SCÈNE III
DESROSOIRS, ALBERTINE.
ALBERTINE
Vous voilà enfin !
DESROSOIRS.
Nous sommes seuls ?...
ALBERTINE
Oui ; mon mari est à la Bourse et ma sœur à sa leçon de piano.
Eh bien! comment nous trouvons-nous aujourd'hui?
ALBERTINE
Mal!... J'ai passé une nuit pénible, et ce matin l'aventure la plus fâcheuse, la plus contrariante... Je vous dirai cehu Donnez-moi d'abord des nouvelles.
DESROSOIRS.
Excellentes ! Tout va à merveille.
ALBERTINE
En vérité ?
30 COMÉDIES — DHAMES
DESROSOIRS.
Et cela ne fera (lu'augmenter, c'est l'avis général.
ALBERTIXE.
AU ! que vous me rendez heureuse ! je respire ! Il me larde tant de sortir de tout cela, de redevenir ce que j'étais! car, voyez-vous, mon ami, je ne me reconnais plus, ce n'est plus moi, je n'existe plus!
DESROSOIRS.
Quelle folie de vous inquiéter ainsi !
ALBERTIXE.
M'inquiéter !... Vous appelez cela une inquiétude! mais c'est un supplice, un tourment affreux ; et, quand je pense comment, sans m'en douter ni m'en apercevoir, je suis arrivée là... C'est inconcevable! c'est un rêve!.,. Et qui accuser? personne !... pas même moi, car c'était d'abord dans l'intention la plus pure, la plus louable...
En vérité !
ALBERTIXE.
C'est toujours connne cela!... Nous autres femmes, ce sont les bonnes intentions qui nous perdent, parce que celles-là, on ne s'en défie pas, on s'y abandonne... et elles vous conduisent souvent bien plus loin qu'on ne voulait aller ! Moi, par exemple, unie à un homme que j'aurais voulu, et ([ue, hélas! je ne pouvais aimer, je me suis dit : Du moins je n'aimerai personne. Fidèle à mes devoirs, je resterai, pour tout le monde, froide et insensible... On l'est toujours quand on le veut Incn. Je le serai, je le promets...
DESROSOIRS.
Promesse que vous avez tenue ; et vous y avez quehiue mérite, car, je vous vois encore, à votre entrée dans le monde!... Lorsque l'oncrut s'apercevoir de l'indifférence de votre mari, de tous côtés les prétentions s'élevèrent.
ALBKRTIXE.
Oui, l'on aurait dit d'une veuve, tant j'étais entourée de soins, d'iiommages, d'adorateurs. J'avais tini par en voir partout... Et tenez... vous-même tout le premier.
DESROSOIRS.
Moi!...
ALBERTI.NE
Oui, mon ami, j'en conviens à ma honte ; dans celle amitié assidue dont vous m'entouriez, il m'avait semblé entrevoir quelques intentions de galanterie, (juclques projel^ de séduction. J'étais folle... Aussi je vous dit tout, et je vous demande pardon de mes soupçons.
DESROSOIRS, souriant d'un air embarrassé.
Prenez garde... Ils ne sont peut-être pas aussi injustes que vous pensez !
ALBERTI.NE, de même.
Du tout; j'ai confiance, et vous me soutiendriez maintenant le contraire... que je ne vous croirais pas. (Lui prenant les mains.) Vous étes mou ami, mon meilleur ami, celui à qui je peux ouvrir mon âme tout entière... car de vous, je le sais, je n'ai rien à craindre.
DESROSOIRS, faisant la grimace.
Vous êtes bien bonne...
ALBERTI.NE
Tout le monde, par malheur, n'était pas comme vous, et dans le nombre de mes adorateurs il s'en trouvait un... jeune, riche, aimable... Tout cela n'élait pas une raison pour qu'on y fît attention. Mais il y avait là encore un autre danger plus grand et surtout bien rare... un amour réel, véritable, dont il ne m'avait jamais parlé! ce qui fait peut-être que je l'avais deviné tout de suite... Aussi, de toutes les puissances de mon âme, je m'efforçais de l'éviter, de le fuir, et je pensais toute la journée aux moyens de l'oublier.
