‹ Comédies en prose et en versChapitre 2 sur 67 · LE CHEVALIER, L'ABBÊ, DUBOIS · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER, L'ABBÊ, DUBOIS

L'ABBÉ

Bonjour, chevalier.

LE CHEVALIER

Ah, c'est toi, l'abbé... As-tu vu le marquis?... Je cherche le marquis. Dubois, le marquis. Il faut que je trouve le marquis. Je suis un homme perdu si le marquis m'échappe.

L'ABBÉ

Le marquis, le marquis ! . . D'où vient cette hâte?. . Le feu est-il à son hôtel, ou y a-t-il ordre de le mener à la Bastille?...

LE CHEVALIER

Il s'agit bien de cela. J'arrive du bal de l'Opéra. Une cohue effroyable. L'on a emporté trois femmes

évanouies, ce qui a fait dire h de Bièvre que l'on n'avait jamais vu autre chose que des faiblesses à l'Opéra. Le marquis avait au bras la présidente, sa dernière passion ; il suivait avec elle la procession des masques, quand tout à coup paraît devant lui une femme vêtue du costume le plus galant, que tout le monde admire, que tout le monde provoque, et qui répond avec dédain à toutes les avances. M. de Praslin avait essayé, Fronsac après lui, enfin le comte d'Artois lui-même qui trouve si peu de cruelles, surtout au bal masqué; la belle était inabordable et plus difficile à prendre que Port- Mahon. Demande plutôt au maréchal de Richelieu qui était aussi de la partie, malgré sa goutte et ses soixante et dix ans. Enfin, arrivée auprès du marquis, elle saisit vivement son bras et l'entraîne, laissant la présidente étourdie de sa mésaventure, et toute l'assemblée s'extasiant sur la bonne fortune de notre heureux marquis.

L'ABBÉ

Voyez-vous cela?...

LE CHEVALIER

Mais écoute la fin. Un cercle de têtes moqueuses

se forme autour de la présidente ; on l'assassine de railleries ; je m'approche par bonheur, elle me conjure de la tirer de ce guêpier. Ce n'est pas tout. Au moment où nous nous éloignons, un quidam long et sec, mal déguisé sous un domino de taffetas jaune, vient nous barrer le passage. C'était...

L'ABBÉ

Le mari...

LE CHEVALIEB.

Juste; la présidente éperdue pousse un cri et disparaît dans la foule des masques, et moi j'accours ici pour prévenir le marquis de se garer de la colère de M. le président, qui est bien le robin le plus brutal et le plus vindicatif que je connaisse.

L'ABBÉ

Et un peu aussi pour tâcher d'avoir le mot de l'énigme. Tu es dépêché par quelque curiosité féminine pour rapporter le nom qu'il faudra livrer demain aux brocards de l'OEil-de-bœuf et à l'esprit malin de messieurs les faiseurs de chansons.

LE CHEVALIER

Tu pourrais croire?...

L'ABBÉ

Quelle aubaine si l'on pouvait prendre une réputation de pruderie en flagrant délit de mensonge ! . . . Non pas que je veuille affirmer que la conquête anonyme du marquis connaisse pour la première fois les douceurs de la défaite.

LE CHEVALIER

Je le crois, parbleu, bien ; une femme qui s'aventure seule au bal de l'Opéra. Je ne donnerais pas dix pistoles de sa vertu.

LABBÉ

Dix pistoles... Chevalier, je te croyais plus généreux.

LE CHEVALIER

Que veux-tu, l'abbé, les usuriers m'ont dépouillé.

L'ABBÉ

Au reste, nous ne tarderons pas à apprendre la vérité. Le marquis a fait prévenir Dubois qu'il

viendrait souper avec sa conquête; comme toujours, nous serons de la partie, et, à l'iieure du berger, nous nous écliapperons à petit bruit. Mettons notre perspicacité en commun : le premier qui découvrira quelque chose en informera l'autre, et, s'il y a des petits profits, nous partagerons.

LE CHEVALIER

A merveille, de grand cœur.

L'ABBÉ

Mais on approche. Ce doit être notre héros...

LE CHEVALIER

Oui vraiment, c'est sa voix.

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