‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 24 sur 208 · P II A L A N T E · texte numérisé non relu

P II A L A N T E

0 Dieux î

AMIDOR.

Plainte à Cassandre.

PHALANTE

Ami, donne-la moi :

J'aime à lire les vers, je suis tout en extase.

AMIDOR.

Vous ne les lirez pas avec assez d'emphase.

f STANCES ^

Doncques, rigoureuse Cassandre, Tes yeux entre-doux et hagards, Par l'optique de leurs regards Me vont pulvériser en cendre.

Toutefois parmi ces ardeurs, Tes hétéroclites froideurs Causent une antipéristase :

Ainsi mourant, ne mourant pas, Je me sens ravir en extase Entre la vie et le trépas.

Mon cœur devint pusillanime Au prime aspect de ta beauté, Et ta scythique cruauté Rendit mon esprit cacochime; Tantôt dans l'Euripe amoureux Je me crois le plus malheureux Des individus sublunaires :

Tantôt je me crois transporté Aux espaces imaginaires D'une excentrique volupté.

1. L'emploi en est fréquent dans le IhéAfre de ce temps, chez Corneille notamment.

Aussi ton humeur apocryphe

Fait que l'on te nomme en ce temps

Des hyp^condres inconstants

Le véritable hiéroglyphe.

Les grotesques illusions

Des fanatiques visions

Te prennent pour leur hypothèse,

Et dedans mes calamités

Je n'attends que la syndérèse

De tes froides neutralités.

Autrement la métamorphose De mon bonheur en tant de maux, Fait que l'espoir de mes travaux N'est plus qu'en la métempsycose.

La catastrophe d'un amant Ne trouve point de sentiment Dans ton àme paralytique :

Faut-il, lunatique beauté, Que tu sois le pôle antartique De l'amoureuse humanité ?

Chante donc la palinodie, Cher paradoxe de mos sens, Et des symptômes que je sens.

Débrouille l'encyclopédie.

Ainsi les célestes brandons Versent sur ton chef mille dons En lignes perpendiculaires; Et devant ton terme fatal, Cent révolutions solaires Eclairent sur mon vertical.

PIIALANTE.

Ah ! que je suis ravi, quelle Muse admirable !

AMIDOU.

Que vous semble du style ?

PHALANTE

Il est incomparable, — Mais mon étonnement est sur ces visions, Cette humeur apocryphe, et ces illusions,

Dont ces vers sont remplis, qui me font croire encore Qu'on les a faits exprès pour celle que j'adore.

AMIDOR.

Elle est donc lunatique ?

PHALANTE

Elle a l'esprit gâté D'un amour d'Alexandre.

AMIDOR.

Ah ! quelle absurdité I Quoi du grand Alexandre? elle est donc chimérique? Voilà ce que produit la lecture historique, Et celle des romans dans les jeunes esprits, Qui de phantômes vains sentent leurs cœurs épris. Alors que fraîchement ils ont lu quelque histoire : Cette humeur changera.

PHALANTE

Je le pourrais bien croire :

Et môme ces beaux vers ont des charmes puissants Pour lui bien reprocher qu'elle a perdu le sens.

AMIDOR.

Donc, au lieu de ces mots : « Rigoureuse Gassandre, » Mettez au premier vers : « Amante d'Alexandre. » Ce trait la piquera.

PHALANTE

L'avis est excellent.

J'admire cet esprit.

AMIDOR.

C'est là notre talent.

PHALANTE

Je la pourrais bien vaincre à force de largesses,

Si les biens lui plaisaient, j'ai de grandes richesses :

Mais ce charme est plus propre à gagner ses parents.

En voici, ce me semble, un des plus apparents :

Il m'a promis secours, je vois Alcidon même.

AMIDOR.

Je m'en vais cependant méditer un poème.

Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet.

PHALANTE

Allez, je vous promets un habit tout complet.

SGÈiNE V LYSANDRE, ALGIDON, PHALANTE.

LYSANDIlE.

Vénérablo Alcidon, jo vous offre Phalantc, Pour cligne serviteur de ma belle parente, Mélisse, votre fille, ayant un revenu Qui passe tous nos biens.

ALGIDON.

Soyez le bienvenu.

Etes-vous possesseur d'une grande richesse ?

PHALANTE

Grâce aux Dieux, j'ai des biens dignes de ma noblesse, J'en ai dedans la ville, et j'en ai dans les champs ; Je fais fendre la terre à cent contres tranchants ; J'ai des prés, des forets, des étangs, des rivières, Des troupeaux, des haras, des forges, des minières, Des bourgs et des châteaux, des meubles à foison. Les sacs d*or et d'argent roulent par ma maison.

ALGIDON.

Quelle richesse au monde à la votre est égale? De toutes vos maisons quelle est la principale ?

PHALANTE

C'est un lieu de plaisir, séjour do mes aïeux,

A mon gré le plus beau qui soit dessous les cieux.

Si vous le désirez, je vous le vais décrire.

ALGIDON.*

Vous me ferez plaisir, c'est ce que je désire.

PHALANTE

(le lieu se peut nommer séjour des voluptés, Où l'art et la nature étalent leurs beautés; On rencontre à l'abord une longue avenue, D'arbres à quatre rangs qui voisinent la nue : Deux prés des deux côtés font voir cent mille fleurs. Qui parent leurs tapis de cent vives couleurs ; Kt cent petits ruisseaux coulent d'un doux murmure, Qui d'un œil plus riant font briller la verdure.

