SCÈNE PREMIÈRE
MÉLISSE
Vainqueur de l'Orient, guerrier infatigable *, A qui des conquérants nul ne fut comparable, Foudre qui si soudain ravagea l'univers, Héros qui mérita cent éloges divers, Et dont mille combats établirent l'empire, C'est toi seul que j'adore, et pour qui je soupire. Soit que je te contemple en la fleur de tes ans, Quand aux yeux étonnés de mille courtisans Par une adresse vive, et qui n'eut point d'égale Tu domptas la fureur du fougueux Bucépbaie ; Ou quand tu fis l'essai de tes guerrières mains Sur les forces d'Athène, et l'orgueil des Tbébains ; Ou quand tu fis trembler, à voir ta jeune audace, Le Danube glacé, l'Illyrie et la Thrace; Je dis, voyant l'effort de tes premiers exploits Qui jusques aux Germains firent craindre tes lois: Que fera ce grand fleuve au milieu de sa course, S'il ravage ses bords au sortir de sa source ? Puis quand ayant passé les flots de l'Heliespont, Je vois dans peu de temps sur ton auguste front Flotter superbement les palmes immortelles Des combats du Granique, et d'Issus, et d'Arbelles, Ou quand je vois ton char suivi de tous côtés De satrapes captifs, et d'illustres beautés, De chameaux chargés d'or, de meubles magnifiques, Les trésors amassés par tant de rois persiques; Ou quand je t'aperçois sur ce trône éclatant,
1. Cette tirade à Alexandre, dont le ton conviendrait plutôt à la tragi-comédie, était fort goûtée des contemporains.
Dont l'œil de tous les Grecs se trouva si content,
Goûter avec plaisir les fruits de ta victoire ;
Quel vainqueur, dis-je alors, eut jamais tant de gloire?
Mais quand par trop de cœur je te vois engager
Au bourg des Malliens en un si grand danger,
En ce lieu malheureux, qui crut porter la marque
De l'indigne tombeau d'un si digne monarque;
Je tremble en te voyant le premier à l'assaut,
Les échelles se rompre, et toi seul sur le haut
Qui frappes de l'épée, et du bouclier te pares
Du choc impétueux de mille traits barbares :
Mais l'effroi me saisit, et d'horreur je frémis,
Quand tu te lances seul dans l'enclos ennemi;
Et que seul tu soutiens les puissantes attaques
Des plus désespérés d'entre les Oxydraques.
C'est là, puisque si tard on te vint secourir,
Si ton corps fut mortel, que tu devais mourir.
Aussi n'étais-tu pas d'une mortelle essence,
Le plus puissant des dieux te donna la naissance ;*
Jamais mortel ne fit tant d'exploits glorieux,
Et ne porta si loin son bras victorieux.
Plus digne fils des dieux qu'un Bacchus, qu'un Hercule,
Croire que tu sois mort, c'est chose ridicule.
De tes membres divins la précieuse odeur
Marquait évidemment ta céleste grandeur.
Non, tu vis dans les cieux (car par quelque aventure
Quelque corps pour le tien fut mis en sépulture)
Mais je, croirais plutôt que tu fus transporté
Dans le charmant séjour d'un palais enchanté ,
Où ta jeune vigueur, ta beauté, ton courage,
Du temps ni de la mort ne craignent point l'outrage.
Et si tu veux savoir l'espoir de mon amour,
C'est que d'un si beau lieu tu sortiras un jour :
Tu sèmeras l'effroi sur la terre et sur l'onde,
Poursuivant tpn dessein des conquêtes du monde.
O le charmant plaisir que je dois recevoir,
Si j'ai durant mes jours le bonheur de te voir!
Il me semble déjà que mon amour m'ordonne
Que je t'aille trouver en habit d'Amazone.
O mon cher Alexandre, espoir de mes amours,
Voudrais-tu bien pour moi t'arrêter quelques jours,
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE -57
Pour produire un enfant de race valeureuse ?
Car je sens en t'aimant que je suis généreuse.
MÉLISSE, ARTABAZE.
MÉLISSE
Quand pourrai-je goûter tant de félicité, Alexandre, mon cœur?
ARTABAZE.
Quelle est cette beauté, Qui parle d'Alexandre ? elle paraît hardie.
Ma foi vous le verrez, c'est cette tragédie Dont parlait ce fantasque, elle en dit quelques vers.
MÉLISSE
Oui, je le' veux chercher par tout cet univers. Mais quel brave guerrier me vient ici surprendre ?
