la raison!... je suis guéri!,., ella preuve, c'est que je peux sans peine vous parler d'elle, et de ce que j'ai souffert!... Maintenant ce n'est plus qu'un souvenir!... Vous savez si je l'ai aimée!... Sa beauté, son esprit, l'élévation de son caractère, l'amitié même qu'elle me témoignait, tout ne justifiait que trop mon amour!... et puis j'étais riche!... elle ne l'était pas... et la fortune alors devient un si grand bonheur!... Si vous m'aviez vu, ivre de joie et d'espérance, jeter à ses pieds ma vie, mon avenir ! Ah ! quel désenchantement ! quel froid glacial se glissa jusqu'à mon cœur, lorsque j'entendis cette femme, que je supposais aimante et sensible, calculer devant moi, avec une raison désespérante, toutes les chances probables du mariage!... me démontrer que pour mon bonheur, comme pour le sien, il fallait rester libre! que c'était là son seul vœu!.., quand le mien était de lui obéir!... quand, fortune et Hberté, je lui aurais tout donné!... Et le plus terrible encore, c'est qu'il n'y avait pas d'autre obstacle!... c'était le seul!.,. Ah! si elle avait aimé quelqu'un, si j'avais eu un rival, j'aurais été trop heureux !... je l'aurais tué, ou il m'aurait déUvré de mes tourments ! Mais non, tout venait se briser contre sa volonté, contre un système égoïste, où son esprit et son sang-froid lui donnaient l'avantage ; j'avais trop d'amour pour avoir raison ! et à tous ses sophismes je ne répondais que par un mot : Je vous aime!... Vain effort! inutile argument! qui ne persuade que ceux dont on estaimé!... Tenez !... tenez !... ne parlons plus de ce moment, car il réveillerait peut-être quelques idées de haine et de colère, dans un cœur qui ne veut désormais connaître que deux sentiments : oubli, et amitié !

EMILIE

Pauvre Edgard!

EDGARD

Non, madame ! non, je ne suis plus à plaindre ! car j'y vois -clair maintenant! je lui rends justice... je pense comme

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ellel... avec un pareil caractère nous n'aurions pas été heureux ensemble!... puissions-nous l'être séparément!... elle, du moins! car le dépil a pu me rendre injuste, mais non indifférent!... Et que fait-elle?... que devient-elle?... quel est sou sort?

EMILIE

Fort tranquille, je le suppose; elle soutient fièrement la gageure!... elle a voulu être vieille fille, et cela commence! Vingt-cinq ans ! la grande majorité !... limite redoutée, qui pour une demoiselle sépare la jeunesse de l'âge raisonnable!

EDGARD

El depuis longtemps elle habitait la province?...

EMILIE

Près de sa marraine, une femmme de mérite, dont vous aurez sans doute entendu parler!... une baronne immensément riche, qui, comme elle, n'a jamais voulu se marier... et qui s'était réfugiée dans ses terres pour s'y livrer aux art? et à la littérature : mademoiselle Palmire de Vaucresson !

Un bas-bleu ! une femme poète !

EMILIE

Qui a fait des vers charmants !

EDGARD

Ah! mon Dieu! vous me faites peur !... cette maladie-là se gagne!... est-ce que votre sœur?...

EMILIE

Non, vraiment !

EDGARD

Je respire !... j'aurais été trop vengé I... Et qu'est-ce qui la ramène à Paris?

EMILIE

Elle a perdu son amie !... la baronne vient de mourir, et Esther, ma sœur, se trouvant seule dans le monde, a enfin

cédé à mes instances... elle vient habiter avec moi... dans cette maison.

EDGARD

Je ne puis que l'en féliciter ! Vous, madame, si judicieuse et si sage, vous parviendrez sans doute, par votre influence, et plus encore par votre exemple, à vaincre ses préjugés !... à la ramener à la raison !...

EMILIE, sourinnt.

La raison, dites-vous?... sais- je de quel côté elle est? il ne m'appartient pas de décider la grave question du mariage et du célibat.

-Mais vous, madame !

EMILIE

Moi !... je me trouve la plus heureuse des femmes!... j'ai un mari excellent ! un enfant que j'adore ! une fortune comme je la désire ; car en m'ordonnant l'ordre et l'économie, elle me permet d'apporter ma part dans le bien-être dont nous jouissons : paix intérieure, douce gaieté, plaisirs modestes... quelques amis!... dont le nombre, j'espère, vient de s'augmenter! voilà ma vie!... Le mariage est-il toujours ainsi, ou suis-je une exception?... je l'ignore, et n'en veux rien conclure, sinon que, dans ce dernier cas, je dois bénir ma position et me dire plus que jamais : " Mon Dieu ! que je suis heureuse ! »

EDGARD

Et vous méritez de l'être !... et plus heureux encore celui qui a su apprécier et deviner tant de bonté, tant de raison!...

EMILIE

Ah ! mon nouveau... ou plutôt mon ancien ami !... vous êtes trop indulgent, ou trop galant !... ce n'est pas là ce que j'attends de vous !... c'est de la franchise, et surtout votre contiance !... Oui, monsieur, ne croyez pas que je veuille vous

rendre vos coniplinients ; mais vous êtes si bon!... vous feriez uu si bon mari! et l'espèce, dit-on, en est si rare !... comment n'êtes-vous pas marié?...

EDGARD

Il est question pour moi, dans ce moment, d'une alliance assez belle... peu de fortune, il est vrai... mais un grand nom!... une grande famille !...

A la bonne heure !

EDGARD

J'ai longtemps hésité... et au moment de conclure... il me semble que je ne suis. plus décidé.

EMILIE

Et pourquoi?... est-ce que la personne n'est pas bien?...

EDGARD

Si, vraiment!... mais le passé... (La regardant.) et surtout le présent, me rendent très-difficile.

EMILIE, prêtant l'oreille.

Écoutez!... une voiture!... oui, c'est ma sœur!... c'est elle !...

EDGARD

Je vous laisse !

EMILIE

Et pourquoi donc ?...

EDGARD, trouble.

Après une aussi longue absence, elle doit désirer être seule avec vous, et je sacrifie le plaisir de la voir à la crainte d'être indiscret !

(il la salue, et sort par la por(e du foml.l

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