SCÈNE IX
PAQUIER, GENEVOTE.
PAQUIER, seul.
De feux, de charbons et de traits : cela n'est pas ai aisé qu'on dirait bien.
GENEVOTE, arrivant.
Comment se porte ton maître, Paquier ?
PAQUIER.
Il se porte comme se portait saint Laurent sur le gril, roussi, noirci, rôti, et tout cela par feu.
GENEVOTE.
Je ne sais pas s'il souffre ce que tu dis ; mais je te puis assurer que du jour qu'il commença de m'aimer, je commençais démériter la couronne du martyre. O! Paquier, fidèle témoin de ma passion, dis à ton maître que sa chère et malheureuse Genevote verse plus d'eau de ses yeux, que sa bouche n'en boit; qu'elle soupire autant de fois qu'elle respire, et que...
PAQUIER.
Mademoiselle, je vous prie, laissons-là toutes ces
choses ; parlons seulement de ce dont mon maître m'a
commandé de vous entretenir. Dites-moi, avez-vous
beaucoup de bois pour, l'hiver ? car mon maître ne se
.peut passer de feu.
GENEVOTE.
Sans mentir, j'aurais bien le cœur de roche, s'il n'était pénétrable aux coups des perfections de ton maître.
PAQUIER.
Bon Dieu, quel coq-à-1'âne I Répondez-moi catégoriquement; n'avez-vous jamais vu de feu Saint-Elme?
GENEVOTE.
Je ne sais de quoi tu me parles, je voudrais seulement que M. Granger...
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PAQUIER.
Vous ne savez donc pas que votre fréquentation a rempli mon maître de feu sauvage ?
GENEVOTE.
Mon pauvre Paquier, si tu m'aimes, je te supplie entretiens-moi d'autre Ichose; parle-moi de l'amour que ton maître me porte.
PAQUIER.
Ce n'est pas là ce dont j'ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert de tourner ainsi la truie au foin? dites moi donc, serez-vous cette année du feu grégeois à la Saint- Jean.
GENEVOTE.
Plût à Dieu que je pusse découvrir ma flamme à ton maître sans l'offenser, car je brûle pour lui.
PAQUIER.
Ah ! bon cela.
GENEVOTE.
D'une amour si violente, que je souhaiterais qu'une moitié de lui devînt une moitié de moi-même; mais la glace de son cœur...
Hé bien, ne voilà pas toujours quitter notre propos ? Et tout cela de peur que votre âme ne prenne feu parmi tant d'autres. Mais, ma foi, il n'en ira pas ainsi. Il y a trois feux dans le monde, mademoiselle : le premier est le feu central; le second, le feu vital, et le troisième, le feu élémentaire. Ce premier en a trois sous soi qui ne diffèrent que par les accidents ; le feu de collision, le feu d'attraction, et le feu de position.
GENEVOTE.
As-tu fait dessein de continuer tes extravagances jusqu'au bout du jugement?
PAQUIER.
Mais vous-même, avez-vous fait dessein de me faire
.enrager jusqu'à la fin du monde ? Vous me venez parler
de l'amour que vous portez à mon maître : voilà de
-belles sottises ; ce n'est pas cela qu'on vpus demande.
* Je veux seulement que vous sachiez que M. Gratîger
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n'est qu'un feu folet depuis qu'il vous a vue; que bientôt aussi bien que lui, vous arderez, s'il plaît à Dieu, du feu Saint Antoine, et que. . Mais où diable pêcher de nouveau feu ? Ah ! par ma foi j'en tiens, mademoiselle. Feu votre père et feu votre mère, avaient-ils fort aimé feu leurs parents? car feu le père et feu la mère de M. Granger, avaient chéri passionément feu les trépassés, et je vous jure que le feu -est une chose si inséparable de mon maître, qu'on peut dire de lui (quoi qu'il soit plein de vie) feu le pauvre M. Granger, principal du collège de Beauvais. Or, il me reste encore les charbons et les traits.
Je souhaiterais autant de science qu'en a ton maître pour répondre à son disciple.
PAQUIEBi
! mademoiselle, je vous souhaiterais, non point autant de science, mais autant de charbons de peste, et de doux qu'il en a. Quoi, vous en riez ? Et je vous proteste moi, qu'à force de brûler, il s'est tellement noirci le corps, que si vous le voyiez, vous le prendriez plutôt pour un grand charbon, que pour un docteur. J'en suis maintenant aux traits.
GENEVOTE.
Tu lui pourras témoigner combien je l'aime, si tu Pas compris par mes discours ; et cependant je suis bien assurée que son affection n'est pas réciproque.
PAQUIER.
Pour cette particularité, mademoiselle, vous avez tort de vous en mettre en peine, car il proteste tout haut de se ressentir des traits que vous lui jouez; de réverbérer sur vous les traits dont vous le navrez; et de peur que par trait de temps, les traits de votre visage ne soient offensés des traits de la mort, il vous peint avec mille beaux traits d'esprit dans un livre intitulé: La très belle, très parfaite, et très accomplie Genevote par son très humble, très obéissant et très affectionné serviteur, Granger*
GENEVOTE.
Tu diras à ton maître, que j'étais venue ici pour le
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voir, mais que l'arrivée de ce capitaine m'a fait en aller. Je reviendrai bientôt. Adieu.