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Les grands peuvent donner les soutiens d'une vie. Qui par mille accidents nous peut être ravie ; Mais par nn vers puissant comme la déité Je puis leur faire don de l'immortalité.
FILIDAN.
Ah! qu'elle est rigoureuse à son amant fidèle!
Ah ! que pour les savants la saison est cruelle !
FILIDAN.
Beauté, si tu pouvais savoir tous mes travaux I
AMIDOR.
Siècle, si tu pouvais savoir ce que je vaux !
FILIDAN.
J'aurais en ton amour une place authentique.
AMIDOR.
J'aurais une statue en la place publique *.
HESPÉRIE
J'ai pitié de les voir en cette égalité
L'un se plaindre du temps, l'autre de ma beauté.
1. Ces quatre vers ont été imités par Molière. Trisaotin et Vadius jouent le rôle de Filidaa et Amidor. Voyez Les Femme* Savantes, acte 3°, scène 5° .
62 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
SESTIANE.
Non c'est un dialogue : Amidor l'étudié, Pour en faire une scène en quelque comédie.
HESPÊRIE.
Ah! ne le croyez pas, l'un et l'autre en effet Ont du temps et de moi l'esprit mal satisfait. Voyez qu'ils sont rêveurs : sachons-le avec adresse. Doncques vous vous plaignez d'une ingrate maîtresse?
PILIDAN.
Si c'est quelque pitié naissante en votre cœur
Qui vous fasse enquérir quel trait fut mon vainqueur,
Sachez qu'il vint d'un œil que j'adore en mon âme.
HESPÉRIE
Voyez qu'il est adroit. à me conter sa flamme. Quelle est donc la beauté d'où vient votre tourment ?
FILTDAN.
C'est celle que j'ai vue en ce même moment.
HESPÉRIE
C'est doncques pour ma sœur que votre cœur soupire ?
PILIDAN.'
Non.
HESPÉRIE
Ma sœur, pouvait-il plus adroitement dire Que c'est moi qu'il chérit, car c'est l'une des deux. Respectueux amant, on accepte vos vœux.
Celle que vous aimez, de ma part vous assure Qu'elle a pitié des maux que votre cœur endure, Mais sans rien désirer adorez sa vertu.
FILIDAN.
O doux soulagement d'un esprit abattu 1
Que je baise vos mains pour l'heureuse nouvelle
Que ma déesse envoie à son amant fidèle.
HESPÉRIE
Mais vous de qui l'esprit par tant de nobles vers Du bruit de cette Nymphe a rempli l'univers, Quittez vos déplaisirs, car pour reconnaissance Sachez quelle vous donne un 3 ample récompense.
FILIDAN.
Il est vrai que c'est lui qui cause mon ardeur.
AMIDOR.
Quel don puis-je espérer digne de sa grandeur ?
COMÉDIES DU XVII e SIÈGLE 63
HESPÉRIE
Vous allez devenir le plus riche du monde.
AMIDOR.
Hélas ! sur quoi veut-on que cet espoir se fonde?
HESPÉRIE
Elle peut pour le moins compter cent mille amants
Qui vivant sous ses lois souffrent mille tourments.
Elle va publier, pour soulager leur peine,
Qu'ils n'ont qu'à lui donner des vers de votre veine :
Vous verrez arriver de cent climats divers
Ces pauvres languissants pour avoir de vos vers,
Vous offrir des présents, des innombrables sommes :
Vous voilà dans un mois le plus riche des hommes.
AMIDOR.
(X dieux ! les voyageurs sur les Indiques bords N'amassèrent jamais de si riches trésors.
Quels beaux chants triomphaux, et quels panégyriques Mériteront de moi ses bontés héroïques ?
PILIDAN.
Dieux I qu'elle est magnifique ! et que cette beauté Exerce heureusement la libéralité !
SESTIANE.
J'aime bien Amidor, mais il faut que je die Que s'il devient si riche, adieu la comédie.
Car il ne voudra plus s'embrouiller le cerveau, Que pour une épigramme, ou pour un air nouveau.
AMIDOR.
J'aurai plus de loisir, Sestiane, au contraire, J'en ferai pour ma gloire et pour me satisfaire. Mais s'il faut que les biens m'arrivent à foison, Il faut donc que je loue une grande maison ?
Car ma chambre est petite, à peine suffit-elle Pour un lit, une table, avec une escabelle.
SESTIANE.
Avant que voir chez vous la richesse venir, Je veux de votre Muse une grâce obtenir.
AMIDOR.
Commandez seulement.
SESTIANE.
Qu'elle veuille décrire Ce sujet que tantôt je commençais à dire.
AMIDOR.
Oui, je vous le promets ; ce sujet me plaît fort, Et mérite un esprit qui puisse faire effort.
L'invention m'en charme, et sa belle conduite. Je me meurs du désir d'en apprendre la suite. Nous étions demeurés sur ces petits gémeaux Que Chloris élevait.
SESTIANE.
Tous deux étaient fort beaux.
L'on admirait en eux surtout la ressemblance, Le père de Chloris n'en eut point connaissance ; On les faisait nourrir en des lieux écartés ; Enfin les voilà grands, aimés de cent beautés. Le visage de l'un tout à l'autre semblable Fait naître tous les jours quelque intrigue agréable. Cet acte serait plein de plaisantes erreurs ; Môme on y peut mêler quelques douces fureurs.
AMIDOR.
Vraiment vous l'entendez.
SESTIANE.
J'entends un peu ces choses, Car j'ai lu les romans et les métamorphoses- Dedans l'acte quatrième... O dieux ! cher Amidor, J'entends quelqu'un venir pour nous troubler encor, Tirons-nous à l'écart. Cependant Hespérie, Si quelqu'un survenait, parlez-lui, je vous prie. Je lui dirai le reste ici dans quelque lieu.
AMIDOR.
Allons, ma Melpomène, et vous ma Nymphe, adieu.
SESTIANE.
Vous verrez si la fin eut jamais son égale.
HESPÉRIE
Quoi? seule avecque lui ?
SESTIANE.
Ce sera sans scandale.
Nous ne sommes qu'esprit, et pour être à l'écart, / Le corps en nos amours ne prend aucune part. *
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