SCÈNE VII
LEOPOLD et DESROSOIRS, assis et continuant à causer. LÉOPOLD.
Au nom du ciel!... achevez!... car ce que vous me dites là, je m'en doutais depuis aujourd'hui, depuis ce matin. H y a quelqu'un qu'elle préfère, quelqu'un de plus heureux que moi ?
DESROSOIRS.
Halte-là!... je n'ai pas dit cela... au contraire ; avec un caractère naturellement ardent, exalté, susceptible des passions les plus vives... voyez comme elle s'est conduite depuis son mariage. C'est la femme la plus sage et la plus vertueuse que je connaisse !
LEOPOLD, vivement, se levant.
Vous me l'assurez?... Ah! je respire; et vous croyez que jamais personne ne parviendra...
DESROSOIRS, se levant aussi.
Écoutez donc, vous m'en demandez trop; mais je crois pouvoir vous répondre que, si jamais quelqu'un réussissait près d'elle, ce ne serait pas un de ces jeunes gens si beaux,
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si aimables, si élégants... comme vous, mon jeune ami: ceuxlà, elle s'en défie ; mais ce serait plutôt un de ces hommes auxquels on ne pense pas, et qui ne comptent pour rien... quelqu'un par exemple de mon âge ou de mon caractère... Je ne parle pas de moi, bien entendu.
LÉOI'OLD.
Je crois bien ; à cinquante ans...
DESROSOIRS.
Ce ne serait pas une raison ; l'âge mûr donne plus d'avantages (jue vous ne pensez. D'abord, on ne nous croit pas dangereux, et un vieux garçon qui a quelque fortune, qui est galant, complaisant, jouit à Paris, près des femmes, d'une foule de privilèges dont on ne se doute pas... ça n'est ni gênant, ni embarrassant, ça n'a pas de suite, ça n'a pas de ménage; aussi partout il en trouve un, partout il est reçu, fêté ; c'est l'ami du mari, l'oracle de la maison, le conseil de la famille; et, dans les mœurs actuelles, nous remplaçons les abbés d'autrefois.
LKOPOLD.
En vérité !
DESROSOIRS.
Or, dans une telle position, rien qu'en attendant patiemment les bonnes occasions... il est impossible qu'il ne s'en présente pas; et, tenez, — pour ne vous parler ici que de ce qui vous regarde, vous rappelez-vous, il y a quelques années, avant que vous fussiez amoureux, une petite veuve chez laquelle je passais mes soirées... madame de Sainte-Suzanne, qui vous adorait?...
LÉOPOLD
Et qui me fut infidèle...
DESROSOIRS.
C'était pour moi qu'elle n'aimait pas, et qui certes suis loin de vous valoir; mais elle avait une envie démesurée de paraître à Longchamps dans une calèche que vous ne pou-
viez alors lui donner... et je lui prêtai pour ce jour-là la mienne, qui était neuve, brillante, magnifique.
LÉOPOLD
Parbleu! une imagination pareille! une tète comme cellelà! c'est possible; mais toute autre femme... ,
DESROSOmS.
Une autre femme a d'autres ambitions, d'autres idées, d'autres fantaisies qu'on peut exploiter : le tout est de les connaître pour en profiter; et, comme je vous l'ai dit... c'est mon état... je n'en ai pas d'autre.
LÉOPOLD
Achevez alors, je vous en conjure, achevez cette confidence.
DESROSOIRS.
Je ne le puis; elle ne vous avancerait à rien ; mais je peux, dans votre intérêt, vous en faire une autre, fruit de mes observations.
LÉOPOLD
Et laquelle?
C'est que, pendant que vous vous occupez inutilement d'une femme froide, insensible, indifférente, qui jamais ne pensera à vous, il en est ici une autre, jeune, tendre, naïve, qui vous aime.
LÉOPOLD
Eh! qui donc? mon Dieu
DESROSOIRS.
La sœur de madame Dulistel... cette jeune Cœlie...
LÉOPOLD
Que dites-vous!
DESROSOIRS.
Vous n'en saviez rien... ni elle non plus; mais moi, spectateur désintéressé, il va un sii"'cle que je me suis aperçu...
LKOPOLD.
De son amiti('' pour moi?
DESROSOmS.
Non, non, je m'y connais trop l)ien; c'est de Tamour l'amonr pur et candide d'une jeune fille, ce premier, ce véritable amour... que nous autres observateurs avons si rarement l'occasion de signaler dans le monde ! Et vous pourriez hésiter!... Ah! mon cher ami, si j'étais à votre place...
LEOPOLD, avec impatience.
Oui, mais vous n'y êtes pas.
Malheureusement! mais je vous réponds que c'est la femme (jui vous convient; même franchise, mêmes illusions... Épousez, mon cher ami, épousez... et regardez-moi comme l'ami de la maison, c'est tout ce que je vous demande.
LKOPOLD.
Bien obligé !
DESROSOIRS.
Eh! c'est ce cher Dulistel et sa femme.
LÉOPOLD, avec déjiit.
Sa femme! Ah! je ne puis maîtriser mon trouble. SCÈNE VIII.
LÉOPOLD, DESROSOIRS, ALBERTINE, en robe de malin 1res
élégante, DULISTEL, VICTOR.
DULISTEL, entrant en se disputant avec Victor.