ALGIDON.

L*abord est agréable.

LYSA.NDRE.

On peut avec raison Se promettre de là quelque belle maison.

PHALANTi:.

De loin l'on aperçoit un portail magnifique.

De près l'ordre est toscan, et Touvrage rustique :

Ce portail donne entrée en une grande cour,

Ceinte de grands ormeaux, et d'un ruisseau qui court :

Là mille beaux pigeons et mille paons superbes

Marchent d'un grave pas sur la pointe des herbes.

Une fontaine au centre a son jet élancé

Par le cornet retors d'un Triton renversé :

Cette eau frappe le ciel, puis retombe, et se joue

Sur le nez du triton, et lui lave la joue.

La cour, dos deux côtés, tient à deux basses-cours,

De qui le grand chàte m tire tout son secours :

En l'une est le manège, offices, écuries :

L'autre est pour le labour, et pour les bergeries.

Au fond de cette cour paraît cette maison,

Qa'Armide eût pu choisir pour l'heureuse prison

Où furent en repos son Régnant et ses armes,

Sans qu'elle eût eu besoin du pouvoir de ses charmes.

Au bord d'une terrasse un grand fossé plein d'eau.

Net, profond, poissonneux, entoure le château.

Pour rendre ce lieu sûr contre les escalades ;

Et l'appui d'alentour ce sont des balustrades.

ALGIDON.

Cette entrée est fort belle.

PHALANTE

Au bout du pont-levis Se présente un objet dont les yeux sont ravis, Trois portes de porphyre, et de j ispe étoffées, Comme un arc de triomphe enrichi de trophées. On entre en une cour large de deux cents pas Où cet art qu'ont produit la règle et le compas, (J'entends cette mignarde et noble architecture) Semble de tous cOtés surmonter la nature. Le logis élevé, les ailes un peu moins, De quatre pavillons flanquent leurs quatre coins ;

Et par l'étage bas cent colonnes doriques Séparent d'ordre égal cent figures antiques.

0 dieux !

PHALANTE

Une fontaine au milieu de la cour Représente Aréthuse, il semble qu'elle court, Qu'elle emporte d'un dieu le cœur et la franchise : L'amant la suit de près, elle pense être prise ; Elle invoque Diane^ et dans ce temps fatal Jaillit dessous ses pieds un long trait de cristal : Cette eau qui va noyer sa mortelle dépouille, En même temps l'étonné, et l'arrête, et la mouille. En chaque pavillon sont des appartements, Qui selon les saisons servent de logements, Pour l'été, pour l'hiver, le printemps ou l'automne : Ainsi que vient le chaud, ou qu'il nous abandonne. L'ornement des planchers et celui des lambris Brillent de tous côtés de dorures sans prix: Au bout des pavillons on voit deux galeries, Où le peintre épuisa ses doctes rêveries; Les meubles somptueux, éclatants et divers^, Feraient croire à vos yeux que de tout l'univers On a fait apporter les plus riches ouvrages, Pour rendre à ce beau lieu de signalés hommages.

ALGIDON.

Vous nous contez sans doute un palais enchanté.

LYSANDRE

Ecoutons.

PHALANTE

Les jardins n'ont pas moins de beauté.

D'abord on aperçoit un parterre s'étendre. Où de ravissement l'œil se laisse surprendre ; Ses grands compartiments forment mille fleurons, Et cent diverses lleurs naissent aux environs. Au milieu du parterre une grande fontaine Jette en Pair un torrent de sa seconde veine. La figure est antique, un Neptune d'airain \rmé de son trident dompte un cheval marin : Le monstre, des naseaux lance l'eau jusqu'aux nues, Qui retombe avec bruit en parcelles menues :

Le dieu voit de sa barbe, et de son grand trident Dégoutter mille flots, et n'est pas moins ardent.

ALCIDON

J'aime toutes ces eaux.

PH\LANTE

Quatre belles sirènes Dans les coins du jardin forment quatre fontaines, Dont les bassins pareils ont les bouillons égaux : Le parterre est enceintde trois larges canaux. Ce lieu semble coupé du dos d'une montagne, Et découvre à main droite une riche campagne, Un bois, une rivière, et toutes ces beautés Dont les yeux innocents font leurs félicités. Le grand parc se sépare en superbes allées, Par mes riches aïeux en tous sens égalées. Les arbres en sont beaux, et droits et chevelus; Et se joignant en haut de leurs rameaux feuillus, Parlent en murmurant, s'embrassent comme frères, Et contre les chaleurs sont des dieux tutélaires. Un vert et long tapis par le milieu s'étend, Qu'entrevoit le soleil d'un rayon tremblotant : Deux ruisseaux aux côtés mouillent les palissades. Interrompant leurs cours par cent mille cascades. Au bout des promenoirs en un lieu recul^ Se découvre un rond d'eau d'espace signalé : Diane est au milieu de colère animée.

Et Niobe en rocher à demi transformée *. La reine au lieu de pleurs verse de gros torrents : Sa jeune fille encore Pétreint de bras mourants : Et ses autres enfants comme personnes vraies Font sortir pour du sang un jet d'eau de leurs plaies, L'étang dont le sein vaste engouffre ses canaux, D'un bruit continuel semble plaindre leurs maux.

Ce rond d'eau me plaît fort.

PHALANTE

Autour des palissades Cent niches en leurs creux ont autant de Naïades, Qui d'un vase de marbre élancent un trait d'eau,

Page 1