‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 169 sur 208 · PAQUIER, GAREAU, LA TREMBLAYE, GRANGER LE JEUNE, GENEVOTE, MANON · texte numérisé non relu

PAQUIER, GAREAU, LA TREMBLAYE, GRANGER LE JEUNE, GENEVOTE, MANON

GORBINELI, à Granger.

Toutes clioses sont prêtes; faites seulement apporter un siège et vous y colloquez, car vous avez à paraître pendant toute la pièce.

l'AQUIER, k Cha«teaufort.

Pour vous, ô seigneur de vaste étendue, plongez-vous

3i2 COMÉDIES DU XVII* SIÈCLi:

dans celle-ci; mais gardez d'ébouler sur la compagnie, car nos reins ne sont pas à l'épreuve des pierres, des montagnes, des tours, des rochers, des butes, et des châteaux.

GRANGER

Çà donc, que chacun s'habille. Hé quoi, je ne vois point de préparatifs? Où sont donc les masques des satyres ? les chapelets et les barbes d'hermites? les trousses des cupidons? les flambeaux poiraisins des furies ? Je ne vois rien de tout cela.

GENEVOTE.

Notre action n'a pas besoin de toutes ces simagrées. Gomnie ce n'est pas une fixion, nous n'y mêlons rien de feint ; nous ne changeons point d'habit ; cette place nous servira de théâtre; et vous verrez toutefois que la comédie n'en sera pas moins divertissante.

GRANGER

Je conduis la ficelle de mes désirs, au niveau de votre volonté. Mais déjà le feu des gueux fait place à nos chandelles. Çà, qui de vous le premier estropiera le silence ?

Gommeûcement de la pièce.

GENEVOTE.

Enfin qu'est devenu mon serviteur?

Il est si bien perdu, qu'il ne souhaite pas de se retrouver.

GENEVOTE.

Je n'ai point encore su le lieu, ni le temps où commença.votre passion.

GRANGERLE JEUNE.

Hélas ! ce fut aux Carmes, un jour que vous étiez au sermon.

GRANGER LE PÈRE, interrompant.

Soleil, mon soleil, qui tous les matins faites rougir de honte la céleste lanterne, ce fut au même lieu que vous donnâtes échec et mât à ma pauvre liberté. Vos

yeux toutefois ne m'égorgèrent pas du premier coup; mais cela provint de ce que je ne sentais que de loin l'influence porte-trait de votre rayonnant visage; car ma rechignante destinée m'avait colloque superficiellement à l'ourlet de la sphère de votre activité.

CORBINELI.

Je pense, ma foi, que vous êtes fou de les interrompre; ne voyez-vous pas bien que tout cela est de leur personnage?

GRANGER LE JEUNE

Toutes les espèces de votre beauté vinrent en gros assiéger ma raison ; mais il ne me fut pos possible de haïr mes ennemis, après que je les eus considérés.

GRANGER LE PÈRE, interrompant.

Allons, ma nimphelette, il est vergogneux aux filles de coUoquiser diu etprivatim avec tout vert jouvenceau. Encore si c'était avec moi, ma barbe jure de ma sagesse, mais avec un petit cajoleur 1

CORBINELI.

Que diable, laissez les parler si vous voulez, ou bien nous donnerons votre rôle à quelqu'un qui s'en acquittera mieux que vous.

GENEVOTE, à Granger le jeune.

Je m*étonne donc que vous ne travaillez plus courageusement aux moyens de posséder une chose pour qui vous avez tant de passion.

GRANGER LE JEUNE

Mademoiselle, tout ce qui dépend d'un bras plus fort que le mien, je le souhaite et ne le promets pas. Mais au moins suis-je assuré de vous faire paraître mon amour par mon combat, si je ne puis vous témoigner ma bonne fortune par ma victoire. Je me suis jeté aujourd'hui plusieurs fois aux genoux de mon père, le conjurant d'avoir pitié des maux que je souffre ; et je m'en vais savoir de mon valet s'il lui a dit la résolution que j'avais prise de lui désobéir, car je l'en avais chargé. Viença, Paquier, as-tu dit à mon père que j'étais résolu, malgré son commandement, de passer outre ?