Conmient ! voilà deux heures que je sonne INI. Victor, et l'on me répond qu'il est sorti pour ses affaires !
VICTOR
Dame! monsieur...
DULISTJiL.
Est-ce que je te paye pour cela, morbleu ! Et me faire mettre en colère... me troubler, m'interrompre au milieu de mon opération sur les fonds d'Haïti!
ALBERTINE, à Dulistel.
Mon ami!...
VICTOR
Je viens de chez un homme de notre pays, qui m'a apporté ma part dans la succession de notre cousin... Voyez plutôt... une succession de deux mille francs!... quel bonheur!
ALBERTINE, à son mari, en souriant.
Allons, mon ami, il faut avoir quelque égard à la douleur d'un héritier.
VICTOR
Madame est bien bonne!...
ALBERTINE
Et puis, il ne faut pas que cela vous empêche d'apercevoir vos meilleurs amis... M. Léopold... M. Desrosoirs, qui nous attendaient ici, à ce que m'a dit Cœlie.
DULISTEL, passant devant Desrosoirs, d'un aîr dégagé.
Bonjour, Desrosoirs. (Allant d'un air affectueux à Léopold.) Bon jour, mon cher ami; vous venez m'apporter des nouvelles de notre département? Avons-nous des chances pour l'élection?
LÉOPOLD
Oui, colonel; vous en jugerez vous-même par ces lettres.
DULISTEL.
Vous êtes d'une obligeance! (a Victor.) Et mon cabriolet, est-il prêt?
VICTOR
Non, monsieur... vous n'aviez rien dit.
20 COMKDIES
DULISTEL.
-Morbleu! csl-ce que vous ne deviez pas le deviner?... estce qu'il ne faut pas que j'aille à la Bourse? Mais allez donc, et qu'on m'avertisse dès qu'on aura attelé.
ALBERTIXE.
Ce sera l'affaire de vingt minutes.
DULISTEL.
Mais vingt minutes de relard sont peut-être vingt centimes de perte !
ALBERTIXE.
Et votre déjeuner que vous oubliez...
nULlSTEL.
Qu'importe !... à la guerre comme à la guerre... est-ce qu'on déjeune quand on est dans les affaires?...
ALBERTIXE, à Victor.
Servez toujours... (a Duiistei.) pour vous du moins, car moi, j'ai pris mon chocolat. (Le domistique sort.) Ah! mon Dieu! j'oubliais... Puisque vous allez à la Bourse, mon ami, j'ai chez moi des fonds, dont je vous prie de vous charger.
DULISTEL.
Des fonds ! eh ! lesquels?
ALBERTIXE.
Quarante mille francs que M. Archambaud, votre notaire, m'a remis hier en votre absence : la dot de ma sœur, que vous devez placer en rentes de Naples.
Pas aujourd'hui... je n'aurai pas le temps.
ALBERTINE
Je ne me soucie cependant pas de les garder dans mon secrétaire.
DULISTEL.
Tantôt, à mon retour, je vous les demanderai, (a Léopoid.)
Vous, mon clier ami, qui ne savez que faire de vos tonds... vous devriez prendre de l'Haïti.
LÉOPOLD
Merci, monsieur ; je me trouve déjà trop riche.
DULISTEL.
Prenez alors de ,1a rente d'Espagne, c'est ce qu'il vous taut. Nous parlerons de cela et de nos élections, ce soir, à notre réunion, car nous en avons une, nous avons un concert, ma femme le veut, nous n'en sortons pas : les invitations et les soirées m'accablent; hier encore... quel ennui ! à ce bal où il a fallu conduire madame, j'ai été accaparé par ce vieux général qui me parle toujours de guerre et de campagnes; c'est si fastidieux... et si mauvais genre!... Une fois qu'il est dans sa bataille d'Auslerlilz !...
LÉOrOLD.
Une belle époque, colonel!
DULISTEL, riveaieat.
Oui!... c'est le seul moment où la rente se soit élevée à 82. lîlle n'a jamais été plus haut sous l'empereur. . . C'est étonnant !
C'était cependant là le bon temps!
DULISTEL, d'un air de mépris.
Oui, de jolies spéculations à faire!... (a AiLeitino.) Des spéculations dans votre genre... car hier soir, à ce bal, j'ai trouvé madame établie, non pas à une contredanse, mais à une table de bouillotte, entourée de jeunes gens charmants, avec qui elle perdait de la meilleure grâce du monde.
ALBERTINE
Eh bien, qu'inqiorte? En fait d'argent, nen avez-vous pas assez?...
DULISTEL.
Non, madame!... car nous vivons dans un temps o'i c'est la seule puissance réelle, positive et raisonnable.
22 COMKDIES — DRAMES
LKOPOLD.
Raisonnable!...
DULISTEL.
Oui, monsieur; aujourd'hui, en 1834, qu'est-ce que la noblesse, qu'est-ce que la naissance?... qui en veut?... personne !... De l'argent, c'est différent : tout le monde en demande. Gens en place, sous-préfets, préfets, ministres... qu'est-ce que vous voulez? des honneurs, des dignités? Non, de l'argent I et la preuve : supprimez les traitements, vous supprimez l'ambition.
LÉOPOLD
Permettez! cependant... il y a des gens...
DULISTEL.
Qui crient contre la fortune... c'est vrai. Quels sont-ils? Des amateurs qui n'en ont pas, et qui veulent en avoir.