‹ Comédies en prose et en versChapitre 18 sur 67 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE PODESTAT, CYNTHIE

CYNTHIE

Seigneur, de vos bienfaits j'ai le cœur pénétré, Et je ne sais comment je les reconnaîtrai ; Ne pouvant m'acquitter, la prudence me porte A ne me charger pas d'une dette plus forte.

LE PODESTAT, à part.

Grand Dieu! (Haui.) Que prétends-tu par là?...

CYNTHIE

Vous faire part Du dessein arrêté de mon prochain départ.

LE PODESTAT

Ce n'est pas sérieux?...

CYNTHIE

S'il vous faut une preuve, Vous l'aurez dès demain.

LE PODESTAT, à part.

Je vois où tend l'épreuve.

(Haut.)

Sui^ ces vers ne crois pas que j'eusse un parti pris Je veux faire saisir le coupable à tout prix ; En outre, de rimer édit portant défense. La prose suffit bien pour dire ce qu'on pense, Et des faiseurs de vers le style ténébreux Masque le plus souvent des projets dangereux.

Ces vers m'étaient déjà sortis de la pensée; Dans le premier moment si j'en fus offensée, C'est faute de savoir — depuis ce (|u'on m'apprit - Que porter le cœur baut marque un petit esprit.

LE PODESTAT

Va, donne un libre cours à ton humeur railleuse. A l'endroit des brocards j'ai la peau chatouilleuse : Mais n'aie aucun égard à mon tempérament ; Tes sarcasmes seront mon juste châtiment

CYNTHIE

Quand nous allons tantôt nous quitter pour la vie,

Railler serait cruel, et n'est pas mon envie.

D'ailleurs, pour quelques torts, des bienfaits, et plus grands.

LE PODESTAT

A l'aveu qui t'échappe, ingrate, je te prends. Ma tendresse, mes soins, ta bouche les proclame. Et tu m'en veux payer en me transperçant l'àme. — Pourquoi donc ce dessein? Eh! suis-je autre pour toi Que toujours tu m'as vu? — Méchante, réponds-moi.

CYNTHIE

Vous-même répondez. Votre mémoire est brève. Tout h l'heure — pourtant ce n'était point un rêve, — L'afîroiit, l'atïront sanglant...

LE PODESTAT

J'avais l'esprit perdu ; Contre un doute poignant je luttais, éperdu. Jacomo prétendait...

Que pouvait-il prétendre?

LE PODESTAT

Que j'étais le pendant du bonhomme Cassandre. Il disait, et faisait de le croire semblant, Que Sylvio...

CYNTHIE

Mais après?

LE PODESTAT

É... était... ton galant.

CYNTHIE, feignant de se trouver mal.

Ciel ! je me sens au cœur pai^ l'injure frappée.

LE PODESTAT, cherchant à la ranimer.

Mignonne... — J'ai là fait une belle équipée !

Rustre!... cerveau fêlé !.. . — Mignonne, remets-toi;

Je t'établis en tout souveraine chez moi.

De rage en dût crever cette vipère infâme.

Plus d'un grand empire eut pour ai^bitre une femme,

Et s'en trouva fort bien. Moi, chétif podestat.

Je ne puis t'assurer en douaire un État,

Ni faire que Forli soit la France ou l'Espagne,

Pas plus que transformer une butte en montagne ;

Mais l'amour vrai n'est pas ambitieux :

Il fait d'une masure un nid délicieux.

CYNTHIE, se remettant.

De VOS desseins je suis on ne peut plus touchée, Mais...

LE PODESTAT

D'une barbe grise on est effaroucliée, L'œil n'est plus assez vif; le babil amoureux, Aux lèvres où l'hiver a passé, sonne creux... Je suis vieux.

CYNTHIE

Que me fait la barbe blonde ou grise!... Mais aux malins propos je crains de donner prise.

LE PODESTAT

Laisse dire aux railleurs. Tiens, je suis leur plastron, Et m'en émeus autant que du vol d'un bourdon.

CYNTHIE

Rien de mieux quand ce sont épigrammes légères; Mais l'honneur peut souffrir des rtnneurs mensongères. Et j'entends bien avoir, pour commencer, raison De qui sema le bruit de cette liaison.

LE PODESTAT

.le livre, de grand cœur, le fourbe à ta sentence. Et suis prêt à dresser moi-même la potence.

