‹ Comédies en prose et en versChapitre 3 sur 67 · LES PRÉCÉDENTS, L'INCONNUE, DUBOIS · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS, L'INCONNUE, DUBOIS

LE MARQUIS, toujours au fond de la scène.

De ce côté, belle dame, de ce côté ; prenez garde au détour de l'escalier... Dubois, tu me voles sur les flambeaux; on n'y voit goutte, vraiment.

[Vinconnue parait, suivie de Dubois qui lient des flambeaux. — Elle est en costume de Circé, comme on le portait alors. Le haut du visage est caché par un masque en velours noir, qui ne laissé à découvert que la bouche et le menton.)

L'INCONNUE

Un moment, monsieur le marquis ; que je vous rappelle l'engagement que vous avez pris pour me faire consentir à vous suivre ici. Je garderai mon masque toute la nuit, et vous ne chercherez pas h connaître mon visage jusqu'à ce que sept heures sonnent à cette pendule.

LE MARQUIS

Encore ! . . .

L'INCONNUE

Ah ! je le veux, et vous m'avez juré que je serais obéïe.

LE MARQUIS

Quel enfantillage!...

L'INCONNUE

Ma coquetterie n'aura peut-être pas moins à souffrir que votre curiosité. Résignez-vous, ou tout est rompu entre nous. L'un de ces messieurs se fera certainement un devoir de me ramener au bal. Allons, de la franchise, je vois ce qui vous retient : vous craignez, avouez-le, que cette envie de vous dérober mes traits ne cache un piège.

LE MARQUIS

Vous pourriez supposer?...

L'INCONNUE

Mais, rassurez-vous, je suis jolie. Du moins, on me l'a dit quelquefois, et je ne me pique pas absolument d'incrédulité.

LE MARQUIS

Madame, pardonnez-moi d'avoir tant insisté. Mais, pouvais-je ne pas céder à la tentation de connaître d'une fois tout mon bonheur?... Je me soumets, puisque vous le voulez décidément. (Changeant de ton.) Que je VOUS présente maintenant deux de mes amis, mes inséparables, comme vous voyez. Voici, d'abord, le chevalier de Lansac, un homme très-dangereux pour la réputation d'une honnête femme; vous pouvez l'employer en toute sûreté si vous avez une amie à perdre.

LE CHEVALIER

Ah! marquis, tu me fais injure.

LE MARQUIS

Je te flatte, veux-tu dire.

L'INCONNUE

Monsieur le chevalier de Lansac,... mais j'ai beaucoup entendu parler de vous dans ma province; l'on vante votre esprit, vos talents...

LE MARQUIS, présentant l'abbi-.

L'abbé Migneron, un saint personnage qui tail, ses dévotions dans le boudoir de Sophie Arnould. Membre de l'Académie des Arcades de Rome. On cite de lui deux charades insérées dans le Mercure, et un quatrain sur la mort de Phryné, la petite chienne de madame de Montessoii.

L'INCONNUE

Enchantée, monsieur l'abbé, d'approcher un homme qui a commerce avec les Muses.

L'ABBÉ

Commerce!... Ah, madame, un petit trafic, au plus.

LE MARQUIS

Maintenant, à table. Dubois, ce vin du Rhin que m'a envoyé le landgrave. Madame... Messieurs...

(Us prennent place.) LE CHEVALIER, à Tabbé.

Que te disais-jeï...

L'ABBÉ, au chevalier.

Adorable...

L'INCONNUE

Savez-vous, monsieur le marquis, que je me sens fort effrayée, et que je regrette presque de n'être point, comme mademoiselle d'Èon, habile h l'épée et au pistolet?...

LE MARQUIS

Et le sujet de votre terreur?...

L'INCONNUE

Vous le demandez?... Je vous enlève au bal dans le moment le plus brillant, et déroute ainsi vingt projets d'intrigue, de coquetterie, de séduction... Si je n'avais mon incognito pour me protéger, je me croirais véritablement exposée aux suites du dépit de ces dames.

L'ABBÉ

Rassurez-vous, madame; elles vous ont vue, et elles ont dû comprendre que, dans une rencontre, les armes seraient par trop inégales.

L'INCONNUE

Mais ce n'est pas ma seule frayeur. Malgré moi, j'ai entendu certains propos qui se tenaient h mon oreille, pendant que nous nous efforcions de gagner ensemble l'issue de la salle. Il faut que vous soyez un iiomme bien abominable.

LE MARQUIS

Moi, madame?...

L'INCONNUE

« Belle magicienne, » disait l'un, « vous avez au bras le roi des roués, un homme qui défiera tous vos philtres et vous prendra à ses propres sortilèges. — Madame, » disait un second, «vous voyez ce pauvre duc de Richelieu, qui se traîne pâle et défait, comme s'il appartenait déjà au royaume des ombres. On croit qu'il s'en va de la goutte et de vieillesse. Erreur... Il est miné par le chagrin d'avoir trouvé un maître en scélératesse, et ce maître, c'est le marquis de Verneuil... » El ainsi des autres.

