SCÈNE PREMIÈRE PHALANTE, MÉLISSE. f
PHALANTE
Rigoureuse Mélisse, à qui réservez-vous «
Ce cœur si plein d'orgueil, si rempli de courroux? |
MÉLISSE
Phalante, à nul de ceux que l'on voit sur la terre.
PHALANTE
Voulez-vous à l'amour toujours faire la guerre ?
MÉLISSE
Non, mais quand je verrais le plus beau des humains, ^1 ne peut en m'aimant avoir que des dédains.
PHALANTE
D'où vous vient cette humeur?
MÉLISSE
Je veux bien vous l'apprendre.
Après ce que j'ai lu de ce grand Alexandre, Ce dieu de la valeur, vainqueur de l'univers. Qui dans si peu de temps fit tant d'exploits divers. Beau, courtois, libéral, adroit, savant et sage. Qui trouva tout danger moindre que son courage; Qui borna son empire où commence le jour. Je ne puis rien trouver digne de mon amour. C'est lui dont le mérite a captivé mon âme, (.'est lui pour qui je sens une amoureuse flamme, Et doit-on s'étonner si ce puissant vainqueur Ayant dompté la terre, a su dompter mon cœur?
PHALANTE
Mais c'est une chimère où votre amour se fonde :
Car que vous sert d'aimer ce qui n'est plus au monde?
MÉLISSE
Nommer une chimère un héros indompté?
0 Dieux! puis- je souffrir cette témérité?
PHALANTE
Mélisse mon désir, n'entrez pas en colère, Mais ou moins dites-moi, comment se peut-il faire D'aimer un inconnu, que vous ne pouvez voir, Et dont se peut l'idée à peine concevoir?
MÉLISSE
Appeler inconnu, celui de qui l'histoire A décrit les beaux faits tout rayonnants de gloire, De qui la renommée épandue en tous lieux Couvre toute la terre, et s'étend jusqu'aux cieux^? < le manque de raison n'est pas compréhensible.
PHALANTE
Mais j'appello inconnu ce qui n'est pas visible.
Je le connais assez, je le vois tous les jours,
Je lui rends mes devoirs, et lui dis mes amours.
PHALANTE
Quoi? vous parlez à lui ?
MÉLISSE
Je parle à son image, Qui garde tous les traits de son charmant visage.
PHALANTE
Une image à mon gré ne charme point les yeux.
MÉLISSE
Toutefois en image on adore les dieux.
PHALANTE
OÙ l'avez-vous trouvée?
MÉLISSE
Un tome de Plutarque M*a fourni le portrait de ce divin monarque. Et pour le mieux chérir je le porte en mon sein.
PHALANTE
Quittez, belle, quittez cet étrange dessein.
Ce vaillant Alexandre, agréable Mélisse,
N'a plus aucun pouvoir de vous rendre service.
MÉLISSE
Quoi ? pour mon serviteur voudrais-je un si grand roi '
De qui tout l'univers a révéré la loi ?
Phalante, il était né pour commander au monde.
PHALANTE
Vous aimez d'une amour qui n'a point de seconde. Mais vous feriez bien mieux de choisir un amant Qui pourrait en effet vous chérir constamment; Un homme comme moi, dont l'extrême richesse Peut de mille plaisirs combler votre jeunesse.
MÉLISSE
Pensez-vous par ce charme abuser mes esprits ? Quittez ce vain espoir, j'ai vos biens à mépris. Osez-vous comparer quelque pauvre héritage. Quelque champ malheureux qui vous vint en partage, Aux trésors infmis de ce grand conquérant? Qui prodiguait les biens du pays odorant. De la Perse, et de l'Inde, et souvent à des princes Gomme présents légers a donné des provinces?
COMÉDIES r)U XVII^ SIÈCLE 25
PHALANTE
Mais OÙ sont ces trésors ? les avez-vous ici?
MÉLISSE
Gomme il les méprisait, je les méprise aussi.
PHALANTE
Je perds ici le temps, elle est préoccupée Par cette folle amour dont sa tête est frappée. Je vais voir ses parents, ils me recevront mieux : Mes grands biens me rendront agréable à leurs yeux. De la guérir sans eux je n'ose l'entreprendre. Adieu jusqu'au revoir, l'amante d'Alexandre.
MÉLISSE
Adieu, mortel chétif, qui t'oses comparer A ce vaillant héros que tu dois adorer.