Scribe. — OEuTres complètes. If Série. — 3™* Vol. — 5
DESROSOIRS, souriant.
Vraiment !
ALBERTINE
Je vous l'atteste... c'était mon plus grand désir. Mais que c'était difficile ! Et comment y parvenir, lorsque partout sur mes pas je le rencontrais, triste et silencieux, dans le salon oîi j'entrais, dans la loge où je venais de me placer!... il était là, je le voyais... et plus encore quand il n'y était pas. Enfin, un soir, en arrivant dans un bal où j'espérais qu'il ne serait pas invité... la première personne que j'aperçois... c'est Léopold... Ah mon Dieu !... je ne voulais pas le nommer !... mais c'était lui, c'était bien lui qui m'invilait d'un air si respectueux... qu'irritée contre moi-même, contre lui, contre tout le monde... je le refusai ; je déclarai que je ne danserais pas de la soirée ; que j'étais souffrante... indisposée... que sais-je?... Je disais vrai, et me voilà, pendant tout le bal, réfugiée dans le salon où Ton ne dansait pas et où l'on jouait. Voyant mon ennui et mon désœuvrement, on m'offre à une table d'écarté une place que je m'empresse d'accepter, trop heureuse de m'occuper et d'attendre ainsi minuit qui semblait ne devoir jamais arriver ! D'abord, distraite et inattentive, je gagnai sans le vouloir... sans y penser... le sort continuait à me favoriser, et une veine aussi prononcée avait attiré autour de nous une foule de joueurs qui engagent des paris pour ou contre moi ; l'importance qu'ils y attachent me force à y en attacher moimême... Me voilà attentive à mon jeu, en suivant toutes les chances, craignant de perdre... enchantée de gagner, encouragée par les applaudissements de mes partners, et j'étais en grand bénéfice quand la pendule sonna...
DESROSOIRS.
Minuit.!..,
ALBERTINE
Non... deux heures du matin! Le temps s'était écoulé avec une telle rapidité, que j'avais tout oublié... même lui! oui, pour la première fois depuis un an j'étais restée trois heures
sans penser à lui, sans m'occuper de lui; j'étais ravie... j'étais heureuse, j'avais donc un moyen de me soustraire à son image, d'échapper à son amour qui me poursuivait sans cesse! Et ce moyen de salut... je l'avoue, je m'y livrai avec joie, avec ardeur; chaque soir me retrouvait près de cette table verte, ma distraction, mon espoir, mon bonheur, que j'aimai d'abord par reconnaissance... et bientôt par habitude, par goût... que vous dirai-je?... Chose inouïe, inconcevable!... tout entière à ces alternatives d'espérance et de crainte qui faisaient battre mon cœur, j'éprouvais là des émotions déUrantes, inconnues... d'autant plus vives... qu'il fallait les cacher... qu'elles avaient tout le charme d'une passion mystérieuse, tout le bonheur d'un amour satisfait... oui, c'était du bonheur... c'était du moins le seul dont mon cœur fût alors susceptible ! Mais bientôt il me sembla insuffisant ; je n'entendais parler ici que de spéculations... de jeu sur les rentes, de gens qui en un jour, en une heure, s'enrichissaient ! Mon mari lui-même passait sa vie dans ces combinaisons hasardeuses; il faisait en grand, le matin, ce que je faisais, le soir, en petit; et moi, à qui tout réussissait... je voulus à mon tour tenter la fortune ; je vous confiai en secret mes bénéfices du jeu... et je ne reviens pas encore du îionheur qui a d'abord semblé nous favoriser.
DESROSOIRS.
Quinze mille francs en trois mois.
ALBERTIXE.
