SCÈNE II
LA TREMBLAYE, GRANGER, PAQUIER, GHASTEAUFORT.
LA TREMBLAYE
Aux voleurs, aux voleurs ; vous serez pendus, coquins : ce n'est pas d'aujourd'hui que vous vous enmêlez. Peuple, vous n'avez qu'à chanter le Salve^ le patient est sur l'échelle.
PAQUIER.
En mourra-t-il, monsieur ?
LA TREMBLAYE
Tu t'y peux bien attendre.
PAQUIER.
Seigneur, ayez donc pitié de l'âme de feu mon pauvre maître Nicolas Granger; si vous ne le connaissez. Seigneur, c'est ce petit homme qui avait un chapeau à grand bord, et un haut-de-chausse à la culotte.
GRANGER
Au secours, M. deChasteaufort; c'est votre ami Granger, que la Tremblaye veut poignarder.
GHASTEAUFORT, par la fenêtre.
Qui sont les canailles qui font du bruit là-bas? Si je descends, je lâcherai la bride aux Parques.
LA TREMBLAYE
Soldats, qu'on leur donne les osselets.
GRANGER
Ah I monsieur de Ghasteau-très-fort, envoyez de l'arsenal de votre puissance, la foudre craquetante, sur la témérité criminelle de ces chétifs mirmidons.
GHASTEAUFORT, descendu sur le théâtre.
Vous voilà donc, marauts. Hé I ne savez-vous pas qu'à ces heures muettes, j'ordonne à toutes choses do se. taire, hormis à ma renommée ? Ne savez-vous pas que mon épéc est faite d'une brandie des ciseaux d'Atropos? Ne savez-vous pas que si j'entre, c'est par la bré-
che ; si je sors, c'est du combat : si je monte, c*est sur un trône ; si je descends, c'est sur le pré; si je couche, c'est un homme par terre ; si j'avance, ce sont mes conquêtes ; si je recule, c'est pour mieux sauter ; si je joue, c'est au roi dépouillé; si je gagne, c'est une bataille; si je perds, ce sont mes ennemis; si j'écris, c'est un cartel; si je lis, c'est un arrêt de mort; enfin si je parle, c'estparla bouche d'un canon. Donc, pendart, tu savais ces choses, et tu n'as pas redouté mon tonnerre ? Glioisis toi-même le genre de ton supplice, mais dépêche-toi de parler, car ton heure est venue.
[la tremblaye.
Ahl quelle frénésie !.
ORANGER
M. de Ghasteaufort, à minori ad majus; si vous traitez de la sorte un malheureux, que feriez-vous à votre rival?
GHASTEAUFORT.
Mon rival ! Jupiter ne l'oserait être avec impunité.
GRANGER
Cet homme ose donc plus que Jupiter ?
GHASTEAUFORT.
Ce grimant, ce fat, ce farfadet? Docteur, vous avez grand tort; je l'allais faire mourir avec douceur; maintenant que ma bile est échauffée, sans vous mettre au hasard d'être accablé du ciel qui tombera de peur, je ne le saurais punir. N'avez-vous point vu cet estramaçon dont les siècles ont tant parlé ? Certain fat avait marché dans mon ombre ; mon tempérament s'en alluma ; je laissai tomber celui de mes revers qu'on nomme l'archi-épouvantable, avec un tel fracas, que le vent seul de ma tueuse ayant étouffé mon ennemi, le coup alla foudroyer les omoplates de la nature. L'univers de frayeur, de carré qu'il était s'en ramassa tout en une boule; les cieux en virent plus de cent milles étoiles; la terre en demeura immobile; l'air en perdit le vent; les nues en pleurèrent ; Iris en prit l'écharpe ; le soleil en courut comme un fou ; la lune en dressa les cornes; la canicule en enragea; le silence en mordit ses doigts ; la Sicile en trembla ; le Vésuve en jeta feu et flamme ;
les fleuves en gardèrent le lit; la nuit en porta le deuil; les fous en perdirent la raison ; les chimistes en gagnèrent la pierre; l'or en eut la jaunisse; la crotte en sécha sur le pied; le tonnerre en gronda; l'hiver en eut le frisson; l'été en sua; l'automne en avorta; le vin s'en aigrit; l'écarlate en rougit; les rois en eurent échet et mat ; les cordeliers en perdirent leur latin ; et les noms grecs en vinrent au duel.
LA TREMBLAYE
Pour éviter un semblable malheur, je vous fais commandement de me suivre. Allons, M. l'archi-épouvantable, je vous fais prisonnier à la requête de l'univers.
GHASTEAUFORT.
Vous voyez, docteur, que pour ne vous pas envelopper dans le désastre de ce coquin, j'ai pu me résoudre à lui pardonner.