‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 33 sur 208 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ALGIDON.

La richesse, l'amour, le savoir, la vaillance,

La richesse, l'amour, la valeur, la science.

Je crois que ce sont quatre, il ne m'en faut que trois :

Il »faut qu'encore un coup je compte avec mes doigts.

L'amitié, le savoir, la valeur, la richesse,

O bons Dieux ! ce sont quatre à qui j'ai fait promesse.

J'ai seulement chez moi trois filles à pourvoir.

Ces gendres cependant viendront ici ce soir.

Qui dois-je rebuter? qui dois-je satisfaire?

A qui de tous ces quatre oserai-je déplaire ?

Ah ! c'est un ennemi que j'aurai sur les bras.

Quelle confusion? bons dieux! quel embarras? Voyons qui je pourrais rebuter de ces quatre. Choisissons l'ennemi le plus doux à combattre, Celui de qui paraît l'excessive amitié, Acquit ma bienveillance en me faisant pitié : Aussi c'est un bonheur le plus rare du monde Quand sur l'honnêteté quelque amitié se fonde. Mais je veux que mon cœur ait bien la dureté De voir ce pauvre amant tristement rebuté : Le voilà dans les pleurs, le voilà dans les plaintes : Tandis des médisants nous aurons mille atteintes : J'ai pitié, dira-t-on, de ce pauvre affligé : Mais la fille avait tort de l'avoir engagé. Sans de grandes faveurs il est hors d'apparence Qu'il ait pu concevoir une grande espérance, Je ne puis me résoudre à souffrir ces discours, Ni même à ruiner de si tendres amours. Pourrais-je rebuter celui dont la doctrine Paraît comme un rayon de sagesse divine ? J'ai toujours révéré les gens de grand savoir : Et si je le méprise, il s'en va s'émouvoir : Il s'en va contre moi composer des histoires. Et quelque gros recueil d'écrits diffamatoires : Le courroux d'un savant est des plus dangereux : Je ne veux point tenter d'être si malheureux. Aussi d'autre côté pourrai-je avec rudesse Te chasser de chez moi, vénérable richesse, Nourrice des humains, cher et puissant secours, J'aurais bien mérité le reste de mes jours De voir devant mes pieds, pour éternel supplice, De la nécessité le triste x^récipice.

Puis manquant de promesse à cet homme puissant, Il peut par sa richesse opprimer l'innocent: Contre un riche ennemi l'on a peu de défense. Il pourrait méditer quelque insigne vengeance, M'imputer quelque crime, apposter des témoins, Me priver et de biens, et d'honneur pour le moins : Et n'étant pas de mort la sentence suivie, Payer des assassins pour me priver de vie. Dieux! je n'ai pas encor si peu de jugement Que manquer de respect pour un si riche amant.

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Mais oserais-je aussi mépriser la vaillance,

Qui donne tout à IMiumhle, et punit qui l'offense ?

S'il savait seulement que j'eusse osé douter

Pour l'accepter pour gendre, ou pour le rebuter;

Un seul de ses regards, ainsi qu'un trait de foudre,

Serait assez puissant pour me réduire en poudre,

Sans doute il pourrait bien, avec quelque raison,

Sur ce cruel mépris saccager ma miison.

A quoi suis-je réduit? quel conseil dois-je prendre?

Tout me plaît et me nuit ; mais j'aperçois Lysandre.

SCÈNC II ALGIDON, LYSANDRE.

De votre gayeté le sujet est-il grand ?

LYSANDRE

Je viens d'accommoder un plaisant différend.

J'ai vu de toutes parts une troupe accourue

Au bruit d'une querelle en la prochaine rue,

C'était d'un grand poète avec un grand guerrier.

Le guerrier fuyait l'autre en l'appelant sorcier.

Et le poète après, qui d'une voix hautaine

Criait que des poltrons c'était le capitaine.

"Venez, leur ai-je dit, je vous veux accorder.

Puis j'ai dit au guerrier, je veux vous demander :

Ceux qui sous vos drapeaux marchent dans les batailles,

Ce ne sont que poltrons, ce ne sont que canailles.

Si d'eux avecques vous on fait comparaison.

Vous êtes dos poltrons chef par cette raison;

C'est ainsi quUl l'entend. Bon, dit-il, de la sorte.

Vous, chéri d'Apollon, c'est l 'honneur qu'il vous porto

En vous nommant sorcier ; par vos vers ravissants

Vous nous ensorcelez, vous encliantez nos sens.

C'est ainsi qu'il entend que vous faites des charmes.

J'ai mis ainsi d'accord les Muses et les Armes.

ALGIDON.

Puissiez-vous aussi bien soulager me:^ ennuis. Et me débarrasser de la peine où je suis !

COMEDIES DU XVIl'^ SIÈCLE 75

LYSANDRE

Quel tourment avez-vous?

ALGIDON.

Ah ! vous allez l'entendre.

La peine où je me trouve est d'avoir trop d'un gendre.

LYSANDRE

Quoi ? vous en avez trop ! où les avez-vous pris ?

ALGIDON.

Je n'en voulais que trois, mais je me suis mépris, Ma parole est à (xuatre à présent engagée ; Et c'est là le tourment de mon àme aflligée ! Ils s'en vont tous ici paraître en un moment.

LYSANDRE

Qui sont-ils ?

ALGIDON.

Vous savez ce misérable amant, Et celui qui possède une grande richesse, A qui j'ai fait tantôt devant vous ma promesse : Quand j'ai trouvé ce riche, une heure auparavant Je m'étais engagé pour un homme savant; Depuis, sur quelque bruit faisant ici la ronde Je n'ai pu refuser au plus vaillant du monde: Voih'i doncques les quatre à qui tous j'ai promis; Et si je m-mque aux uns, j'en fais des ennemis. Chacun également me semble désirable.

Et nul dans le mépris ne sera supportable.

Hé quoi 1 pour ce malheur se faut-il étonner ?

ALGIDON.

Lysandre, quel conseil me pourriez-vous donner ? Pour moi je suis confus.

LYSANDRE

Pauvre homme que vous êtes, On peut dans les accords trouver mille défaites. L'un d'eux peut être exclus sans en être irrité.

ALGIDON.

Pour moi je n'entends point tant de subtilité. Vous êtes mon conseil, vous êtes mon refuge, Je mets tout <ui vos mains, et vous en fais le juge.

LYSANDRE

Puisque vous le voulez, laissez-les donc venir. Tandis voyons Mélisse, il faut l'entretenir.

ALGIDON.

Dieux l que vous me rendez un charitable office. Je m'en vais l'appeler ; venez ici, Mélisse.

LYSANDRE

Il faut auparavant savoir sa volonté.

ALGIDON.

Elle suit mon vouloir, je n'en ai point douté.

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