PAQUIER.

Gorbineli, souffle-moi.

GORBINELI, tout bas.

Non, monsieur, je ne m'en suis pas souvenu

PAQUIER.

Non, monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.

Ah, maraud, ton sang me vengera de ta perfidie.

Il tire 1 épée sur lui.

COllBINELI.

Fuis-t-en donc, de peur qu'il ne te frappe.

PAQUIER.

Gela est-il de mon rôle?

GORBINELI.

Oui.

PAQUIER.

Fuis-t-en donc, de peur qu'il ne te frappe.

GRANGER LE JEUNE

Je sais qu'à moins d'une couronne sur la tête, je ne saurais seconder votre mérite.

GENEVOTE.

Les rois, pour être rois, ne cessent pas d'être hommes; pensez-vous que...

GRANGER LE PÈRE, interrompant.

En effet, les mêmes appétits qui agitent un ciron, agitent un éléphant ; ce qui nous pousse à battre un support de marmite, fait à un roi détruire une province ; l'ambition allume une querelle entre deux comédiens; la même ambition allume une guerre entre deux potentats. Ils veulent de même que nous, mais ils peuvent plus que nous.

GORBINELI.

Ma foi je vous enchaînerai.

On croira.

GENEVOTE.

Suffise qu'on croie toutes choses à votre avantage. A quoi bon me faire tant de protestations d'une amitié

COMÉDIES DU XVir SIÈCLE 345

dont je ne doute pas? Il vaudrait bien mieux être pendu au cou de votre père, et à force de larmes et de prières, arracher son consentement pour notre mariage.

GRANGER LE JEUNE

Allons-y donc. Monsieur, je viens vous conjurer d'avoir pitié de moi, etc..

GENEVOTE.

Et moi, vous témoigner l'envie que j'ai de vous faire bientôt grand-père.

GRANGER

Gomment, grand-père ? Je veux bien tirer une propagation de petits individus ; mais j'en veux être cause prochaine, et non pas cause éloignée.'

CORBINELI.

Ne vous tairez-vous pas ?

GRANGER

Cœur bas et ravalé, n'as-tu point de honte de consumer l'avril de tes jours à cajoler une fille ?

CORBINELI.

Ne voyez-vous pas que l'ordre de la pièce demande qu'ils disent tout cela ?

Ils n'ont pas assez de bien Pun pour l'autre; je ne souffrirai jamais...

GENEVOTE.

Non, non, monsieur, je suis d'une condition qui vous défend d'appréhender la pauvreté. Je souhaiterais seulement que vous eussiez vu une terre que nous avons à huit lieues d'ici. La solitude agréable des bois, le vert émaillé des prairies, le murmure des fontaines, l'harmonie des oiseaux, tout cela repeinturerait de noir votre poil déjà blanc.

PAQUIER.

Mademoiselle, ne passez pas outre, voilà tout ce qu'il faut à Chariot. Il ne saurait mourir de faim, s'il a des bois, des prés, des oiseaux, et des fontaines; caries arh\'o.<. lui -^prviront à se guérir du mal des mouches; les

prés lui fourniront de quoi paître, et les oiseaux prendront le soin de sifiler quand il boira à la fontaine.

GRAKGER.

Ah ! sirénique larronnesse des cœurs ! Je vois bien que vous guettez ma raison an coin d'un bois, que vous la voulez égorger sur le pré; ou bien l'ayant submergée à la fontaine, la donner à manger aux oiseaux.

GRANGER LE JEUNE

Je suis venu...

PAQUIER.

J*ai vu, j'ai vaincu, dit César, -au retour des Gaules.

GRANGER LE JEUNE

Vous conjurer...

Dieu vous fasse bien, monsieur l'exhorciste, mon maître n'est pas démoniaque.

GRANGER LE JEUNE

Par les services que je vous ai faits...

PAQUIER.

