‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 90 sur 207 · JEAN VINCENT, RODRIGUE · texte numérisé non relu

JEAN VINCENT, RODRIGUE

JEAN VINCENT

A vous-même.

A Rodrigue.

Monsieur, c'est le bailli.

D. JAPHET, à part.

Si faut-il qu'elle m'aime.

JEAN VINCENT

Ma foi ! tout aujourd'hui, ce cavalier et moi Nous vous avons cherché.

LE BAILLI, à Rodrigue.

Je suis comme le roi :

On me trouve où je suis.

D. JAPHET

Il ne me quitte guère.

RODRIGUE, au bailli.

Cette lettre, monsieur, vous apprendra l'affaire Qui m'achemine ici.

LE BAILLI, lisant l'inscription.

« Pour le Bailli d'Orgas. »

Je le suis, grâce à Dieu, vous ne vous trompez pas.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 193

Il lit.

« Bailli d'Orgas, ne manquez pas, la présente reçue, » de mettre entre les mains du gentilhomme que je » vous envoie, une jeune fille, nommée Léonore, qu'un » laboureur d'Orgas, nommé Jean Vincent, a nourrie » dès son bas âge : elle n'est pas sa fille, comme il a » fait croire à tout le monde ; elle est ma nièce, fille de » don Pedro de Tolède, ambassadeur à Rome.

« Don Fernand de Tolède, ; Commandeur de Consuègre. »

MARINE

Jean Vincent, est-il vrai?

JEAN VINCENT

N'en doute point, Marine.

D. JAPHET

Puisque la villageoise est d'illustre origine, Grâces à son destin, je puis sans déroger Avec elle bientôt sous l'hymen m'engager.

A Léonore.

Adorable beauté, qui d'une seule œillade Avez d'un homme sain faitjun homme malade, Puisque le Commandeur peut disposer de vous, Jetez les yeux sur moi, vous verrez votre époux.

D. ALPHONSE, à part.

Dieu m'jen veuille garder !

FOUGARAL.

Et vous, belle Marine, Don Foucaral peut-il, en vertu de sa mine, D'un esprit sans pareil, et d'un corps sans égal, Multiplier par vous le nom de Foucaral?

MARINE

Le nom de Foucaral? qui, moi? laquais immonde. Assez de Foucarals sans moi sont dans le monde.

D. JAPHET

Vous m'aimerez bien fort?

LÉONORE

Plus qu'on ne peut penser.

FOUCARAL, à Marine.

Ton bel œil m'a blessé.

MARINE

Va te faire panser.

104 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

LE BAILLI

Mais, notre ami Vincent, où l'aviez-vous trouvée?

JEAN VINCENT

Je vous dirai comment la chose est arrivée.

A la cour de Madrid, où m'avait appelé

Un malheureux procès pour un cheval volé,

Une vieille duègne, un jour dans une église,

Me demanda mon nom. Avec grande franchise,

Je lui dis que j'étais un laboureur d'Orgas,

Appelé Jean Vincent. La vieille parlant bas :

« Trouvez-vous, vers le soir, en tel lieu, me dit-elle;

C'est pour votre profit, si vous êtes fidèle. »

A ce mot de profit, jugez si je manquai

De me trouver au lieu qu'on m'avait indiqué !

Je n'y manquai donc pas. La vieille gouvernante

S'y trouva devant moi, plus que moi diligente :

Elle mit dans mes mains un beau petit enfant

Qui n'avait pas un jour; et de plus, de l'argent.

L'enfant était paré d'une chaîne massive.

Je ne refusai rien, et la duègne craintive,

M'ayant recommandé le secret, s'en alla.

L'enfant est justement la dame que voilà :

Je crois, par son moyen, que ma fortune est faite,

Comme on me l'a promis, la chose étant secrète.

Or, la chaîne, messieurs, n'était pas de laiton :

Elle était d'or ducat du poids d'un quarteron.

Ma femme...

D. JAPHET

Taisez-vous : il ne m'importe guère Si votre chaîne était ou pesante ou légère.

A Rodrigue.

Cavalier, vous direz au seigneur Commandeur Que le noble Japhet est fort son serviteur, Et qu'il se réjouit que son nom soit Tolède; Qu'en noblesse ici-bas le roi même me cède, Car je suis don Japhet, de Noé petit-fils :

D'Arménie est mon nom, par un ordre préfix, Qu'avant sa mort laissa ce fameux patriarche, Parce qu'en Arménie un mont reçut son arche.

Dites-lui que je puis avec lui m'allier, Puisque sa nièce et moi sommes à marier,

Qu'à cause de mon deuil il serait peu honnête Que j'allasse chez lui sitôt troubler la fête, Et que, par bienséance, il le faudra laisser Quelque temps tout son soûl sa nièce caresser. Dites-lui que j'irai le trouver en personne; Et malheur pour Orgas, puisque, je l'abandonne! Partez.

RODRIGUE

Au Bailli.

Comment, partez!... Quel est donc ce seigneur?

LE BAILLI

C'est le grand don Japhet.

MARC-ANTOINE

De la terre l'honneur.

LE BAILLI

Cousin de Charles Quint.

P. ALPHONSE

Le mari d'Azatèque, Le gendre d'Uriquis, de Chicuchiquizêque.

FOUGARAL.

Et moi don Foucaral.

RODRIGUE

Ah! monseigneur, pardon!

Je suis tout étourdi du bruit de votre nom.

J'embrasse vos genoux.

D. JAPHET

Eh ! je vous en dispense :

Sacrifice chez moi vaut moins qu'obéissance.*. Pascal, Roc, Foucaral, et vous, Bailli d'Orgas, Suivez-moi, toutefois... Non, ne me suivez pas*™»

A Léonore.

Ou bien, suivez-moi donc... Et voras, ô beauté flore!

Votre oncle va vous faire agir d'autre manière ;

Il sait combien par moi Ton peut être anobîî.

Votre incivilité méritait un ouBIÎ;

Mais je pardonne t'oirt> â causé de votre âge.

La cour vous fttera bientôt l'aîr dtf village.

Oh! que, joints par l'hymen, nous aurons de Japhets,

Et de corps et d'esprit également bien faits!...

A D. Alphonse.

Je vous ai déjà dit, monsieur mon secrétaire,

19ft GOMÉDJES DU XVII* SIÈCLE

De ne l'approcher point; vous n'en voulez rien faire.

Vous me l'aviez bien dit, vous êtes factoton,

Et vous ne valez rien sous ce noir hoqueton...

Et vous qui l'écoutez, madame Léonore,

Vous ne valez pas mieux... Et vous, monsieur, encore,

Qui devriez à partir être plus diligent,

Homme fait comme vous ne vaut pas grand argent.

Il sort avec ses valets.

y ' SCÈNE VI

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