LE MARQUIS, LE CHEVALIER
LE MARQUIS
Chevalier, l'original de ce portrait?...
LE CHEVALIER
Ce portrait est celui de la marquise.
LE MARQUIS
Tu trouves qu'il y a quelque ressemblance?...
LE CHEVALIER
Quelque ressemblance?... Mais la ressemblance est parfaite.
LE MARQUIS
Allons, tu veux larder la vérité, comme le peintre. Jamais ma femme n'a été si jolie.
LE CHEVALIER
La ressemblance, je le répète, est frappante. Même feu dans le regard, même sourire piquant, même expression dans l'ensemble. Ce peintre est un habile homme, et je veux lui commander le portrait de la vicomtesse.
LE MARQUIS
Ah... Mais alors comment n'ai-je pas voulu
savoir cela plus tôt ! . . . (Menant le portrait dans sa poche.)
Bah! n'y songeons plus. (Reprenant le portrait.} C'est que vraiment cette physionomie est adorable... — Chevalier, je vais bien te surprendre; d'abord, la marquise n'a pas été enlevée.
LE CHEVALIER
Je le sais bien.
LE MARQUIS
Comment, tu le sais bien?...
LE CHEVALIER
Je veux dire que je n'en ai pas douté un moment.
LE MARQUIS
Arrivé à l'hôtel de la chanoinesse, le concierge
me dit que la marquise était partie, en effet, hier, au petit jour, avec un certain air de mystère; mais il ajoute qu'avant son départ elle avait envoyé une lettre à mon adresse. L'enlèvement était une fable, à coup sûr. Une femme qui se fait enlever n'écrit pas à son mari, et surtout h un mari tel que moi.
LE CHEVALIER
Et cette lettre?...
LE MARQUIS
Cette lettre, que ce drôle de Dubois avait négligé de me donner, m'auuonce que la marquise s'est retirée au couvent, à Orléans, où elle doit se trouver à présent. (Regardant le portrait.) La jolic recluse que cela fera avec une guimpe et une coiffe blanche.
LE CHEVALIER, riant.
Au couvent... au couvent!... La bonne plaisanterie ! . . .
LE MARQUIS, lui tendant le billet.
Lis plutôt. (Examinant le portrait.) LeS yCUX de la
Guimard ne sont pas plus pétillants, et cette petite bouche ferait envie à madame d'Egmont elle-même.
LE CHEVALIER, après avoir lu.
(A part.) 0 double et triple stratagème!... (Haut.) Mon cher, reçois mon compliment, te voilà libre à toujours.
LE MARQUIS
Chevalier, lu vas rire, mais je veux être sincère. Vois-tu, j'ai dans ce boudoir à côté les portraits de toutes les femmes qui m'ont aimé... ou qui m'ont dit qu'elles m'aimaient; une jolie collection... un peu mêlée, comme toutes les collections nombreuses. Eh bien, dans cette galerie, que Richelieu, notre maître k tous, ne désavouerait point, il n'y a rien qui approche de cela. J'ose ti peine te le confesser, mais il me semble, sur ma foi, que je suis épris... oui... épris, depuis un moment, de... de ce portrait.
LE CHEVALIER, riant.
Du portrait de la marquise?...
LE MARQUIS
En vérité. Et si j'étais certain que l'esprit et la grâce piquante répandus h profusion sur ce ciiai'-
mant visage ne fussent pas le produit du caprice ou de la flatterie du peintre, je me repentirais... presque... d'avoir été le mari le plus fou et le plus célibataire de Paris.
LE CHEVALIER
Tu parles sérieusement?...
LE MARQUIS
Très-sérieusement.
LE CHEVALIER
Là. . . bien sincèrement ?. . .
LE MARQUIS
Mais oui, en toute sincérité. Et si bien que, tu le vois, j'allais oublier la séduisante personne que je devais retrouver ici et qui ne peut avoir disparu.
LE CHEVALIER, le conduisant à l'autre bout de la scène, et à mi-voix.
Eh bien ! apprends que tout ceci est une comédie. La retraite au couvent est de pure invention, aussi bien que l'enlèvement. La marquise n'est pas à Orléans; elle est à Paris, ici même... dans cette
petite maison. C'est ton inconnue du bal de l'Opéra, notre convive de cette nuit, l'auteur de toute cette intrigue dans laquelle je me perds. Elle est jolie... vois son portrait; spirituelle... tu dois le savoir à présent; et, de plus, prête à t'adorer, tu l'éprouveras quand tu voudras. Ne me trahis pas; j'ai promis le secret. Silence... la voici.
(La marquise est entrée pendant les dei-niers mots du chevalier. Elle le regarde d'un air de soupçon ; il fait signe qu'il n'a rien dit el sort. Le marquis, qui a témoigné une surprise et une émotion croissantes durant le récit du chevalier, reprend tout son calme, à l'entrée de la marquise.)
LE MARQUIS, à part.
Madame la marquise, à vous la victoii'e, mais au moins un semblant de combat. A ce prix elle vous sera plus chère, et j'aurai sauvé ce qui me reste de mon nom de roué.