SCÈNE II ISMÉNE, LAURETTE
LAURETTE
Madame, en vérité, cette rigueur m'étonne,
Quoi! vous pour tout le monde et si douce et si bonne,
Pour votre fille seule être rude à ce point?
ISMÈNE
J'en ai trop de raisons.
• LAURETTE
Je ne les conçois point; J'ignore d'où vous vient tant de haine pour elle ; C'est une fille aimable...
ISMÈNE
Elle n'est que trop belle ; Je sais trop sur les cœurs quel empire elle prend.
; LAURETTE
Est-ce là tout Poutrage?...
ISMÈNE
En est-il un plus grand; De quel œil puis-je voir, moi qui, par mon adresse, Crois pouvoir, si j'osais, me piquer de jeunesse, Une fille adorée, et qui, malgré mes soins, M'oblige d'avouer que j'ai trente ans au moins ? Et comme à mal juger on n'a que trop de pente, De trente ans avoués n'en croit-on pas quarante?
LAURETTE
Il est vrai que le monde est plein de médisants; Maïs on peut être belle encore à quarante ans.
ISMÈNE
On le peut; mais enfin, c'est l'âge de retraite; La beauté perd ses droits, fut-elle encor parfaite ; Et la galanterie, au moment qu'on vieillit, Ne peut se retrancher qu'à la beauté d'esprit.
Vous êtes trop bien faite, et c'est une chimère.
ISMÈNE
Une fille à seize ans défait bien une mère.. J'ai beau, par mille soins, tâcher, de rétablir Ce que de mes appas l'âge peut affaiblir, Et d'arrêter, par art, la beauté naturelle Qui vient de la jeunesse, et qui passe avec elle, Ma fille détruit tout, dés qu'elle est prés de moi; • Je me sens enlaidir sitôt que je la voi; ., m , ^ Et la jeunesse en elle, et la simple nature^ / ,-[\..
Font plus que tout mon art, mes soins et ma parure. Fût-il jamais sujet d'un plus juste courroux?
LAURETTE
Elle a tort, en effet ; je Tavoue avec vous. Mais on sait à ce mal le remède ordinaire ; Faites-la d'un couvent au moins pensionnaire. Quoi! vous hochez la tête! est-ce que vous doutez Qu'Isabelle ose rien contre vos volontés ?
ISMÊNE
Non ; je puis m'assurer de son obéissance; Elle suit mes désirs toujours sans résistance; Je la trouve soumise à tout ce que je veux ; Et c'est ce que j'y trouve encor de plus fâcheux. Puisqu'elle m'Ote ainsi tout prétexte de plainte, Pour couvrir le dépit dont je me sens atteinte, Pour l'éloigner de moi, je n'ai qu'à le vouloir. Mais, Laurette, quels maux n'en dois-je pas prévoir? C'est dans l'état de veuve où je dois me réduire, Un prétexte aux plaisirs qu'une fille à conduire. Je puis, sous la couleur d'un soin si spécieux, Prétendre, sans scrupule, à paraître en tous lieux, A jouir des douceurs du Gours^ ; des promenades, A voir les jeux publics, bals, ballets, mascarades; Et n'ayant plus de fille à mener avec moi, Je dois vivre autrement, rt c'est là mon effroi. Le grand monde me plaît : je hais la solitude ; Il n'est point à mon gré de supplice plus rude ; Et j'aime encore mieux voir ma fille à regret, Qu'éviter, à ce prix, le tort qu'elle me fait.
LAURETTE
Elle ne vous fait pas tant de tort qu'il vous en semble ; On vous prend pour deux sœurs, quand on vous voit isMÈNE. [ensemble.
Sans mentir ?
LAURETTE
Je vous parle avec sincérité.
ISMÉNE, se regardant dans son miroir de poche.
Gomment suis -je aujourd'hui? mais dis la vérité.
l. Le Cours- la- Reine, promenade affectionnée des Parisiens au 17« siècle*
LAURETTE
Vous ne fûtes jamais plus jeune ni plus belle ; Surtout, votre beauté paraît fort naturelle.
ISMÈNE
Est-il bien vrai, Laurette ?
LAURETTE
Il n'est rien plus certain.
ISMÈNE
Tu peux prendre pour toi cette jupe demain; Je viens d'apercevoir que la tienne se passe.
LAURETTE
Vous savez, sans mentir, donner de bonne grâce : Votre fille, après tout, ne vous vaudra jamais.
ISMÈNE
La jeunesse, Laurette, a de puissants attraits.
LAURETTE
Elle est jeune, il est vrai ; mais, à faute de l'être, On peut s'en consoler, quand on la fait paraître; Votre fille n'a point vos secrets pour charmer.
ISMÈNE
Acante cependant l'aime, et ne peut m'aimer. Ni tout ce que j'ai d'art, ni toute ton adresse, N'ont pu déraciner sa première tendresse : Je ne puis à ma fille arracher cet amant.
LAURETTE
Les premières amours tiennent terriblement I Nous pouvons toutefois avoir quelque espérance; Mes ruses ont entre eux rompu l'intelligence ; Et tous les faux rapports que j'ai faits jusqu'ici. Nous ont, grâces au ciel, assez bien réussi. Ils ne se parlent plus.
ISMÈNE
C'est beaucoup. Mais, Laurette, Ce n'est pas, tu le sais, tout ce que je souhaite. Avant de mes appas le déclin déclaré, Il serait bon que j'eusse un époux assuré, Un parti qui me plût, et qui me fût sortable, Et je trouve, à mon goût, Acante fort aimable.
.378 COMÉDIES DU XYlV SIÈGLK
Vous avez le goût bon, on ne peut le nier, Et ce second époux vaudrait bien le premier. Mais c'est un grand dessein.
ISMÉNE.
N'épargne soin ni peine.
Si tu peux réussir ta fortune est certaine; Tu n^n dois point douter.
LAURETTE
'• J'y ferai mon effort.
Mais je trouve un obstacle à surmonter d'abord : Touchant votre veuvage un scrupule peut naître; Vou^ êtes fort bien veuve, et l'on ne peut mieux l'être Votre mari, sans doute, est défunt, autant vaut; Vous avez attendu plus de temps qu'il n'en faut. Après huit ans passés, sans qu'un mari se treuve,* Une femme, au besoin, est même plus que veuve ; Il n'est rien de plus sûr, votre avocat l'a dit. • Mais il est bon d'ùter tout soupçon de l'esprit ; Toulé peur d'un retour, et d'un remu-mènage, Si vous* voulez qu'on pense à vous pour mariage.
' ISMÈNE
Lauretté, à dire vrai, c'est mon plus grand souci.
LAURETTE
Champagne m'a promis d'être bientôt ici;
Il faut voir si l'on peut gagner son témoignage.
Et celui d'un vieillard qui sort de l'esclavage.
ISMÈNE
Il faiudrait que ce fût sans me commettre, au moins.
C'est comme je l'entends ; fiez-vous à mes soins.
Afin de vous laisser garder la bienséance,
Je ferai du dessein seule toute l'avance ;
Mais l'argent pour corrompre est un puissant moyen.
, ISMÈNE
Dispose, agis, promets, je n'épargnerai rien. On vient, je remets tout enfin à ta conduite.
LAURETTE
Laissez-nous un peu. seuls; vous reviendrez ensuite;. {. Treuve, pour tnouvè. (La Fontaine^
COMÉDIES DU XVir SIÈCLE 379