ARTABAZE.
Il faut lui repartir : « Je suis cet Alexandre. »
MÉLISSE
Vous êtes Alexandre? ô mes yeux bienheureux, Vous voyez donc l'objet de mes vœux amoureux : Que j'embrasse vos pieds, grand prince que j'adore. Quitte, quitte, mon cœur, l'ennui qui te dévore : Je le vois, ce grand roi, ce héros nonpareil, Le plus grand que jamais éclaira le soleil, Ce fils de Jupiter, ce prodige en courage.
ARTABAZE.
Cette fille à mon gré fait bien son personnage.
MÉLISSE
Vous êtes Alexandre ? au moins encore un mot : Poursuivez de parler.
Je ne suis pas si sot.
MÉLISSE
Parlez donc, cher objet, dont mon âme est éprise.
ARTABAZE.
Je suis cet Alexandre, et cela vous suffise.
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58 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
MÉLISSE
Il me suffit, de vrai, d'avoir l'heur de vous voir. Vous forcer de parler, c'est passer mon devoir : Effroi de l'univers, c'est par trop entreprendre.
ÀRTAHAZE.
Est-ce pour moi ce titre, ou bien pour Alexandre ?
MÉLISSE
Comment Tentendez-vous?
AETABAZE.
Si ce titre est pour moi, Gomme m'appartenant aussi je le reçoi; Mais je le maintiens faux, si c'est pour Alexandre.
MÉLISSE
Vous tenez un. discours que je ne puis comprendre. Vous êtes Alexandre, et vous ne l'êtes pas ?
C'est par moi qu'Alexandre a souffert le trépas.
MÉLISSE
Vous l'êtes donc sans l'être? à présent Alexandre Est comme le Phénix qui renaît de sa cendre?
Car c'est lui qui revit, et si ce ne l'est plus ? A peine j'entendais ces propos ambigus.
Mais,<ô cher Alexandre, ô prince qui m'embrase...
ARTABAZE.
Laissons la tragédie, on m'appelle Artabaze, Plus craint que le tonnerre, et l'orage et les vents.
MÉLISSE
Artabaze est le nom de l'un de vos suivants,
Qui le fut de Darie, ah ! le voudriez-vous prendre ?
O dieux I ne quittez point ce beau nom d'Alexandre.
ARTABAZE.
Artabaze est le nom du plus grand des guerriers, Dont le front est chargé de cent mille lauriers.
MÉLISSE
Faites-moi donc entendre ; est-ce métamorphose Qui vous fait Artabaze, ou bien métempsycose ?
ARTABAZE.
Quoi? vous dites aussi des mots de ce sorcier Qui fit la tragédie ?
• MÉLISSE
Invincible guerrier,
Alors qu'on vous crût mort par charme ou maladie, Ce fut donc un sorcier qui fit la tragédie?
ARTABAZE.
Il est vrai que de peur j'en ai pensé mourir. Vous a-t-on dit l'effroi qui m'a tant fait courir ?
MÉLISSE
Quoi donc? il vous fit peur, ô valeur sans seconde.
ARTABAZE.
Il m'afait disparaître aux yeux de tout le monde.
MÉLISSE
Vous disparûtes donc par un charme puissant?
ARTABAZE.
Par des mots qui pouvaient en effrayer un cent : Par un certain démon qu'il portait dans sa poche.
MÉLISSE
O dieux l
ARTABAZE.
Nul de sa mort ne fut jamais si proche.
MÉLISSE
Depuis cet accident qu'il s'est fait de combats!
ARTABAZE.
Quels combats se sont faits ?
Ne les savez-vous pas?
ARTABAZE.
On s'est battu sans moi? Je déteste, j'enrage.
MÉLISSE
Ce fut lorsque vos chefs eurent fait le partage De tous ces grands pays conquis par vos travaux.
ARTABAZE.
Je les ferai tous pendre ; où sont-ils ces maraux ? * Ils partagent mon bien"?
MÉLISSE
, Depuis leurs destinées On pourrait bien compter près de deux mille années.
ARTABAZE.
Les dieux pour les sauver de mon juste courroux Ont mis assurément cet espace entre nous.
1. Pour marauds. Cette orthographe est particulière à Des Marests.
60 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
MÉLISSE
Hélas I où courez-vous ?
ARTABAZE.
Ce sorcier me veut prendre.
Je vous suivrai partout, ô mon cher Alexandre.