SCÈNE VI ALCIJDON, HESPÉRIE
Quel bruit ai-je entendu ?
HESPÉRIE
Que je suis misérable!
ALGIDON.
Qu'avez-vqus à pleurer ?
HESPÉRIE
Ah ! que je suis coupable !
ALGIDON.
Quoi donc, elle s'acGuse? hélas je suis perdu, J'ai pour la marier un peu trop attendu. ^'
Je savais que la garde en était dangereuse.
Quel mal avez-vous fait?
HESPÉRIE
O beauté malheureuse !
m COMÉDIES DU XVII SIÈCLE
ALGIDON.
La méchante a forfait sans doute à son honneur. Mais je veux étrangler le traître suborneur.
Quel mal as-tu donc fait?
HESPÉRIE
Ah! le pourrez-vous croire?
Je pensais de vos jours être l'heur et la gloire : Mais je suis votre honte et le fatal tison Qui remplira de feu toute votre maison.
ALGIDON.
Et de crainte et d'honneur tout le corps me chancelle.
HESPÉRIL.
Ah! qu'à votre malheur vous me fîtes si belle.
ALGIDON.
Rends donc de mon malheur mon esprit éclairci.
HESPÉRIE
Quel spectacle, bons dieux, je viens de voir ici !
O mes yeux criminels, versez, versez des larmes
Sur ce cruel amas de beautés et de charmes.
C'est vous, mes chers trésors, qui causez ces malheurs.
ALGIDON.
Au moins pour me parler, apaise tes douleurs.
HESPÉRIE
Puisque vous le voulez, j'ai honte, je l'avoue :
Mais pour dire nos maux, il faut que je me loue.
Dès que j'ouvris les yeux pour regarder le jour,
Je les ouvris aussi pour donner de l'amour.
Ceux qui me pouvaient voir, m'aimaient dès mon enfance,
Au moins de mes beautés adoraient l'espérance.
Chacun contribuait à mes jeunes plaisirs ;
Et ma beauté croissant, croissaient tous les désirs.
Enfin je deviens grande, et quelque part que j'aille
Mes yeux à tous les cœurs livrent une bataille.
L'un dit, je suis blessé, l'autre dit, je suis mort :
L'un pense résister à mon premier effort :
Sur ce simple regard d'un plus vif je redouble,
Soudain le teint blêmit, voilà l'œil qui se trouble.
Le bruit de ma beauté se répand en tous lieux,
Et l'on ne parle plus que des coups de mes yeux.
Mille amants sur ce bruit à des flammes si belles
Ainsi que papillons viennent brûler leurs ailes.
Je rencontre partout des visages blêmis; Des yeux qui font des vœux à leurs doux ennemis : Je suis comme un miracle en tous endroits suivie ; Et même en ma faveur je fais parler l'envie.
Enfin tous les amants qui vivent sous les cieux, Se trouvent asservis au pouvoir de mes yeux.
Voilà donc notre gloire : ah ! disons notre honte. •Tandis d'autres beautés on ne fait plus de compte, On s'adresse à moi seule, et pas un seul mortel Pour offrir son encens ne cherche un autre autel. Ainsi mes pauvres sœurs : ah ! de douleur je crève \ La parole me manque.
Hélas ! ma fille achève.
HESPÉRIE
Doncques mes pauvres sœurs se voyant sans amant, Qu'elles jettent sur tous leurs regards vainement, Sont réduites enfin à ces malheurs extrêmes Qu'elles vont rechercher les hommes elles-mêmes. L'une faisant semblant de conférer de vers, Court après un poète, et dans des lieux couverts, Eloignés de mes yeux, tâche à gagner son âme, L'autre se voit réduite à cette honte infâme De suivre un capitaine, à toute heure, en tous lieux, Au vu de tout le monde.
ALGIDON.
Est-il possible ? ô dieux !
HESPÉRIE
En le nommant son cœur, et son cher Alexandre. Mais jugez quel secours elles peuvent attendre. C'est pour moi seulement que l'un fait tant de vers, Et l'autre pour moi seule a couru l'univers : A vaincu cent guerriers sur la terre et sur Tonde Pour me faire avouer la plus belle du monde.
Voyez si j'ai sujet de répandre des pleurs, D'accuser ma beauté, source de nos malheurs, Qui cause au lieu de gloire une honte éternelle. Ah! mon père, pourquoi me fîtes-vous si belle?
1. Expression audacieuse pour le temps, et que Richelieu censura vivement, dit-on.
68 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
Osent-elles, bons dieux, témoigner leur ardeur|? A ce compte vos sœurs ont perdu la pudeur.
Mais n'est-ce point aussi trop d'amour de vous-même, Qui vous fait quelquefois rêver que l'on vous aime ? Je n'entends point parler de tous ces amoureux.
HESPÉRIE
Si j'avais moins d'amants, nous serions plus heureux.
ALGIDON.
Mais l'amour de vos sœurs est-ce chose certaine?
HESPÉRIE
Vous le pourrez savoir, voilà le capitaine.
ALGIDON.
Je veux l'entretenir, retirez-vous d'ici.
J'aurai sur ce sujet mon esprit éclair ci.