‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 154 sur 208 · SCÈNE PREMIÈRE GRANGER, PAQUIER, GORBINELI · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE GRANGER, PAQUIER, GORBINELI

Tout est endormi chez nous d'un somme de fer : Tout y ronfle jusqu'aux grillons et aux crapauds. Paquier avance ton échelle; mais que c'est bien pour moi l'échelle de Jacob, puisqu'elle me va monter au paradis d'amour,

PAQUIER.

Je crois que voici la maison. Ah I je suis mort. C'est ma faute, je ne lui avais pas donné assez de pied.

Il tombe ayant appuyé soa échelle sur le dos de Gorbineli. GRANGER.

Monte encore un coup, pour voir si elle est bien appuyée.

Il l'y met encore, et monte.

PAQUIER.

J'ai peur d'avoir donné trop de pied. Gomment, je ne

rencontre point de muri (ll nage des bras dans la nuit pour

toucher le mur.) Notre machine tiendrait-elle bien toute seule? Domine, plantez vous-même votre échelle, je n'y oserais plus toucher.

GRANGER

Vade retrO) mauvaise bête, je rappliquerai bien moi-

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même. Je pense que j'y suis, voici la porte ; je la connais aux clous, sur chacun desquels j'ai composé jadis maintes bonnes épigrammes. Scande pour essayer si elle est ferme.

PAQUIER.

Ah ! misérable que je suis,on vient d'arracher les dents

à mon échelle. (Corbineli transporte l'échelle d'un côté et d'autr» avec tant d'adresse, que Paqoier faisant aller sa main à droite et à gauche, frappe toujours un des côtés de l'échelle, sans trouver d'échelons.) Miséricorde, mon échelle vient d'enfanter. Qui l'aurait engrossie ? Ne serait-ce point moi, car j'ai monté dessus? Mais quoi l'enfant est déjà aussi gros que la mère.

GRANGER

Tais-toi, Paquier, j'ai vu tout à l'heure passer je ne sais quoi de noir. C'est peut-être une de ces larves au teint noir dont nous parlions tantôt, qui vient pour m'effrayer.

PAQUIER.

Domine, on dit que pour épouvanter le diable, il faut témoigner du cœur; toussez deux ou trois fois, vous vous rassurerez.

Qui es-tu?

Un peu plus haut.

Qui es-tu?

Encore plus fort.

Qui es-tu donc?

PAQUIER.

Chantez un peu pour vous rassurer, (il chante.) Bon; fort. Faites accroire au spectre que vous ne le craignez point. Domine, c'est un diable huguenot, car il ne se soucie point de la croix.

ORANGER

Il a peur lui-même, car il n'ose parler. Mais, Paquier,

GRANGER

ne serait-ce point mon ombre, car elle est vêtue toute comme moi, fait tous mes mêmes gestes; recule quand j'avance; avance quand je recule. Il faut que je m'éclaircisse. Notre Dame ! elle me frappe.

Il donne un coup et Corbineli le lui rend. Gorbineli entre vilement avec un passe-partout, et Granger court après pour entrer aussi,

PAQUIER.

Monsieur, il se peut faire que les ombres de la nuit étant plus épaisses que celles du jour, sont aussi plus robustes, et qu'ainsi elles pourraient frapper les gens. Entrez, voilà la porte ouverte.

GRANGER

. Ma foi, l'ombre est plus habile que moi. Écoutez donc, me voici, c'est moi.

PAQUIER.

Non, vraiment, ce n'est pas mon maître qui est chez vous, ce n'est que son ombre. Que diable, monsieur, votre ombre est-elle folle de marcher devant vous, et d'entrer toute seule dans un logis où elle ne connaît personne? Ho! assurément que nous nous sommes trompés, car si c'était une ombre, la lune l'aurait fait, et cependant la lune ne luit pas. Hélas ! profecto, je viens de trouver; nous en étions bien loin. C'est votre âme, car ne vous souvient-il pas qu'hier vous la donnâtes à mademoiselle Genevote ? Or, n'étant plus à vous, elle vous aura quitté ; cela est bien visible, puisque nous la rencontrons en chemin qui s'en va. Ah! perfide âme, vous ne deviez pas trahir un docteur de la façon. Ce qu'il en avait dit n'était qu'en riant; cependant vous l'abandonnez pour une niaiserie. Je m'en vais bien voir si c'est elle ; car si ce l'est, peut-être qu'en la flattant un peu, elle se repentira de sa faute. Je t'adjure, par le grand Dieu vivant, de me dire qui tu es?

GORBINELI^ par la fenêtre.

Je suis le grand .diable Vauvert. C'est moi qui fait dire la paternoster du loup; qui noue l'éguillette aux nouveaux mariés; qui fais tourner les sas; qui pétris le gâteau triangulaire; qui rend invisibles les frères de

la Rose-Groix ; qui dicte aux rabbins la cabale et le tumulte ; qui donne^^la main de gloire, le trètle à quatre, la pistole volante, le guy de l'an neuf, l'herbe de fourvoyement, la graine de fougère, le parchemin vierge, les gamahez, l'emplâtre magnétique. J'enseigne la composition des brevets, des sorts, des charmes, des sibylles, des caractères, des talismans, des images, des miroirs, des figures constellées. Je prêtai ù Socrate un démon familier; je fis voir à Brutus son mauvais génie; j'arrêtai Drufus à l'apparition d'un lutin, j'envoye les démons familiers, les esprits folets, les martinets, les gobelins, le moine-bouru, le loup-garou, la mule ferrée, le marcou, le cauchemar, le roi Hugon, le connétable, les hommes noirs, les femmes blanches, les ardens, les lémures, les farfadets, les ogres, les larves, les incubes, les succubes, les lamies, les fées, les ombres, les màluis, les spectres, les fantômes; enfin je suis le grand veneur de la forêt de Fontainebleau.

GRA.NGER,

Ah ! Paquier, qu'est-ceci ?

PAQUIER.

Voilà un démon qui n'a pas eu toute sa vie les mains dans ses pochettes.

ORANGER

Qu'augures- tu de cette vision?

Que c'est un diable femelle, puisqu'il a tant de caquet.

GRANGER

En effet, je crois qu'il n'est pas méchant, car j'ai remarqué qu'il ne nous a dit mot, jusqu'à ce qu'il s'est vu armé d'un corcelet de pierre.

PAQUIER.

Ma foi, monsieur, ne craignez point les diables, jusqu'à ce qu'ils vous emportent ; pour moi je ne les appréhende que sur les épaules des femmes.

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