PAUL SCARRON
Le plus folâtre représentant sinon le créateur du genre burlesque en France, Paul Scarron, naquit à Paris, Tan 1610. Son père était conseiller de la grand'chambre du Parlement, fort riche et estimé. Les Scarron venaient du Piémont, de Moncallieri, où l'église collégiale montre un tombeau blasonné de leurs armes, dans une chapelle fondée au treizième siècle par Louis Scarron. Un Pierre Scarron occupa le siège épis* copal de Grenoble ; un autre, Jean, porta le titre de sieur de Yaujours. Le père de notre poète s'étant remarié, Paul Scarron fat en proie aux vexations d'une belle -mère. On finit par l'envoyer à'Charleville où il étudia pendant deux ans. De retour à Paris, il termina ses humanités, et prit le petit collet sans qu'il eût la moindre vocation ecclésiastique. Mondain, bavard comme une pie, gai et spirituel, beau danseur, un peu peintre, un peu joueur de luth, Scarron fréquenta la Place Royale, le logis de Ninon de l'Enclos et aussi celui de Marion de Lorme. Il adressait force petits vers à ces deux belles filles. En 1634, il fit un voyage à Borne, s'y rencontra avec le poète Maynard, plaisanta la Ville éternelle, et fut pourvu d'un bon canonicat dans la cité du Mans, grâce à la protection de mademoiselle de Hautefort.
Vers ce temps, il ressentit des douleurs physiques qui lui Tenaient, vraisemblablement, de ses excès de folle jeunesse. S'étant costumé en oiseau pendant le carnaval, il dut se jeter dans un marais pour échapper aux clameurs et à la poursuite de la populace du Mans. Il sortit de là impotent et perclus ; une partie de plaisir l'acheva. L'abbé Scarron devint ce malheureux paralytique que l'on voit grimacer et se tordre sous la maladie; dans un portrait fort connu, qui figure en tête de ses Œuvres. « Je ne représente pas mal un Z, » a-t-il dit luimême en une célèbre épître à son lecteur. Ce malheur lui ar-
166 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
riva en 1638. Il avait à peine vingt-huit ans. Quelque temps plus tard, au moment de la mort, de son père, il plaida pour réclamer la succession, et, malgré sa verve et son esprit, fut débouté par la cour de Parlement, ainsi qu'en témoigne la Gazette en vers de Loret. Scarron prit la chose en philosophe. La fronde à part, ce petit homme n'était pas méchant. Son procès perdu, Paul Scarron planta là son bénéfice, vint s'établir à Paris, et la France compta un écrivain de plus.
Étrange écrivain à la vérité ! Dans ce grand siècle de Louis XIV, qui déjà s'annonçait comme une merveille de majesté et d'équilibre, il était écrit qu'à côté de la lyre de Corneille, de la harpe de Bossuet, des pipeaux do La Fontaine, on entendrait résonner la guimbarde de Scarron. Saint- Amant, avec une réelle entente de la poésie, Sarasin, avec infiniment de goût et d'esprit. Voiture, lui-même, avaient touché au grotesque. Scarron, dénué de goût, mais plein de verve, de bouffonnerie, d'esprit, possédant de plus l'instinct et l'amour du bas comique, se jura de les dépasser dans le genre. Il agrandit ou trouva quelque chose de nouveau, le burlesque, cette contorsion perpétuelle de la pensée et du style. D'abord, il débuta au théâtre. Jodelet ou le Maitre-Valet, joué en 1645, obtint un extraordinaire succès. L'acteur Julien Geoffrin, créateur du principal rôle, y gagna le surnom de Jodelet, dont il lui devint impossible de se dépêtrer. D'autres comédies suivirent, presque avec autant de succès : Y Héritier ridicule, joué trois fois devant le jeune Louis XIV dans la môme journée, la Précaution inutile et les Hypocrites, qui ont fourni à notre grand Molière quelques traits de son Tartuffe. Tout cela grossier, capricieux, fantasque, semé de gravelures, mais débordant de comique et de pointes à l'espagnole. Scarron avait réussi à mettre dans ses pièces quelque chose des grimaces et des contorsions de son pauvre corps. Il passait amuseur en titre du public, maître bouffon de la cour et de la ville. Le tout avec un certain mérite, souvent avec un réel talent.
« Dans les époques classiques, » a dit excellemment Théophile Gautier, * « lorsque les écrivains s'efforcent de re- » trouver par l'étude les lignes simples et sévères des anciens » poètes, ils retombent souvent dans un excès fâcheux, dans » l'ennui, dans la sécheresse. Une idée de fausse noblesse » semble les poursuivre, le familier les effraie, ils écrivent dans » un dialecte savant comme les brahmes de l'Inde. Le bon » goût est une bonne chose ; cependant il n'en faudrait pas » abuser : à force de bon goût, on arrive à se priver d'une » multitude de sujets, de détails, d'images et d'expressions