‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 131 sur 207 · RODRIGUE, UN COURRIER · texte numérisé non relu

RODRIGUE, UN COURRIER

Le coarrier corne aux oreilles de D. Japhet, avec une trompe de

postillon.

D. JAPHET

Maudit soit le cornet !

C'est bien encore pis que le coup de mousquet...

Au courrier.

Qui diable es-tu?

LE COURRIER

Je suis le courrier ordinaire De votre grand César.

D. JAPHET

Qui t'amène?

LE COURRIER

Une affaire Qui vous importe fort.

D. JAPHET

Parle, et ne corne pas, Ou je t'étranglerai.

LE COURRIER

Parlerai -je tout bas ?

Pourquoi, faquin?

LE COURRIER

De peur de vous rompre la tôte.

D. JAPHET

Et tu viens de la rompre, abominable bête!

Parle donc vitement.

LE COURRIER

Je n'ai point à parler.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 249

D. JAPHET

Et pourquoi non, bourreau, que je dois étrangler ?

LE COURRIER

Parce que ce paquet de tout vous doit instruire.

D. JAPHET

Lis-le donc vitement.

LE COURRIER

Je n'ai jamais su lire.

D. JAPHET

Qu'un autre lise donc.

LE COURRIER

Je le sais tout par cœur.

D. JAPHET

Fais-en donc le récit.

LE COURRIER

« De par moi l'empereur... *

D. JAPHET, à part.

De ce visage-là je garde quelque idée, Et j'ai vu quelque part cette face ridée.

LE COURRIER

« L'héritier du soleil, le grand Manco-Capac, Souverain du pays d'où nous vient le tabac, Qui prit Coïa Marna, sa sœur, en mariage, Du pays du Pérou la fille la plus sage; Du valeureux Manco, de la belle Coïa Est sortie, en nos jours, l'infante Ahihua :

sùlle arrive à Madrid pour être baptisée :

De mon cousin Japhet qu'elle soit l'épousée.

Je leur donne un impôt que j'ai mis depuis peu, Tant sur les perroquets qui sont couleur de feu, Que sur les lamentins du grand fleuve Orillane, Et mes prétentions sur la riche Guyane. »

D. JAPHET, à part.

Le traître de courrier ressemble au renifleur.

Au Courrier.

Faites-moi voir un peu le seing de l'empereur.

LE COURRIER

Le voilà bien écrit de sa dextre royale.

LE COMMANDEUR

Il n'en faut point douter.

LE COURRIER

La dame occidentale A deux vaisseaux chargés de précieux bijoux, De gorges de griffons, de peaux de loups-garoux, De baume gris de lin, de vezugues* musquées, De grandes pièces d'or, non encor fabriquées.

D. JAPHET

Bon cela !

LE COURRIER

De guenons qui parlent portugais, De gros diamants bruts, et de rubis balais.

D. JAPHET

Est-ce tout ?

LE COURRIER

Ce n'est pas la centième partie :

Mais il faut faire grâce à votre modestie.

D. JAPHET

Mais ne seriez-vous point ce maudit renifleur ? Ou du moins le parent de ce mauvais railleur? Si ce malheureux-là m'avait fait le message, Je romprais là-dessus tout net un mariage.

L'empereur mon cousin s'en dût-il offenser.

A Léonore.

Eh bien ! la belle Iris, vous pouviez bien penser Qu'un homme comme moi ne manque point de femme, Vous avez avec nous un peu fait la grand'dame, Je m'en vais épouser l'infante Ahihua, Qui me va réjouir comme un alléluia...

A don Alphonse.

Et vous, son cher galant, jadis mon secrétaire, Vous m'avez fait du bien, en me pensant mal faire; Je vous sais fort bon gré de m 'avoir supplanté : Coquettes et cocus ont grande affinité.

i . Déjections animales parfumées au musc ! C'est bien là une idée à la Scarron.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 251

Coquette avec coquet ne trouve pas son compte* Et coquet de coquette a toujours de la honte. Vous avez bien joué le Roc Zurducaci ; Vous en êtes contentât je le suis aussi...

Et vous, le Commandeur, qui me l'aviez promise, Un grand fourbe est gîté dedans votre chemise ; Certains petits discours, parvenus jusqu'à moi, Me font beaucoup douter de votre bonne foi :

Vos fréquents compli ments, votre reniflerie, L'affaire du balcon et la mousqueterie, Tout cela contre vous fait un procès-verbal Qui vous condamne d'être à jamais animal...

Si ce n'est qu'un Japhet doit mépriser l'offense... César est son parent, malheur à qui l'offense!... Je pars pour aller voir un ange du Pérou.

LE COMMANDEUR

Il faut savoir devant, et comment, et par où, Un ordre m'est venu de César, qu'on doit suivre; Quatre mille ducats dans huit jours on me livre, Que Ton doit employer à faire votre train.

Tout de bon?

LE COMMANDEUR

Vous verrez l'ordre écrit de sa main.

Cependant, monseigneur, votre noble présence Prendra part, s'il lui plaît, à la réjouissance.

D. JAPHET

Je suis donc votre avis, et ne m'en irai pas... Foucaral, fais venir mon bagage d'Orgas.

FOUGARAL.

Il est déjà venu sans mulets ni charrette;

J'ai tout dans un chausson au fond de ma pochette.

LE COMMANDEUR, à don Alphonse.

Allons voir votre mère, et tâchons d'obtenir Qu'elle veuille aujourd'hui vos souffrances finir. Le seigneur don Japhet honorera vos noces, Et puis après ira, suivi de vingt carosses,

252 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

Recevoir dans Madrid Pinfante Ahihua, Qui vient, de père en fils, de Capac et Goïa.

D. JAPHET

Soit; aussi bien mon train n'est pas chose encor prête. Mais point de renifleur, ou je trouble la fête.

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