Et par celui des morts, qu'il voudrait bien vous avoir fait faire.

GRANGER LE JEUNE

■ De reprendre la vie que vous m'avez prêtée.

PAQUIER.

Il était bien fou de vous prêter une chose dont on n'a jamais assez.

GRANGER LE JEUNE

Prenez ce poignard, (n tire un poignard.) Père dénaturé, faites deux homicides par un meurtre, écrivez le destin de ma maîtresse avec mon sang, et ne permettez pas que la moitié d'un si beau couple expirs de... Mais à quoi bon tant de discours ? Frappez, qu'attendezvous!

GORBINELI.

Répondez donc, si vous voulez. Qu'est-ce? êtes-vous trépassé ?

GRANGER

Ah ! que tu viens de m'arracher une belle pensée. Je

rêvais quelle est la plus belle figure de rantithèse. ou de rinlerrogation.

CORBINELI.

Ce n'est pas cela dont il est question.

GRANGF.R.

Et je ruminais encore à ces spéculateurs qui tant de •fois ont fait faire à leurs rêveries le plongeon dans la mer, pour découvrir l'origine de son tkix et de son reilux.; mais .pas un à mon goût n'a frappé dans la visière. Ces raisons salées me semblent si fades, que je conclus qu'infailliblement... . .. . ^ .- ■

CORBINELI.

Ce n'est pas de ces matières-là, vous dit-on, dont il est question. Nous parlons de marier mademoiselle et votre lils, et vous noua embarquez sur la mer.

GRANGER

Quoi, parlez-vous de nnariage avec cet houbereau ? Ètes-vous orbe de la faculté intellectuiîlle ? Étes-vous hétéroclite d'entendement? Ou le microcosme parfait" d'une continuité de cliimôres abstr actives.

CORBINELI,

A force de représenter une fable, la prenez-vous pour ' une vérité? Ce que vous avez inventé vous fait-il peur? Ne voyez-vous pas que l'ordre de la pièce veut que vous donniez votre consentement? Et toi, Paquier, surtout maintenant garde-toi bien de parler, car il paraît ici un muet que tu représentes. Là donc, dépêcliez-YOus d'accorder votre fils à mademoiselle ; mariez-les.

GRANGER

Gomment marier, c'est une comédie?

CORBINELI.

Hé bien, ne savez-vous pas que la conclusion d'un poème comique est toujours un mariage ?

GRANGER

Oui, mais comment serait-ce ici la fin, il n'y a pas encore un acte de fait.

CORBINELI.

Nous avons uni tous les cinq en un, de peur de confusion; cela s'appelle pièce à la polonaise.

348 COMÉDIES DU ÎLVIP ^11-r'LK

GRANGER

Ah bon, comme cela je te permets de prendre mademoiselle pour légitime épouse.

GENEVOTrî.

Vous plait-il de signer les articles? voilà le notaire tout prêt.

GRANGER

Sic ita sanCf très volontiers.

Il signe.

PAQUIER.

J'enrage d'être muet, car je l'avertirais. Fin de la comédie.

GORBINELI.

Tu peux parler maintenant, il n'y a plus de danger.

GRANGER

Hé bien, madenioisellej que dites-vous de notre comédie?

GENEVOTE.

Elle est belle, mais apprenez qu'elle est de celles qui durent autant que la vie. Nous vous en avons tantôt fait le récit comme d'une histoire arrivée, mais elle devait arriver. Au reste vous n'avez pas sujet de vous plaindre, car vous nous avez marié vous-même, vousmême vous avez signé les articles du contrat. Accusezvous seulement d'avoir enseigné le premier à fourber. Vous fîtes accroire aux parents de votre fils qu'il était fou, quand vous vîte>; qu'il ne voulait point entendre au voyage de Venise; cette insigne fausseté lui montra le chemin de celle-ci; il crut qu'il ne pouvait faillir en imitant un si bon père.

GORBINELI.

Enfin, c'est une pilule qu'il vous faut avaler.

LA TREMBLAYE

Vous l'avalerez, ou par la mort...

