CÉCILE, HENRI
HENRI
n s'éloigne !... Je tremblais que votre arrivée ne lui donnât quelques soupçons... auxquels, par bonheur, il n'a pas, en ce moment, le loisir de s'arrêter.
174 COMÉDIES Dr!A.MKS
CÉCILE
En effet.,, quelque grand projet l'occupe, cl celte nouvelle qu'il vous chargeait tout haul de m'apprendre... caclie à coup sûr quelque mystère qu'il veut que j'ignore.
HENRI
Aucun!... il n'y a point de secret... moi, d'ailleurs, en aurais-je pour vous ? Sa santé l'oblige à donner sa démission... à quitter le ministère...
CÉCILE
Je le sais...
HENRI
Et il voulait me 'nommer à sa place.
CÉCILE
Est-ilpossible!... Vous, Henri, vous premier minisire !... Eii bien ! c'est ce que je voulais faire !
HENRI
Dites-vous vrai ?
CÉCILE
Je voulais vous voir pour m'entendre avec vous, pour vous l'aire part de mes projets, de mes espérances, pour assurer enfin un triomphe où je voyais tant d'obstacles... et que j'étais loin de croire si facile.
Je ne puis en revenir encore !... Vous aviez lant d'ambition pour moi... qui en ai si peu?...
CÉCILE
Que dites-vous?...
HENRI
Que je ne veux pas d'un pareil litre... je l'ai déjà refusé !... je le refuserais encore, quand le roi kii-méme me presserait de l'accepter!...
CÉCILE
Mais vous n'y pensez pas ?...
l'ambitieux 175
HENRI
Et pourquoi donc ? Vous savez les vœux que je forme, vous savez de qui dépend mon bonheur... et si je suis venu ici ému et tremblant... si, en vous attendant à ce rendez-vous, mon cœur battait avec tant de violence, croyez-vous que ce fût dans la crainte de ne pas obtenir un vain titre... une place, des honneurs !... Ah ! je tremblais de perdre un trésor bien plus cher, car je savais que j'allais vous voir pour h dernière fois peut-être !...
CÉCILE
t'omment cela ?
HENRI
11 faut que mon sort se décide ! il faut que vous parliez... fût-ce pour m'ôter tout espoir... et vous aurez cette franchise... Un amour comme le mien est. trop vrai, trop sincère, pour ne pas désarmer la coquetterie la plus cruelle, et je vous aime tant, Cécile, que je mérite au moins l'honneur d'un refus.
Quoi! vous pourriez penser...
HENRI
Je vous ai dit : Je vous aime !... et sans répondre à mon amour, mais aussi sans le repousser, je vous ai vue trem!)lanle... agitée... comme en ce moment... Eh bien ! répondez : voulez-vous être à moi?... J'irai demander votre main cà votre père... à la reine... au roi lui-môme...
CÉCILE, effrayée.
Ah ! gardez-vous-en bien !...
HENRI
Vous me le défendez, et pourquoi ? je veux le savoir ! Craignez-vous que le sang de Churchill ne puisse s'allier au nôtre ?... Craignez-vous que votre aïeule, que le comte de Sunderland, son gendre, ne s'offensent de ma demande ?
170 COMKDIKS — DRAMES
CÉCILK.
Non, milord !... Ils s'en tiendraient lionorés... ce n'est pas d'eux que viendcait le i-efus.
HENRI
Et de qui donc? Parlez, de grâce !
CÉCILE
Hli bien !... eh bien... de moi !... de moi seule !
HENRI
Voilà donc la vérité !... c'est que vous ne m'aimez pas... c'est que vous ne m'avez jamais aimé !... c'est que vous vous faisiez un jeu de mes tourments ! et vous osez en convenir !... Au moment de vous quitter pour jamais, est-ce donc là l'idée (ju'il me faut emporter de vous.... de vous que j'aimais tant? et qu'à présent...
CÉCILE
Ah ! n'achevez pas, milord, n'achevez pas de m'accabler !... Vous ne savez pas... vous ne saurez jamais à quel point je suis malheureuse !... Accusez-moi de ruse, de coquetterie, ne me revoyez plus... vous aurez raison... j'ai mérité vos reproches... non pas tous, cependant... car cette femme que vous traitez en ennemie, que vous accusez de fausseté, vous cachait ses desseins... il est vrai... mais ses desseins les plus secrets n'avaient pour but que votre gloire et votre fortune. Persuadée, et je m'abusais, je le vois, que l'ambition de Walpole cherchait à vous éloigner du pouvoir, tous mes soins tendaient à vous en rapprocher, et le crédit de mon père, la faveur des miens, celle dont je jouissais auprès de la reine, tout devait vous servir et vous porter à ce rang suprême que je rêvais pour vous... c'était mon ambition à moi... et je me disais : Quand il sera au faite des lionneurs... quand rien ne manquera à sa gloire et à sa puissance, alors seulement il saura que j'y ai contribué... que j'en fus la cause première... que j'ai pu renoncer à lui, mais non à son bonheur... et peut-
L AMBITIEUX
être donnera-t-il une larme à mon souvenir... en se disant : Elle m'aimait tant !...
HENRI
Vous m'aimez !... vous !
CÉCILE, avec douleur.
Ah !... il en doute encore !...
HENRI
Pourquoi alors refuser l'oiTre do ma main?...
Moi, votre femme !... Savez-vous, Henri, qu'un tel sort comblerait tous mes vœux?... On doit être si heureuse et si fière de porter le nom de celui qu'on aime, de dire : Sa gloire est la mienne et ses succès sont les miens ! Et pour refuser un tel bonheur quand il vous est offert, ne faut-il pas bien de la force d'âme?... ne faut-il pas là... (Montrant son cœur.) bien du courage... (Avec égarement.) OU plutôt bien de l'amour?
HENRI
0 ciel !... achevez !...
CÉCILE
Mon trouble... mon émotion... tout doit vous dire, en ce moment, qu'il est un secret... que je dois taire... que je ne puis révéler sans vous perdre... Et maintenant... voudrezvous encore l'exiger ?
HENRI
Non... je ne demande plus rien ! Je crois en vous, je crois en votre tendresse...
CÉCILE
Eh bien! s'il est vrai... j'en veux une preuve, une seule !
HENRI
Parlez ! et je jure d'obéir à l'instant !
CÉCILE
Acceptez le pouvoir qu'on vous offre !... votre mérite, vos
178 COMKDIKS — DRAMES
lalents vous appellent au premier rang ! Monlez-y, remplissez votre destinée... prouvez qu'un tel fardeau n'est pas audessus de vos forces... Et que, vous voyant plus grand encore que votre fortune, l'Angleterre, un jour, vous honore et vous admire... Voil.^, Henri, la seule preuve d'amour que j'exige de vous !
UEXRI.
Ah ! comment résister à cette voix qui m'élève au-dessus de moi-même?...
CÉCILE
C'est bien... c'est bien... vous acceptez ! c'est tout ce que je demandais, et quel que soit maintenant mon sort... adieu!... adieu, Henri !... qu'on ne nous surprenne pas ensemble... A vous... à vous désormais!,., et ce soir, au cercle de la reine.
(Elle sort par la porte du fond.)