SCÈNE II
Les Mêmes, ANSELME.
ANSELME
Vous, Géronte !
GÉRONTE
Voyez \
ANSELME
Hé Dieu ! qui l'eût pu croire, A voir ce corps tremblant et ce visage usé, L'un et l'autre si vieil, si maigre et déguisé ? Qui a vous a pu causer ce changement extrême ?
GÉRONTE
Manger mal, boire pis, souvent coucher de même, Marcher incommodé, sans bête et sans valet.
A quoi ces habits turcs ? Dansez-vous un ballet? Portez-vous un momon?
GÉRONTE
Sans railler, je vous prie, J'ai mangé franchement mes habits en Turquie.
ANSELME
Gomment! en ce pays mange-t-on les habits?
GÉRONTE
Oui, mais l'on s'y plaît moins à railler ses amis. Sachez qu'où la faim presse et la bourse s'altère, Il n'est rien de si dur que le corps ne digère. Pour vous, plus j'en confère avec mon souvenir. Plus je vois que le temps vous a fait rajeunir, Et cette gayeté d'humeur et de visage Cache aux yeux les plus fins la moitié de votre âge Il n'est pays si sain que son natal séjour.
ANSELME
Baste! c'est me le rendre. Enfin, çi'oùle retour?
GÉRONTE, montrant Horace.
De racheter mon fils, ravi par des corsaires, Et fait le triste objet de quinze ans de misères, Dans la fameuse ville où le grand Constantin Avait de l'Orient établi le destin.
ANSELME
Vos bontés l'ont tiré d'une longue disgrâce.
GÉRONTE
Le sang m'y conviait. •
Vous l'appelez...
GÉRONTE. '
Horace.
ANSELME, l'embrassant.
Le ciel, mon cher Horace, après ce long ennui...
GÉRONTE
Il ne vous entend point, je vous réponds pour lui :,
Car il n'a jamais su sa langue naturelle.
Je vous apporte, au reste, une bonne nouvelle.
fc
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE làSf
ANSELME
Quelle ! Que le Grand-Turc n'arme point cet été, - Ou veut faire alliance avec la chrétienté ?
GÉRONTE
Je dis bonne j>our vous : votre femme Constance, Hors le sensible ennui qu'elle a de votre absence, En assez bon état, peu devant nion départ, Me vit et me chargea de vous voir de sa part. ''"'.[
" " ANSELME. - ' ' V
O dieux ! vous devez donc, si ce n'est raillerie, Venir de l'autre monde, et non pas de Turquie !
GÉRONTE
C'est bien un autre monde, où les chrétiens aux fers, Haïs, persécutés, souffrent plus qu'aux enfers. •
ANSELME
Ah ! Gérbnte, raillons, mais non jusqu'à l'injure. Quel plaisir prenez-vous à rouvrir ma blessure, Et me faire mourir par un second effort, En me renouvelant la douleur de sa mort ?
GÉRONTE
O la vaine douleur et la plainte frivole !
Depuis trois ans, Anselme, est-ce un usage à Noie
De regretter la mort de qui se porte bien?
ANSELME
En est-ce un chez les. Turcs de ne regretter rien,
Et, d'une extravagance à nulle autre seconde, ' *
Assurer la santé de qui n'est plus au monde ?
GÉRONTE
Qui vous a dit sa mort ?
ANSELME
J'en suis trop informé, Et le temps et l'argent qu'en vain j ; ai consommé Pour un voyage exprès d'Ergase et de Lélie, Ne m'ont pu par leur soin recouvrer qu'Aurélie : Pour Constance, l'année a fait six fois son cours Depuis que le soleil a vu borner ses jours.
Quoiqu'on mon occident, j'ai la vue excellente ;
Je connais trop Constance, et sais qu'elle est vivante,'
Et je démentirais, sur uji sujet pareil,
Vous, Lélie, Aurélie, Ergaste et le soleil :
Pour votre» fille.;.
ANSELME
Eh bien?
GÉRONTE
Sa mère la croit morte.
ANSELME
Vous me feriez mourir de parler de la sorte,
Et vous viendriez à bout des esprits les plus forts;
Vous tuez les vivants et ranimez les morts :
Celle que vous sauvez est en terre et pourrie;
Celle que vous tuez aujourd'hui se marie;
Et je dois à vous seul ajouter plus de foi
Qu'à mes gens, qu'à mon fils, qu'à ma fille et qu'à moi?
GÉRONTE
Je n'entreprendrai pas' d'éclaircir ces mystères; Mais souvent les enfants en imposent aux pères, Et, pour tirer l'argent qu'on leur veut épargner, Vont quelquefois bien loin sans beaucoup s'éloigner. Constance croit enfin le trépas d' Aurélie, Et dans Constantinople on n'a point vu Lélie.
ANSELME
Cette fameuse ville est donc en votre endroit Une seconde Noie où chacun se connoît ?
GÉRONTE
Non, je ne vous dis pas que ces lieux se ressemblent; Mais dans Sainte-Sophie, où les chrétiens s'assemblent Pour l'office divin qui s'y fait avec soin, Chacun fait connaissance et s'assiste au besoin, Mais ne m'en croyez pas, croyez-en cette lettre Qu'à mon soin en partant elle a voulu commettre : Le doute où sans r aison vous semblez insister Me faisait oublier de vous la présenter.
Tenez, en saurez-vous connaître l'écriture?
ANSELME, baisant la lettre.
O joie inespérée ! incroyable aventure !
Pour contester ce gage il est trop précieux, Et démentir sa main est démentir ses yeux.
Hélas ! quels sentiments d'amour et de tendresse ! Qmf direz-vous, Géronte ? Excusez ma faiblesse:; . . ..■ Jfejae puis refuser^ces. baiser s ni ces pleurs
A ce crayon parlant de ses vives douleurs.
Mais tu te plains à tort de mon ingratitude, ' O cher et doux sujet de mon inquiétude I Ce reproche'est injuste, et le ciel m'est témoin Si j'ai manqué pour toi ni d'amour ni de soin.
GÉRONTE
Eh bien, vous rendrez-vous après ce témoignage ?
ANSELME
J'avais tort : je me rends, mais avec avantage, Et je gagne en perdant bien plus que je ne perds, Si je puis de Constance un jour briser les fers. Mais si je m'obstinais, trouvez bon qu' Aurélie Quant à ce qui me touche au moins me justifie. Descendez, Aurélie.
GÉRONTE
Oui, faites-la moi voir ; Outre que mon retour m'oblige à ce devoir, Vous pourrez voir encor par notre conférence Si ce que j'ai cru d'elle est contre l'apparence, Et si j'avance rien contre la vérité.
ANSELME
Non, je ne vous tiens pas en cette qualité; J'aurais soupçon plutôt d'Ergaste ou de Lélie.