G A RE AU

Ah 1 par ma fy je sommes logé à l'ensaigne de J'entenons. Parmanda j'en avouas queuque soûleur, que cette

petite ravodière-là l'y grimoneret queuque trogédie. Hé bian ne vêla pas notre putain de ménagère toute revenue? Feu la paure défunte, devant Guieu set son ame da, m'en baillit eun jour d'eune belle vredée. Par ma fiquette, ol me boutit à Gornûaille en tout bian et tout honneur. Stapandant la bonne chienne qu'ol estet... Aga hé! ous estes don de ces saintes sucrées-là? Bonnefy je le voyas bien, qu'ous aviais le nez torné à la friandise. Or, un jour qu'il plut tant; Jacquelaine, ce l'y fis-je tout en gaussant, il fait cette nuit clair de l'eune, il fera demain clair de l'autre. Enfin, tanquia, qu'odon, ne nonobstant, après, ça, ô dame éclaircissezmoi à dire : tanquia que je m'en revenistout épouvanté tintamarrer à nostre huis. A la par fin je me couchis tout fin nu auprès de notre bonne femme. Un tantet après que je me fussis rabougri tout en un petit tapon, je sentis queuque chose qui groûillet. Jacquelaine, ce l'y fis-je, je pense qu'il y a là queuqu'un couché. Oûy, ce me fit-elle, je t'en réponds, et que guiunte y auret-il? Eune bonne escoasse après, je sacoute encore frétiller. Han, Jacquelaine, il y a là queuqu'un. J'allongis ma main, je làtis. Hoûayl ce fis-je, eune tête, deux têtes; pis frougonant entre les draps, deux jambes, quatre jambes : HanI Jacquelaine, il y a là queuqu'un. 'Hé I Piarre, que tu es fou, ce me fit- elle, tu comptes mes jambes deux foûas. Parguene je ne me contentis point, je me levis; dame, je découvris le pot aux roses. Ho I hot vilaine, ce l'y fis-je, qu'est-ce que ça?Fi7î Davil Ton Ribaut sera étripé. Vramant Jean, ce me fit-elle, gardet-en bian : c'est ce paure maître Louis le Barbier, qui venet de saigner eun malade de tout là-bas; il estet tout lede de fred, et avet encore bian du vilain chemin à passer. Il m'exhorsisoit d'allumer du feu; dame comme tu sais le bois est char; je lui ai dit qu'il se venît plutôt réchauffer environ moi; il ne feset que de s'y bouter quand tu es venu. Allons, allon^, ce l'y fis-je, maître Louis, on vous appranra de venir coucher avec les femmes des gens. Dame, ie ne fus ni fou, ni étourdi, je le claquis bel et bian sur mes épaules, et le portis jusqu'à moitié chemin de sa maison, mais n'y revenez pas eune autre foûas, car parguene s'il vous arrive, je vous por-

350' COMÉDIES DU xVIi' SIECLE

terai encore une escousse aussi loin. Et blan regardez, il ne faut qu'eun malheur. Cette petite dévargondée ; m'en eût peut-être fait autant. C'est pourquoi bon jour et bon soir, c'est pour deux, foiias.

GORBINELI.

C'est maintenant à vous, monsieur, pour combler la félicité de ces nouveaux mariés, d'augmenter leur revenu de celui d'un empire. Il vous sera bien aisé, puisque vous faites chanceler la couronne d'un monarque en le regardant.

GHASTEAUFORT.

Je donne assez, quand je n'ote rien; et je leur ai fait beaucoup de bien, de ne leur avoir point fait de mal.

GRANGER LE JEUNE

Mon petit cœur, il est fort tard, allons nous mettre au lit.

PAQUIER.

Je n'ai donc plus qu'à faire venir la sage-femme, car vous aller entrer en travail d'enfant.

LA TREMBLAYE

Je n'oserais quasi prendre la hardiesse de vous consoler.

GRANGER

N'en prenez pas la peine, je me consolerai bien moimême. 0 tempora ! ô mores !

Page 1