SCÈNE III CHAMPAGNE, LAURETTE
CHAMPAGNE
D'où vient que ta maîtresse évite de me voir ? Va-t-elle dire encor deux mots à son miroir ? De ses ingrédients grossir un peu la dose ?
LAURETTE
Elle avait oublié de serrer quelque chose ; Elle va Renfermer, et doit sortir bientôt.
CHAMPAGNE
Son visage de jour est donc fait comme il faut? Et sa beauté d'emprunt...
LAURETTE
Brisons là, je te prie : Elle hait, lù-dessus, à mort la raillerie; Elle est étrangement délicate en cela, Et ne croit nul outrage égal à celui-là. Je veux t'edil retenir d'affaire d'importance. L'homme que tu m'as dit avoir conduit en France, Quel homme est-ce?
CHAMPAGNE
Un vieillard assez chagrin.
LAURETTE
Au fonds, Est-ce un homme d'esprit?
CHAMPAGNE
D'esprit I je t'en réponds.
Mais touchant sa famille, il s'obstine à se taire...
LAURETTE
Cela n'importe en rien pour ce que j'en veux faire. Ma maîtresse a, sans doute, à parler tout de bon, De se remarier grande démangeaison; Mais quoiqu'elle prétende être veuve à boni titre, i:ile a quelque scrupule encor sur. ce chapitre; Et pour l'en délivrer on l'obligerait fort,
Si quelqu'un témoignait que son mari fût mort. Crois-tu que ton vieillard pût rendre cet office? Nous ferions bien valoir le prix d'un tel service.
CHAMPAGNE
Oui, je le tiens, s'il veut, fort propre à cet emploi ; C'est sans doute.
LAURETTE
Et surtout étant instruit par toi.
A gagner ce témoin aisément je m'engage.
LAURETTE
Si tu voulais y joindre aussi ton témoignage. Ce serait encor mieux.
CHAMPAGNE
Moi! faire un faux rapport I
LAURETTE
Quoil pour mentir un peu, te trouble^-tu si fort?
Et serais-tu bien homme à si faible cervelle
Que de t'embarrasser pour une bagatelle?
Crois-moi, le plus grand vice est celui d'être gueux,
Et ce n'est pas à nous d'être si scrupuleux;
Un soin si délicat n'est pas à notre usage;
La fourbe qui nous sert est notre vrai partage;
Elle est pour nous sans honte, et jusqu'ici jamais
La probité ne fut la vertu des valets.
Les gens d'esprit surtout ont leur profit en tête.
CHAMPAGNE
Le scrupule n'est pas aussi ce qui m'arrête. Hier, lorsque j'arrivai, quand j'y songe d'abord, Je dis que j'ignorais si ton maître était mort. Comment dire autrement sans que l'on me soupçonne?
Pour un homme d'esprit peu de chose t'étonne. Tu diras que d'abord, ne doutant point du choix Que ton maître avait fait d'Isabelle autrefois, Tu cachais cette mort, pour détourner la mère De donner à sa fille un importun beau-père; Mais ton maître pour elle étant sans intérêt, Que tu dis franchement la chose comme elle est.
CHAMPAGNE
Gela m*est, comme à toi, venu dans la pensée; Mais d'un autre souci j'ai l'âme embarrassée : Si ton maître à la fin revenait du Levant?
LAURETTE
Mon Dieu ! point ; il est mort.
CHAMPAGNE
Mais s'il était vivant?
LAURETTE
Il n'a garde, crois-moi.
CHAMPAGNE
Je songe où je m'engage.
LAURETTE
Ma maîtresse revient; songe à ton personnage.
CHAMPAGNE
J'y vois trop de péril, et tu m'obligeras
De ne me point mêler dans tout cet embarras.
Es-tu si simple encor? que rien ne t'inquiète.