SCÈNE II
GRANGER, PAQUIER, GENEVOTE i.
GRA.NGER.
Mademoiselle, soyez-vous venue autant à la bonne heure, que la grâce aux pendus quand ils sont sur l'échelle.
GENEVOTE.
Est-ce l'Amour qui vous a rendu criminel! Vraiment la faute est trop illustre, pour ne vous la pas pardonner. Toute la pénitence que je vous en ordonne, c'est de rire avec moi d'un petit conte que je suis venue ici pour vous faire. Ce conte toutefois se peut appeler une histoire, car rien ne fut jamais plus véritable. Elle vient d'arriver il n'y a pas deux heures, au plus facétieux personnage de Paris; et vous ne sauriez croire à quel point elle est plaisante. Quoi, vous n'en riez pas?
GRANGER
Mademoiselle, je crois qu'elle est divertissante audelà de ce qui le fut jamais. Mais...
Mais vous n'en riez pas.
GUANGER.
Ha, a, a, a, a.
\. Cette scène a fourni à Molière l'occasion d'un nouvel emprunt à Cyrano. Comparez avec les Fourberies de Scapin, Acte 3«, scène 3*^. Aimé Martin trouve la comparaison à l'avantage de l'emprunteur. Théophile Gautier pense le contraire.
304 (.OMÉDIES DU XVIl^ SIÈCLE
GENEVOTE.
Il faut avant que d'entrer en matière, vous anatomiser ce squelette d'homme et de vêtement, aux mêmes termes qu'un savant m'en a tantôt fait la description. Voici l'heure environ que le soleil se couche, c'est l'heure aussi par conséquent que les lambeaux de son manteau se viennent rafraîchir aux étoiles. Leur maître ne les expose jamais au jour, parce qu'il craint que le soleil prenant une matière si combustible pour le berceau du phénix, ne brulàtet le nid et l'oiseau. Ce manteau doue, cette cape, cette casaque, cette simare, cette robe, cette soutane, ce lanp^e, ou cet habit, (car on est encore à deviner ce que c'est, et le syndic des tailleurs y demeurerait à quia) fait bien dire aux gausseurs, qu'il fait peur aux larrons en leur montrant la corde. Certains dogmatistes disent avoir appris par tradition, qu'il fut apporté du Caire, où ou le trouva dans une vieille cave, alentour de je ne sais quelle momie, sous les saintes masures d'une pyramide éboulée. A la vérité, les figures grotesques que les trous, les pièces, les taches, et les filets, y composent bizarrement, ont beaucoup de rapport avec les figures hiéroglifiques des Égyptiens. C'est un plaisir sans pareil, de contempler ce fantôme arrêté dans une rue. Vous y verrez amasser cent curieux, et tout en extf.se disputer de son origine : l'un soutenir, que l'imprimerie, ni le papier, n'étant pas encore trouvés, les doctes y avaient tracé l'histoire universelle ; et sur cela remontant de Pharamond à César,deRomule àPriam,deProméthéo au premier homme, il ne laissera pas échapper un filet qui ne soit au moins le symbole de la décadence d'une monarchie; un autre veut que ce soit le tableau du Cahos : un autre la métempsycose de Pytagore; un autre divisant ses guenilles par chapitres, y trouvera l'Alcoran divisé par Azoares; un autre le système de Copernic; un autre enfin jurera que c'est le manteau du propliète Élie, et que sa sécheresse est une marque qu'il a passé par le feu; et moi, pour vous blasonner cet écu, je dis qu'il porte, de sable, engrélé sur la ])ordure, aux lambeaux sans nombre; du manteau je passerais aux habits,mais je pense qu'il suffira de dire que chaque pièce de son accoutrement
est une antique. Venons de l'étoffe à la doublure, de la guaîne ù l'épée, et de la châsse au saint; traçons en deux paroles le crayon de notre ridicule docteur. Figurezvous un rejeton de ce fameux arbre cocos qui seul fournit un pays entier des choses nécessaires à la vie. Premièrement, en ses cheveux on trouve de l'huile, de la graisse, et des cordes de luth; sa tête peut fournir de corne les couteliers ;et son front les négromanciens de grimoire à invoquer le diable; son cerveau, d'enclume; ses yeux, de cire, de vernis et d'écarlate; son visage, de rubis; sa gorge, de doux; sa barbe, de décrotoires; ses doigts, de fuseaux; sa peau, de lime; son haleine, de vomitif; ses cautères, de poix ; ses dartres, de farine; ses oreilles, d'ailes à moulin; son derrière, de vent à le faire tourner; sa bouche, de four-à-ban; et sa personne, d'âne à porter la meunée. Pour son nez, il mérite bien une égratignure partieulière. Cet authentique nez arrive partout un quart-d'heure devant son maître ; dix savetiers de raisonnable rondeur, vont travailler dessus à couvert de la pluie. Hé bien, monsieur, ne voilà pas un joli Ganimede; et c'est pourtant le héros de mon histoire. Cet honnête homme régente une classe de l'université. C'est bien le plus faquin, le plus avare, le plus sordide, le plus mesquin... Mais riez donc ?
Ha, a, a, a, a.
GENEVOTE.
Ce vieux rat de collège a un fils, qui, je pense, est le receleur des perfections que la nature a volées au père, ce chiche-penard, ce radoteur...