‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 185 sur 208 · SCÈNE III AGANTE, CHAMPAGNE, LAURETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III AGANTE, CHAMPAGNE, LAURETTE

LAURETTE

Savez-vous les ennuis où madame est plongée, Monsieur?

ACA.NTE.

On m'a tout dit.

LAURETTE

Elle est bien affligée.

ACANTE

^Nlais ne la voit-on pas?

LAURETTE

Vous êtes des amis; Et je crois que pour vous, monsieur, tout est permis. Vous la consolerez.

AGANTE.

Sa fille est avec elle ?

LAURETTE

Non, non ; ne craignez point d'y trouver Isabelle. De son défunt mari, c'est un vivant portrait, Qui renouvelle trop la perte qu'elle fait : Madame, en la voyant, d'ennuis est trop outrée; Seule, en son cabinet, elle s'est retirée.

AGANTE.

Puisqu'elle est seule, il faut la laisser...

LAURETTE

Nullement.

AGANTE.

Je l'incommoderais, Laurette, assurément.

LAURETTE

Hé, monsieur ! croyez-moi, parlez-nous sans finesse: Vous cherchez Isabelle, et non pas ma maîtresse ; Avouez, sans façon, ce qu'aisément je voi.

COMÉDIES DU XVIl*^ SIÈCLE 397

AGANTE.

Ah ! si je l'avouais, que dirais-tu de moi ?

LAURETTE

Moi! qu'aurais-je à vous dire? il ne m'importe guère; Chacun peut en ce monde aimer à sa manière. Et je n'ai pas dessein, par mes raisonnements, De vouloir réformer les erreurs des amants.

AGANTE.

Sont-ce là les conseils que Laurette me donne?

LAURETTE

Je ne me mêle plus de conseiller personne :

Les plus sages conseils, les meilleures leçons,

A gens bien amoureux, monsieur, sont des chansons.

Si vous saviez qui est votre rival indigne.

AGANTE.

Qui serait-ce ? dis donc.

GHAMPAGNE.

Laurette me fait signe.

LAURETTE

Il parle sans savoir.

CHAMPAGNE

Je sais tout, et fort bien ; Mais elle ne veut pas que je vous dise rien.

AGANTK.

>')uffre, au moins, qu'il achève.

LAURETTE

Hé, monsieur! il se raille.

AGANTE.

Tu lui fais signe encor.

LAURETTE

Qui? moi? c'est que je bâille.

CHAMPAGNE

Pourquoi ne veux-tu pas me laisser découvrir, Ce qui pourrait aider monsieur à se guérir? N'aura-t-il pas sujet de hnïr Isabelle, S'il sait que le marquis tient sa place auprès d'elle ?

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AGANTE.

C'est mon cousin, dis-tu?

LAURETTE

Que sait-il ce qu'il dit?

Il s'est mis, malgré moi, cette erreur dans l'esprit : Croyez sur mon honneur...

CHAMPAGNE

Penses-tu qu'on te croie?

Et certain billet doux qu'au marquis elle envoie, Que tu portes toi-même, est-ce erreur que cela?

LAUilETTE.

J'aurais pour le marquis un billet!

CHAMPAGNE, tirant le billet du sein de Laurette.

Le voilcà.

A GANTE, arrachant le billet des mains de Champagne.

Donne.

LAURETTE

Hé! que voulez-vous?

CHAMPAGNE, à Laurette.

Il ne veut que le lire; Laisse faire monsieur.

LAURETTE

Comment!...

liaissez-la dire.

ACANTE

Laurette à mon rival porte donc ce poulet ? Tu me trahis ainsi?

CHAMPAGNE

Le grand tort qu'on te fait!

LAURETTE

Ne croyez pas, monsieur, que jamais je permette...

CHAMPAGNE

Hél pour l'amour de moi, si tu m'aimes, Laurette... Elle consent, monsieur, puisqu'elle ne dit rien.

LAURETTE

Je ne suis que trop sotte, et tu le sais trop bien.

CHAMPAGNE

Oui, tu m'aimes beaucoup; je n'en suis point en doute: Aussi de mon côté... Mais il va lire; écoute.

AGANTE, lit.

« Je voudrais vous parler, et nous voir seuls tous deux;

» Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire; » Je ne sais ce que je vous veux :

» Mais n'auiiez-vous rien à me dire? »

Il continue.

Hé! c'est pour le marquis?

Hé bien! qu'en dites-vous, Monsieur?

AGANTE.

Pour le marquis?

CHAMPAGNE

Le style est assez doux.

Vous ne me dites rien?

LAURETTE

Hé! que veux-tu qu'il die?

Il est tout interdit dd cette perfidie.

ACANTE

L'ingrate! Ah! si jamais cette fille sans foi Pouvait écrire ainsi, devait-ce être qu'à moi? Encor si mon rival avait quelque mérite! Mais que pour le marquis Isabelle me quitte! Que son esprit volage, ébloui d'un faux jour. S'égare jusqu'au choix d'un si honteux amour!

