‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 25 sur 207 · LYSANDRE, ALCIDON, PHALANTE · texte numérisé non relu

LYSANDRE, ALCIDON, PHALANTE

Vénérable Alcidon, je vous offre Phalante, Pour digne serviteur de ma belle parente, Mélisse, votre fille, ayant un revenu Qui passe tous nos biens.

ALCIDON

Soyez le bienvenu.

Etes-vous possesseur d'une grande ricbesse ?

PHALANTE

Grâce aux Dieux, j'ai des biens dignes de ma noblesse, J'en ai dedans la ville, et j'en ai dans les champs ; Je fais fendre la terre à cent coutres tranchants ; J'ai des,prés, des forêts, des étangs, des rivières, Des troupeaux, des haras, des forges, des minières, Des bourgs et des châteaux, des meubles à foison, Les sacs d'or et d'argent roulent par ma maison.

ALCIDON

Quelle richesse au monde à la vôtre est égale ? De toutes vos maisons quelle est la principale ?

PHALANTE

C'est un lieu de plaisir, séjour de mes aïeux,

A mon gré le plus beau qui soit dessous les cieux.

Si vous le désirez, je vous le vais décrire.

ALCIDON

Vous me ferez plaisir, c'est ce que je désire.

PHALANTE

Ce lieu se peut nommer séjour des voluptés, Où l'art et la nature étalent leurs beautés ; On rencontre à l'abord une longue avenue, D'arbres à quatre rangs qui voisinent la nue : Deux prés des deux côtés font voir cent mille fleurs, Qui parent leurs tapis de cent vives couleurs ; Et cent petits ruisseaux coulent d'un doux murmure, Qui d'un œil plus riant font briller la verdure.

ALGIDON.

L'abord est agréable.

On peut avec raison Se promettre de là quelque belle maison.

PHALANTE

De loin l'on aperçoit un portail magnifique.

De près l'ordre est toscan, et l'ouvrage rustique :

Ce portail donne entrée en une grande cour,

Ceinte de grands ormeaux, et d'un ruisseau qui court :

Là mille beaux pigeons et mille paons superbes

Marchent d'un grave pas sur la pointe des herbes.

Une fontaine au centre à son jet élancé

Par le cornet retors d'un Triton renversé :

Cette eau frappe le ciel, puis retombe,' et se joue

Sur le nez du triton, et lui lave la joue.

La cour, des deux côtés, tient à deux basses-cours,

De qui le grand château tire tout son secours*: -

En l'une est le manège, offices, écuries : .

L'autre est pour le labour, et pour les bergeries^

Au fond de cette cour paraît cette maison, ;

Qu'Armide eût pu choisir pour l'heureuse prison

Où furent en repos son Regnaut et ses armes,

Sans qu'elle eût eu besoin du pouvoir de ses charmes.

Au bord d'une terrasse un grand fossé plein d'eau,

Net, profond, poissonneux, entoure le château,

Pour rendre ce lieu sûr contre les escalades ;

Et l'appui d'alentour ce sont des balustrades.

ALCIDON

Cette entrée est fort belle.

PHALANTE

Au bout du pont-levis Se présente un objet dont les ,y eux sont ravis, Trois portes de porphyre, et de jaspe étoffées, Comme un arc de triomphe enrichi de trophées. On entre en une cour large de deux cents pas Où cet art qu'ont produit la règle et le compas, (J'entends cette mignarde et noble architecture) Semble dé tous côtés surmonter la nature.

Le logis élevé, les ailes un peu moins, De quatre pavillons flanquent leurs quatre coins :

Et par l'étage bas cent colonnes doriques v Séparent d'ordre égal cent figures antiques.

ALGIDON.

O dieux !

PHALANTE

Une fontaine au milieu de la cour Représente Aréthuse, il semble qu'elle court, Qu'elle emporte d'un dieu le cœur et la franchise : L'amant la suit de près, elle pense être prise ; Elle invoque Diane, et dans ce temps fatal Jaillit dessous ses pieds un long trait de cristal : Cette eau qui va noyer sa mortelle dépouille, En même temps l'étonné, et l'arrête, et la mouille. En chaque pavillon sont des appartements, Qui selon les saisons servent de logements, Pour Lété, pour l'hiver, le printemps ou l'automne : Ainsi que vient le chaud, ou qu'il nous abandonne. L'ornement des planchers et celui .des lambris Brillent de tous côtés de dorures sans prix:

Au bout des pavillons on voit deux galeries, Où le peintre épuisa ses doctes rêveries; Les meubles somptueux, éclatants et divers, Feraient croire à vos yeux que de tout l'univers On a fait apporter les plus riches ouvrages, Pour rendre à ce beau lieu de signalés hommages.

ALGIDON.

Vous nous contez sans doute un palais enchanté.

LYSANDHE.

Ecoutons.

PHALANTE

Les jardins n'ont pas moins de beauté.

D'abord on aperçoit un parterre s'étendre, Où de ravissement l'œil se laisse surprendre ; Ses grands compartiments forment mille fleurons, Et cent diverses fleurs naissent aux environs. Au milieu du parterre une grande fontaine Jette en l'air un torrent de sa seconde veine. La figure est antique, un Neptune d'airain Armé de son trident dompte un cbeval mariu :. Le monstre, des naseaux lance Peau jusqu'aux nues, Qui retombe avec bruit en parcelles menues :

52 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

Le dieu voit de sa barbe, et de son grand trident Dégoutter mille flots, et n'est pas moins ardent.

ALGIDON.

J'aime toutes ces eaux.

PH4.LANTE

Quatre belles sirènes Dans les coins du jardin forment quatre fontaines, Dont les bassins pareils ont les bouillons égaux : Le parterre est enceint de trois larges canaux. Ce lieu semble coupé du dos d'une montagne, Et découvre à main droite une riche campagne, Un bois, une rivière, et toutes ces beautés Dont les yeux innocents font leurs félicités. Le grand parc se sépare en superbes allées, Par mes riches aïeux en tous sens égalées.

Les arbres en sont beaux, et droits et chevelus; Et se joignant en haut de leurs rameaux feuillus, Parlent en murmurant, s'embrassent comme frères, Et contre les chaleurs sont des dieux tutélaires. . Un vert et long tapis par le milieu s'étend, Qu'entrevoit le' soleil d'un rayon tremblotant : Deux ruisseaux aux côtés mouillent les palissades, Interrompant leurs cours par cent mille cascades. Au bout des promenoirs en un lieu reculé Se découvre un rond d'eau d'espace signalé :

Diane est au milieu de colère animée, Et Niobe en rocher à demi transformée *.

La reine au lieu de pleurs verse de gros torrents : Sa jeune fille encore l'étreint de bras mourants : Et ses autres enfants comme personnes vraies Font sortir pour du sang un jet d'eau de leurs plaies, L'étang dont le sein vaste engouffre ses canaux, D'un bruit continuel semble plaindre leurs maux.

ALGIDON.

Ce rond d'eau me plaît fort.

PHALANTE

Autour des palissades Cent niches en leurs creux ont autant de Naïades, Qui d'un vase de marbre élancent un trait d'eau,

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