‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 43 sur 207 · SCÈNE PREMIÈRE LÉLIE, ERGASTE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE LÉLIE, ERGASTE

LÉLIE

O fatale nouvelle et qui me désespère !

Mon oncle te l'a dit et le tient de mon père?

Oui,

LÉLIE

Que pour Éroxène il destine ma foî, Qu'il doit absolument m'imposer cette loi, Qu'il promet Aurélie aux vœux de Polydoreî

Je vous l'ai déjà dit et vous le dis encore.

LÉLIE

Et qu'exigeant de nous ce funeste devoir, IL nous veut obliger d'épouser dès ce soir?

4. Nous donnons ici le texte original débarrassé de ses ar- ' çbaïsmes.

94 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

Dès ce soir.

' ' • LÉLIE. ' '

Et tu crois qu'il te parlait sans feinte?

Sans feinte.

LÉLIE

Ah! si d'amour tu ressentais l'atteinte,.

Tu plâtnïraîs moins ces mots qui te coûtent si cher, Et qu'avec tant de peine il te faut arracher, Et cette avare Écho, qui répond par ta bouche, Serait plus indulgente à l'ennui qui me touche.

Comme on m'a tout appris, je vous l'ai rapporté; Je n'ai rien oublié, je n'ai rien ajouté.

Que désirez-vous plus?

LÉLIE

Aux choses d'importance Oublier quelquefois la moindre circonstance, Un regard, un souris, un mot, une action, Ruine absolument notre prétention; Et sachant à quel point cet entretien m'importe, Je t'y puis voir, cruel, répugner de la sorte?

Ne vous touchant pas tant, j'y répugnerais moins; Mais cet amour enfin vous coûte trop de soins.

, LÉLIE

Il m'en coûte, il est vrai, mais j'en aime les causes-: Les épines d'amour ne sont point sans leurs roses, Et, quand il faut souffrir pour de si doux appas, Je tiens pour malheureux celui qui ne l'est pas. Au reste, étant l'auteur de mon inquiétude, La peux-tu négliger sans trop d'ingratitude?

Saiib tes conseils...

Eh bien ! n'est-on pas malheureux De vouer son service à ces fous d'amoureux?

Faites que le succès réponde à leur caprice, On leur rend un devoir,. non pas un bon office;

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 9b

Le péril d'un gibet est le moindre danger Où, pour servir leur flamme, on se doit engager : Mais si quelque accident par malheur les menace, On est "absolument auteur de leur disgrâce; Soit que le sort enfin leur soit cruel ou doux, Tout le bien leur est dû, tout le mal vient de nous. Votre confus-ion est l'effet que mérite La bouillante chaleur d'un amour illicite ; J'en avais bien prévu ce triste repentir, Et je n'ai pas manqué de vous en avertir; Mais malgré ces avis qui ne profitaient guères, Je ne puis refuser mes soins à vos prières.

LÉLIE

Voyant le précipice où tu guidais mes pas, Quoique sollicité, tu ne le devais pas.

Le temps vous rend savant, l'épreuve vous fait sage; Mais vous étiez bien loin de tenir ce langage, Quand, d'une impatience égale à vos douleurs, Pendant à mes genoux, les yeux baignés de pleurs, Confus et dépourvu de tout autre remède, Vous réclamiez mes soins ou la mort à votre aide.

J'en concevrais enfin des regrets superflus

Quand l'affaire est au point de n'en consulter plus.

Mais ce que tu m'apprends m'est de telle importance

Qu'il s'agit de ma mort ou de ton assistance,

De perdre la lumière ou conserver mes vœux

A qui je suis lié d'indissolubles nœuds.

Dis donc : que ferons-nous ? romps ce fâcheux silence.

Souvent on détruit tout par trop de violence.

LÉLIE

Différant trop aussi, l'on n'exécute rien.

Éraste, à mon avis, nous y servira bien, Et son affection ne vous sera pas vaine.

LÉLIE

Je me promets bien moins son amour que sa haine, S'il sait la dure loi qu'on me veut imposer.

96 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

Mais il est bien aisé de l'en désabuser,

Et d'obtenir de lui ce favorable office,

En faisant qu'il se serve en vous rendant service.

Quoique mon cœur répugne aux éclaircissements, Faisons-nous cet effort; tout est doux aux amants. Ergaste, cherchons-le.

ERGASTE, à part.

Quel embarras extrême !

Travailler pour des fous est bien l'être soi-même : Il leur faut au besoin faire tout espérer, Et perdre tout repos pour leur en procurer.

Ils sortent.

Page 1