‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 82 sur 208 · LÉONORE, MARINE · texte numérisé non relu

LÉONORE, MARINE

LÉONORE

Je ne le puis celer, je l'aime.

MARINE

A la bonne heure, l'uisqu'il vous aime aussi. Voulez-vous tout à l'heure Que j'aille lui parler?

LÉONORE

Ah! tu ne sais pas tout.

MARINE

Est-ce que l'Adonis se tient sur le bon bout?

Je ne le pense pas, car il en a dans l'aile,

Et se plaint tous les jours de votre humeur cruelle.

Pourquoi donc tant pleurer ? Quelque autre de ce bourg

A-t-elle eu le pouvoir de gagner son amour?

Vous êtçs belle et riche; et quoique villageoise,

182 COMÉDIES DU XVIl'^ SIÈCLE

Vous pouvez aspirer à devenir bourgeoise.

S'il était grand seigneur, comme il n'est qu'écolier.

LÉONORE

Si, tel que tu le vois, il était cavalier?

MARINE

Est-ce lui qui le dit? il ne l'en faut pas croire : Un inconnu peut bien nous forger une histoire.

LÉONORE

Tu n'en douteras plus quand je t'aurai conté Par quel moyen je sais quelle est sa qualité. Te souvient-il du jour que du prochain village. Le peuple dans Orgas vint en pèlerinage? Te souvient-il aussi de ces deux courtisans Qui se vinrent mêler parmi nos paysans, Dont l'un était fort jeune et de fort bonne mine?

MARINE

Il m'en souvient fort bien, et que sur sa poitrine Il portait la croix rouge, et même qu'il vous prit Par deux fois à danser. Son compagnon me fit Mille discours en l'air. Le fils du vieux Ramire En fut jaloux de vous, et nous en fit bien rire. Pourquoi m'en faites-vous aujourd'hui souvenir? Je ne vois pas encore où vous voulez venir.

Quoi! tu ne le vois pas? As-tu des yeux. Marine?

MARINE

J'en ai, mais je ne suis sorcière ni devine.

LÉONORE

Je ne le suis non plus que toi; mais toutefois J'ai mieux connu que toi, que celui que tu vois En habit d'écolier, et dont je suis éprise, Est le beau courtisan qui pour moi se déguise. Dès le jour qu'il parut dans notre bourg d'Orgas, Je le reconnus bien, et ne me trompai pas; Mais ce n'est pas encor sur cela que j'assure Le fondement certain de cette conjecture : Une lettre rompue, et qui s'adresse à lui. De sa poche est tombée à mes yeux aujourd'hui : Soit qu'il n'en saclie rien, comme cela peut être, Ou qu'il ait fait le coup pour se faire connaître. Sans témoins je l'ai prise, et, le mieux que j'ai pu,

Seule en ai rassemblé chaque morceau rompu.

Non que, de mon honneur, je sois fort curieuse;

Mais je l'aime, Marine, et mon àme amoureuse

Eût lors tout entrepris pour découvrir au vrai

Pour qui mon cœur faisait son premier coup d'essai.

Ma curiosité m'apprit, à mon dommage,

Qu'un liomme tel que lui n'est pas pour le village :

Je vis qu'il s'appelait don Alphonse Henriquez ;

Je vis de plus, Marine, en termes forts exprès,

Qu'il se va marier richement à Séville,

Où l'attend un parti de sa même famille.

Sa mère lui mandait (car c'était de sa part

Que la lettre venait) que depuis son départ

On n'avait eu de lui ni lettres ni nouvelles,

Et qu'elle s'en trouvait en des peines mortelles.

Tu peux juger par là de l'état où je suis :

A chasser mon amour je fais ce que je puis ;

Et tant plus à chasser cet amour je m'efforce,

Tant plus dedans mon cœur il prend nouvelle force

Mais, quelque fort qu'il soit, il cède à ma raison,

Qui doute qu'un jeune homme, et de bonne maison.

Puisse être épris pour moi d'un amour légitime.

Je l'aime, mais non pas assez pour faire un crime ;

Et bien que je sois faible à régler mes désirs,

Je ne le veux pas être à choisir mes plaisirs.

Il est vrai que j'abhorre un homme de village,

Et ne puis deviner d'où me vient ce courage.

MARINE

Vous êtes en danger d'être fille longtemps.

LÉONORE

11 est peu de maris qui ne soient dégoûtants i.

MARINE

Et que deviendra donc le fils du vieux Ramire?

LÉONORE

Qu'il meure.

MARINE

Et l'écolier?

LÉONORE

Qu'il pleure et qu'il soupire :

Je pleure et je soupire aussi de mon côté.

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