EMILIE, ESTHER
EMILIE
Ma bonne sœur ! que j'avais envie de t'enibrasser, et de me trouver seule avec toi!... j'ai cru qu'elle ne nous laisserait pas !
ESTHER
Ma marraine, qui était trop bonne, lui avait laissé prendre une autorité !...
EMILIE
Qui continue sous ton règne ! car c'est elle qui commande... et qui est la maîtresse !
ESTHER
Dans des misères !... dans les petites choses !
EMILIE
La vie intérieure en est faite, elle ne se compose que de cela ; et tout calculé, je trouve qu'il vaut autant être menée par son mari que par sa femme de chambre!... Mais elle parlait d'hommes d'affaires... Comment ! en as-tu besoin?
ESTHER
C'est que ma fortune est un peu en désordre ; ce que je possède est si mal placé !
EMILIE
C'eet toi qui as voulu t'en charger 1
LES INDÉPENDANTS 40i
ESTllJiK.
Oui, sans doute ! pour ne dépendre de personne!... Mais je n'entends rien aux notaires et aux avoués... Comment fais-tu ?
EMILIE
C'est mon mari que cela regarde... Il a fait son droit, il connaît les affaires... Moi je ne m'en mêle pas... Un mari... c'est un intendant.
Ah!
EMILIE
Du reste, je t'indiquerai son notaire.
ESTilER.
Tu y viendras avec moi ?
EMILIE
. Pourquoi donc ?
ESTHER
C'est gênant d'être seule eu tête-à-tête, même avec un notaire... Avec cela que maintenant ils sont tous jeunes... et l'année dernière, pour une circonstance pareille, et fort indifférente, on a tenu des propos qui m'ont été désagréables !
EMILIE
Je n'en reviens pas! car moi qui suis plus jeune que toi, j'irais seule chez tout ce monde-ià, qu'on n'en dirait rien.
ESTHER
C'est bien différent! toi, tu es mariée !
EMILIE
Je sors quand j'en ai envie, je rentre quand il me plaît, j'accepte le bras qui me convient.
ESTHER, avec impatience.
Toi !... tu es mariée !
402 COMÉDIES — DHAMES
EMILIE
C'est singulier !... moi,- esclave, je fais tout ce que je veux! Et toi, libre et indépendante...
ESTIIER.
Maintenant!... mais dans quelques années, j'aurai les mêmes droits !
EMILIE
Oui, quand tu seras tout à fait vieille !... Beau privilège, qui coûte trop cher à acquérir!
ESTHER
En attendant!... j'aurai ta tille, ma petite nièce !
EMILIE
Elle a quatre ans !
ESTHER
N'importe !... je la prendrai... je sortirai avec elle... C'est un maintien, une sauvegarde...
EMILIE
Ma pauvre sœur! tu voulais te passer de tout le monde, et tu dépends de tous... même d'un enfant!
ESTHER
Quelle idée ! C'est parce que je le veux bien, car je n'ai besoin de personne.
EMILIE
A la condition de vivre dans l'isolement !
ESTHER, avec dépit.
Et souvent je le préférerais !• La position qu'on nous fait dans le monde est si fausse, si injuste, si absurde! Une femme mariée, eût-elle seize à dix-sept ans, a le droit de parler, elle a le droit de tout dire! et j'ai à peine celui d'entendre ! A la moindre plaisanterie banale que vient de hasarder un sot, je vois se diriger vers moi des regards curieux et mahns qui s'étonnent de me voir troublée, et me feraient un crime de ne pas rougir!... et si, perdant enfin patience,
un regard de mépris ou un mot pi([uant les déconcerte ou les réduit au silence, il me semble les entendre, entre eux,inie traiter de prude ou de revèche ; épithètes qui nous reviennent de droit, attribut obligé du célibat.'... Alors cette idéelà vous fâche, vous irrite, vous aigrit le caractère; on devient réellement méchante, railleuse, satirique, et grâce à euxmêmes, leur calomnie se trouve une réalité!... Témoin ma pauvre marraine, avec qui je viens de passer les années les plus pénibles et les plus tristes.
EMILIE
Vous, amies intimes !
ESTHER
Nous nous aimions toujours, mais nous nous disputions sans cesse ! la vie serait si longue sans cela !
EMILIE
Et si quelqu'un, cependant, pouvait se passer de famille el d'intérieur, c'était elle !... avec ses goûts et son existence •l'artiste !
ESTIIER.
Sans doute !... noblesse de sentiments, esprit élevé, talents remarqualjles, elle avait tout réuni ! mais son isolement l'accablait: elle ne savait que faire, et cherchait dans son imagination ce qu'elle ne pouvait trouver en son cœur! J'écoutais ses vers, qui étaient fort beaux ; mais je les connaissais tant!... Et puis toujours dans les cieux ! toujours de la poésie, c'est ne pas vivre ! on n'existe qu'en prose !... et fatiguée d'esprit, j'étais heureuse de me délasser avec madame Geslin : c'était mon seul plaisir ! et je périssais d'ennui !... Mais quand j'ai vu ma pauvre marraine malade et souffrante, tout a été oublié ! et dans ses derniers moments, ému des soins que je lui prodiguais, touché peut-être de mon amitié et de ma douleur, ce cœur que je croyais insensible et égoïste m'a montré tant de tendresse et de reconnaissance, que je m'en veux maintenant de l'avoir mal jugé, ou plutôt de ne l'avoir pas deviné !
404 COMÉDIKS — DRAMES
EMILIE
J^ riche comme elle l'était, sans parents, sans héritier connu, je ne doute pas qu'elle n'ait fait quelque disposition en ta faveur !
ESTHER
A quoi bon ?... je n'ai besoin de rien; j'aurai toujours assez pour vivre seule.
EMILIE, souriant.
Seule!... il est heureux alors que tu ne te sois pas trouvée ici tout à l'heure avec notre ancien ami Edgard de Saint- Rambert ; vos discussions auraient recommencé.
ESTHER
Ah !... M. Edgard était ici tout à l'heure?...
EMILIE
Il est parti au moment où l'on annonçait ton arrivée.
ESTHER
Fidèle à ses principes, je ne doute pas qu'en mon absence il ne les ait mis en action, et qu'il ne se soit marié !
EMILIE
Pas encore...
Ah !... pas encore !
EMILIE
Mais cela ne tardera pas... il est question pour lui d'un mariage important qui bientôt va avoir lieu.
ESTHER
Je lui en ferai compliment... et à celle qu'il a choisie !
EMILIE
N'est-ce pas ? surtout si elle a su l'apprécier ; car c'est un si galant homme I... (se retournant.) Eh!... c'est monsieur mon mari que je te présente !
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