C'était superbe!... J'étais trop riche!... je ne savais que faire de ces trésors qui, pour moi, m'étaient inutiles; mais je me disais : Si je pouvais les doubler... les tripler... cela formerait une dot à ma sœur, qui pour toute fortune n'a que ijuarantc mille francs ; et, sans rien demander à mon mari, je pourrais la marier, l'établir... je me voyais la cause de son bonheur... C'est cette idée- là qui m'a jetée de nouveau dans ces chances fatales d'où je voudrais... dont je ne puis maintenant me retirer ! Que de jours d'inquiétudes et d'angoisses!
que de nuits sans sommeil ! Et le plus terrible, c'est que cette fièvre continuelle use et dessèche l'âme; c'est qu'on devient insensible à tout; c'est qu'on ne désire plus rien que ces émotions mêmes qui vous torturent, qui vous brisent, mais qui sont devenues un besoin, et sans lesquelles on ne peut vivre ! Si encore on pouvait s'y livrer tout entière!... Mais renfermer tout cela en soi-même, faire les honneurs de son salon, sourire à son mari, à ses amis, à des indifférents... sourire quand une main de fer vous presse le cœur!... Et puis le soir, quand je rentre chez moi, quand cette fièvre ardente qui me soutenait est tombée ainsi que mon courage, je sens là un vide affreux qui me fait peur... je souffre... je pleure et je me repens !... Ah ! mon ami, je suis bien malheureuse !
CESROSOIRS.
Eh! pourquoi donc?... Notre nouvelle spéculation est immanquable; depuis dix jours (|ue nous jouons à la hausse... la hausse continue, et cette fois la fortune nous dédommagera de ses rigueurs passées.
ALBERTINE
Je n'y crois plus maintenant ; rien ne me réussit, je perds tous les soirs ; hier encore à cette bouillotte...
DESROSOIRS.
Vraiment !
ALBERTI.XE
Oui, cet élégant, ce vicomte Dermilly était venu se poser en attitude à côté de ma chaise... il me porte toujours malheur... Je suis sûre de perdre quand il est là ! et perdre sur parole!... Devoir à Saint-Elme, un fat qui m'aimait, qui avait osé me le dire 1 Aussi, il me tardait de m' acquitter ! Je suis sortie ce matin, j'ai été vendre en secret mes derniers diamants, dont le prix a servi à payer Saint-EIme... Mais, par malheur, j'ai été rencontrée par Léopold, à qui j'ai essayé eu
vain de donner le change, et j'aime mieux tout lui avouer, tout lui dire.
DESROSOIRS.
Y pensez-vous!
Pourquoi pas?... Il n'est plus pour moi qu'un ami, et je ))uis me confier à sa discrclion comme à la vôtre.
DESROSOIRS.
Quelle imprudence!... donner à ce jeune homme qui vous aime encore des armes contre vous !... des armes dont il peut abuser...
ALBERTIXE.
Jamais!... Vous ne le connaissez pas !
DESROSOIRS.
Mais moi, qui, à cause de votre mari, ne veux pas paraître là-dedans... C'est mon secret autant que le votre.
ALBERTIXE.
Eh bien ! je ne lui dirai rien, je vous le jure. Mais hàtonsnous de tout finir, de tout réaliser, et, puisque la hausse continue... puis(jue nous gagnons...
DESROSOIRS.
Oui, madame.
ALBERTIXE.
Gagnons-nous beaucoup?
DESROSOIRS.
Mais, si vous attendez la fin du mois, c'est-à-dire encore deux jours, nous pouvons, à ce que dit Defrène, mon agent de change, réaliser net cinquante mille francs de bénéfice.
ALBERTIXE, nvec joie.
Cinquante mille francs!
DESROSOIRS.
A moins que vous ne préfériez gagner bien moins et vendre aujourd'hui même.
ALBERTINE, nprès nn instant d'hésitation.
Attendons deux jours... Dites-le à Defrène. En votre nom, comme à l'ordinaire... Je m'en rapporte à vous 1
DESROSOIRS.
Fiez-vous à mon amitié, qui s'exposerait à tout plutôt que de vous compromettre... Vous ne savez pas à quel point je vous suis dévoué...
ALBERTINE
Si... vous m'en avez donné tant de preuves, que je serais bien ingrate d'en douter.
DESROSOIRS.
Ah! ce mot-là seul me suffit. Oui, mon amie... mon aimable amie... croyez bien que toujours... Dieu ! l'on vient!...