Je crois pour lui savoir un meilleur châtiment. Vous lui direz sur moi net votre sentiment...

LE PODESTAT

Certe.

CYNTHIE

Et dans quelle forme éclatante et publique Je puis faire, à mon gré, que votre choix s'explique.

LE PODESTAT

Vivat!... Je vois d'ici son profil s'allonger;

Le pauvre homme en perdra le boire et le manger.

CYNTHIE

De plus, pour ôter tout prétexte à sa malice, Et que jusqu'à la lie il boive le calice. Ajoutez que Sylvio, ce lâche, ce vaurien, Ce gibier de bourreau...

LE PODESTAT, à part.

Ho ! la femme de bien ! . . .

CYNTHIE

Comme par le passé reste h votre service, Et que vous lui voulez faire quitter l'oftice.

Afin qu'avec la chance en tout temps de me voir, Ses yeux éprouvent mieux sur moi tout leur pouvoir

LE PODESTAT

Plaît-il?

La chose m'est forlement déplaisante.

Et l'honneur doit parler afin que j'y consente.

LE PODESTAT, à pari.

Est-ce que j'entends bien?...

CYNTHIE

Mais quel air effaré?...

LE PODESTAT, riant.

Ah ! le tour est fort bon et longtemps j'en rirai.

CYNTHIE

Tant mieux.

LE PODESTAT

C'est, par bonheur, pure plaisanterie.

CYNTHIE

Je n'ai de plaisanter, par malheur, nulle envie.

LE PODESTAT

Ce serait tout de bon?...

CYNTHIE

Ces étranges façons...

LE PODESTAT

Pardonne. L'amour cède aux plus grossiers soupçons; Manque-t-il de prétexte, il faut qu'il en invente. Et plus on le rassure, et il plus il se tourmente. Cependant, je n'ai point le travers de ces gens Que chaque avance rend d'autant plus exigeans; Le moindre gage...

CYNTHIE

Un gage ?

LE PODESTAT

Oui... deux mois d'écriture; Une promesse avec un bout de signature.

[La conduisant vers la table.)

Là, ce serait écrit avant qu'on s'en doutât :

(Dictant.)

« Je promets d'épouser le seigneur Podestat. »

CYNTHIE

Allons, s'il faut cela pour qu'on vous satisfasse, Mais c'est à vos amours singulière préface.

LE PODESTAT

La préface n'est rien quand le livre a du bon. Et tu le trouveras parfait.

CYNTHIE, à part.

Pauvre barbon.

[Elle écrit.) LE PODESTAT, à part, montrant les yeux de Cynthie.

Quel feu !.. . Ce sont flambeaux tout prêts pour l'hyménée, Et signes précurseurs d'une riche lignée.

CYNTHIE, lui remettant le papier.

Vous êtes, cher seigneur, à présent satisfait?...

LE PODESTAT

Mais le contrat n'est pas entièrement parfait : Justinien permet qu'on réclame des arrhes, Gajus le prescrit même...

CYNTHIE

Ce sont barbares , Je n'ai rien.

Vous avez refusé.

— JOl -

LE PODESTAT

Oh! que si... Ce baiser que tantôt..

CYNTHIE

LE PODESTAT

J'étais un triple sot.

(Il Vcmbrasse. Elle lui prcseiile l'autre joue.) CYNTHIE.

Voyons, sur l'autre joue...

LE PODESTAT

Oh ! douceur infinie !

Je me sens l'esprit frais et l'âme rajeunie. Pour n'avoir pas les airs penchés d'un jouvenceau. Crois-moi, l'on est encore un assez fin morceau; Et plus d'un porte en croc sa moustache, et promène Des regards qui jamais ne virent d'inhumaine, Auquel on se fait fort de remettre des points. Mignonne, tu verras quand nous serons conjoints.

CYNTHIE

Seigneur...

LE PODESTAT

Hé! l'innocente... A mon amour pardonne Le transport un peu vif auquel il s'abandonne. — Je vais faire quérir ce fourbe incontinent, Et lui dire son fait, sans plus de compliment. Ah! maître Jacomo... — Mais, un instant... j'oublie :

(Il se met à la table et écrit.)

Ce décret, sur-le-champ il faut qu'on le publie; Cent ducats à celui qui livrera l'auteur De ce quatrain. On a pour moins un délateur. Tiens, prends... et... (Bruit.) Qui va là?...

Page 1