LAURETTE

D'ordinaire en amour, monsieur, l'esprit s'égare, Et le goût d'une fille est quelquefois bizarre : Souvent le vrai mérite, avec tous ses appas, Lui plaît moins que l'éclat, le faste et le fracas. Un marqni^nt, enfin, est un charme admirable.

ACANTE

Mais tout son marquisat n'est (îu'iine vaine fable, Un faux titre.

LAURETTE

Il n'importe, ou vrai marquis, ou non.

'jOO comédies du XVII' SIÈCLE

S'il épouse Isabelle, elle aura ce grand nom,

Un grand train, et surtout, comme c*est la coutume,

Un page à lui porter la queue eu grand volume.

AGANTE.

Ah! si je ne me venge, et si j'épargne rien...

LAURETTE

Tâchez d'aimer ailleurs, c'en est le vrai moyen.

AGANTE.

C'est bien aussi, Laurette, à quoi je me prépare, Et je veux faire choix d'une beauté si rare...

Ce n'est pas là de vous ce que l'on craint le plus, Et si j'osais vous dire un secret là-dessus...

AGANTE.

Espère tout de moi; prends pitié de mon trouble.

GIIAMPAGNE.

Monsieur est libéral : mais il n'a pas le double : Peut-être quelque jour que son père mourra.

LAURETTE

Peut-être que son père aussi l'enterrera :

Je ne fais pas grand fond sur la foi d'un « peut-être; »

Mais pour l'amour de toi je veux servir ton maître.

Je connais Isabelle, et jusque au fond du cœur ;

La crainte d'un beau-pére est sa mortelle peur;

Et le plus grand dépit que vous lui pourriez faire,

Serait de témoigner d'en vouloir à sa mère.

Si rien peut la piquer, ce doit être cela.

AGANTE.

Mais pourrais-je espérer qu'elle revînt par là?

LAURETTE

Peut-être. Le dépit fait quelquefois miracle; Du moins à son amour vous pourriez mettre obstacle ; Et, comme son beau-père, il dépendrait de vous D'empêcher le marquis de se voir son époux.

AGANTE.

Il n'est pour l'empêcher effort que je ne tente, Et je vais de ce pas...

LAURETTE

Où ?

AGANTE.

Voir cette inconstante; Lui dire que sa mère a pour moi tant d'appas...

LAURETTE

Ah ! si vous m'en croyiez, vous ne la verriez pas.

AGANTE.

Pourquoi?

Pour vous ericor j'appréhende sa vue.

AGANTE.

Ne crains rien de mon àme, elle est trop résolue ; Tout mon amour est mort ; je t'en répondrai bien.

LAURETTE

En fait d'amour, monsieur, ne répondons de rien.

AGANTE.

Après sa trahison, quelque soin que j'emploie, Tu peux douter!... non, non, il faut que je la voie, Ne fût-ce seulement que pour te faire voir Que l'ingrate sur moi n'a plus aucun pouvoir.

LAURETTE

Mais l'incivilité, monsieur, serait extrême, De vouloir l'outrager jusqu'en sa chambre même. Aussi bien vous pourriez le vouloir vainement; Elle n'y sera pas pour vous, assurément.

AGANTE.

La perfide !

LAURETTE

Attendez, j'espère agir de sorte, Que, sans aucun soupçon, je ferai qu'elle sorte.

AGANTE.

Va donc.

LAURETTE

Et son billet, ne le rendez-vous pas?

Oui; je te le rendrai dés que tu reviendras; Je le veux lire encor.

GHAM PAGNE.

Va.

LAURETTE

Tu vois, à ma honte, Ce que je fais pour toi.

CHAMPAGNE

Va, je t'en tiendrai compte.

Laurette rentre.

Sans vanité, monsieur, nous avons réussi : Vous voilà, par mes soins, assez Lien éclairci.

AGANTE.

Ah ! que trop bien : c'est là ce qui me désespère.

LAURETTE, revenant.

Je viens vous avertir que voici votre père,

AGANTE.

Mon père !

LAURETTE

Il vient ici, je crois, dix fois par jour; Il ne veut point du tout approuver votre amour; Il vous a défendu l'entretieti d'Isabelle, Et vous ferait beau bruit, vous trouvant avec elle : Sans doute, en lui parlant, il vous eût rencontré.

Mais s'il pouvait passer par le petit degré...

LAURETTE

Ne faites point, monsieur, là-dessus votre compte; C'est par cet escalier que d'ordinaire il monte; Il le trouve commode, et l'autre lui déplait.

AGANTE.

Au moins, dis à Tingrate... 0 ciel! elle paraît.

LAURETTE

Songez à votre père; il monte.

AGANTE.

Qu'elle est belle !

LAURETTE

C'est dommage, il est vrai, qu'elle soit infidèle : Mais qu'attendez-vous tant? qu'on vous vienne gronder?

AGANTE.

Sortons.

LAURETTE

Et le billet, voulez-vous le garder?

AGANTE.

Le voilà, ce billet.

Cachez bien vos faiblesses; On vous observe, au moins.

AGANTE, déchirant le billet.

Tiens.

LAURETTE

Fort bien, en vingt pièces.

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