‹ Comédies en prose et en versChapitre 11 sur 67 · LE MAKQUIS, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE MAKQUIS, LA MARQUISE

' LA MARQUISE

(A part.) Voici le momenl décisif. Malgré toute ma résolution, j'ai peur. Allons, du courage. (Haut.) Ah! monsieur le marquis, de retour?... Je vois à votre visage que cet honneur si chatouilleux s'est remis déjà de sa disgrâce.

LE MARQUIS

Non, madame, non... Mon honneur, Dieu merci, n'était point en jeu. Ce billet, qui aurait pu me le faire craindre, sera l'œuvre de quelque oisif en belle humeur,qui aura trouvé l'invention plaisante. Comment, aussi, ai-je pu m'arrêterun instant à cette fable?... La marquise se faire enlever! Une personne si pieuse, si confite en sainteté?... Non, je

viens de l'apprendre, elle s'est retirée au couvent, obéissant en cela à sa vocation qui n'était pas de briller dans le monde, où elle n'apportait que des vertus, chose fort respectable assurément, mais assez insipide, et avec laquelle on ne se fait honneur ni dans les cercles, ni à l'Opéra, ni partout ailleurs oîi se rencontre la bonne compagnie.

LA MARQUISE, à part.

Je tremble.

LE MARQUIS

Tandis qu'au couvent elle passera pour une personne fort recommandable et pourra aspirer aux honneurs du chapitre, quand nous serons bien et dûment séparés, toutefois, car il faut que nous soyons séparés.

LA MARQUISE

Et l'idée de cette séparation, je le comprends, ne doit vous émouvoir en aucune manière?...

LE MARQUIS

Pardonnez-moi, madame, elle ne me laisse pas indifférent. Oui, elle me sourit. Je n'étais pas

esclave, certainement, mais j'avais la livrée de l'esclavage ; la livrée m'embarrassait peu, j'en conviens, mais encore je la portais, et maintenant je suis affranchi de toute gêne.

LA MARQUISE

Vraiment ces sentiments sont trop excessifs pour ne point emprunter au dépit quelque chose de leur vivacité. L'on pourrait supposer que, dégagée de toute considération, la marquise a fait bon marché de votre amour-propre.

LE MARQUIS

Au contraire, madame, mon amour-propre a dû être glorieux du cas que l'on faisait encore de moi, dans un moment où l'on pouvait sans danger me témoigner une indifférence complète. Madame, si votre sexe savait à quel point sa faiblesse fait notre force, il chercherait h la dissimuler mieux. Groiriez-vous qu'après tout ce qui s'est passé, après le dédain que j'ai affiché pour mes droits d'époux, après l'éclat de mes aventures, après... ce que la renommée a dû vous dire, croiriez-vous que la marquise m'a laissé son portrait?...

LA MARQUISE

Ah!... Et ce portrait n'a fait sur vous aucune impression?...

LE MARQUIS, lui montrant le portrait.

Jugez vous-même s'il pouvait en produire une bien sérieuse?...

LA MARQUISE

Mais... si la marquise n'est pas flattée, elle a la physionomie. . . agréable.

LE MARQUIS

Oui, mais froide et sans caractère.

LA MARQUISE

Cependant, cette bouche... a quelque expression.

LE MARQUIS

De l'expression, madame?... Dites un sourire forcé.

LA MARQUISE

Mais ces yeux, au moins, ils parlent.

Effet de lumière, madame, effet de lumière. Ah ! (lue cela est diff'érent, j'en suis certain, delà phy-

sionomie que ce masque me dérobe, mais que mes regards charmés vont contempler bientôt!... Que de grâce el de beauté je m'apprête à admirer!... Mon esprit devance le peu d'instants qui nous séparent encore de l'heure trop lente h laquelle va se trouver réalisé ce que mon imagination a créé de plus séduisant.

LA MARQUISE

Eh bien , monsieur le marquis , vous vous abusez peut-être. Que diriez-vous si je n'avais eu recours ii ce déguisement que pour satisfaire une folle envie; si, moi indigne, j'avais voulu voir de près cet homme dont on cite les aventures étonnantes, pénétrer jusqu'à son cœur à l'aide de la fascination qu'exerce le mystérieux, et triompher d'avoir réussi à venger mon sexe de toutes les trahisons dont cet homme l'a rendu victime; si, en un mot, égaré par votre imagination et par quelques apparences, peut-être flatteuses, vous vous étiez préparé une amère déception?...

LE MARQUIS

Ah! madame, vous doutez donc de mes sentiments pour vouloir les éprouver par ce langage?...

LA MARQUISE

Ce que je dis est sérieux. Je ne me sens pas lé courage de continuer cette aventure, et je désir épargner à votre amour-propre une humiliation inutile. Soyez généreux pour vous-même et souffrez que je me retire.

LE MARQUIS

Cessez cette raillerie. N'êtes-vous pas satisfaite de l'empire que déjà vous exercez sur moi? Et vous faut-il, poui' l'accroître, demander des armes à la ruse?...

LA MARQUISE

Eh bien, monsieur le marquis, si ce n'est par considération pour vous, que ce soitpar pitié pour moi. Vous êtes un homme loyal, je le sais, et je fais un appel à votre loyauté. Rendez-moi la parole que je vous ai étourdiment donnée. Il y va de mon bonheur, peut-être de ma vie, que ce secret reste ignoré de vous. Encore une fois, souffrez que je m'éloigne, et que, certaine de ne pouvoir arriver à votre cœur, j'emporte votre estime et vous laisse

la mienne en échange. (Elle fail quelques pas pour s'éloigner. Le marquis l'arrête.)

LE MARQUIS

Non, vous resterez, car tout ceci est un jeu... un jeu cruel que je me reproche. Laure, je vous aime... Laure, pardonnez-moi.

(// tombe à ses genoux.) LA MARQUISE.

Qu'entends-je?...

LE MARQUIS

Oui, conduite ici par une inspiration du ciel, vous avez dissipé en un instant d'aveugles préventions et éclairé mon cœur sur ses égarements. Le roué, avant de disparaître sans retour, a voulu se venger de sa défaite et obscurcir pendant un moment votre triomphe , mais ce triomphe vous appartient bien. Laure, pardonnez-moi le passé, je ne vous connaissais pas. Votre cœur, votre esprit, vos grâces, je ne connaissais rien. Laure, l'époux qui vous a outragée n'est plus, mais il m'a laissé la tâche d'effacer ses torts par une vie d'amour et de dévouement.

{Aux premiers mots du marquis, la marquise a retiré son masque.) LA MARQUISE.

Henri... Henri... vous m'avez fait bien souffrir.

mais tout est oublié. Je suis la plus heureuse des femmes.

LE MARQUIS

Ah! merci... merci... Que sont auprès de cet instant toutes mes années de folle ivresse?... Béni soit le ciel de vous avoir inspiré ce dessein généreux, sans lequel je vous perdais à jamais !

LA MARQUISE

A présent que le danger est bien loin, je puis vous le dire. Si vous aviez trompé mon espérance, cette aventure, commencée au bal de l'Opéra, aurait tini, en réalité, derrière la grille d'un couvent.

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