L'ABBÉ

Ce pauvre marquis, on le noirci!.

— SO- LE MARQUIS

Propos en Fair!... Madame, l'on était jaloux de mon bonheur et l'on cherchait à me faire perdre vos bonnes grâces.

L'INCONNUE

On allait jusqu'à dire que vous étiez marié...

Serait-il vrai, monsieur le marquis, que vous êtes marié?...

LE MARQUIS

Marié?... Je ne sais pas. Chevalier, suis-je marié?...

LE CHEVALIER

Oui, parbleu, marquis, tu es marié.

LE MARQUIS

C'est possible, je ne me rappelle pas au juste.

L'INCONNUE

Et, dites-moi, votre femme est-elle jolie?...

LE MARQUIS

Chevalier, ma femme est-elle jolie?...

LE CHEVALIER

Humph! elle a la ligure fort agréable, et pour la tournure, c'est à peu près celle de madame.

Oh! chevalier, tu railles! Comparer l'air gauche de ma femme à cette ravissante tournure!,..

L'INCONNUE

Vous paraissez connaître assez peu votre femme, monsieur le marquis?...

LE MARQUIS

En effet, je la connais à peine. Nous vivons séparés, et la marquise voit un monde de gens de robe et de tinance, où je ne me hasarderais point, de crainte d'en revenir procureur ou croquant. Par exemple, le jour de sa fête je lui rends une visite de cérémonie chez sa tante, la clianoinesse de Vallombray, à laquelle elle tient compagnie ; on me reçoit au milieu de trois générations de grands parents, je dis mon compliment, je baise la main et je disparais jusqu'à l'année prochaine. Encore depuis deux ans je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer madame la marquise ; l'année dernière elle

était dans les terres de son oncle le commandeur l'autre fois elle élait malade, elle avait...

LE CHEVALIER

La rougeole.

LE MARQUIS

Merci, chevalier; oui, la rougeole. (Se frappant le front.) Mon Dieu, vous me faites songer que c'est précisément demain la réception solennelle. Ma foi, j'irai un autre jour, je donnerai un prétexte, je dirai que j'étais au lit, d'un coup d'épée... L'abbé, toi qui as de l'imagination, tu m'arrangeras une petite histoire, mais pas trop invraisemblable.

L'ABBÉ

Je m'en charge. La fable est du domaine de la littérature.

L'INCONNUE

Votre femme est donc vieille et maussade pour que vous la délaissiez ainsi?...

LE MARQUIS

Vieille... non; vingt-deux ans, je crois. Pour maussade, cela pourrait bien être. Au reste, ma-

— madame, écoutez, en peu de mots, l'histoire de moii mariage. J'avais vingt-cinq ans; je venais de faire ma première campagne, en Hanovre; les femmes me trouvaient de l'agrément; ma fortune était celle d'un fermier général; rien ne venait contrarier, en apparence, un bonheur que je n'aurais pas échangé contre la coui'onne de France et de Navarre. Un matin, comme j'étais encore couché, rêvant à une intrigue que je commençais avec madame la sénéchale, une coquette qui m'avait fait perdre la tête, je vis entrer mon intendant, la ligure pâle et renversée. « Monsieur le marquis, me dit-il, armez-vous de philosophie : je vais vous porter un coup terrible, vous êtes un homme ruiné ! » Il m'expliqua alors que la succession de mon grand-oncle, qui composait presque toute ma fortune, m'était disputée par des collatéraux éloignés, qui venaient, avec un testament inconnu au moment du décès, me dépouiller, après dix ans de possession paisible. « Nous plaiderons », dis-je. — « Plaider, vous n'y songez pas; le testament est en bonne et due forme, rien n'y manque... Mais je sais un moyen de tout réparer. La comtesse de Chavigny, qui réclame la plus grande partie de la

succession, a une. fille unique qui est encore au couvent. Vous avez de la naissance, de la figure; demandez la main de mademoiselle Laure de Cliavigny, on vous l'accordera sans difficulté. » Je fis comme voulut mon intendant, non par intérêt, car je n'ai point l'âme intéressée, on vous le dira; mais pour ne pas avoir l'embarras de chercher à faire autrement. Ma démarche réussit : au jour marqué je trouvai, dans la chapelle de mon château, une petite fllle timide et sans grâce, que je regardai à peine, car j'étais tout à d'autres pensées. On nous maria, et je partis sur l'heure pour Paris.

L'INCONNUE

Avec votre femme?...

LE MARQUIS

Non, avec la sénécliale qui avait dit adieu le même jour à son dernier scrupule.

{Ils se lèvent de table.) L'INCONNUE.

Ah! monsieur le marquis, c'était appeler une facile vengeance.

LE MARQUIS

La marquise a des piincipes, et je ferais le ser-

ment qu'elle a su résister au plaisir si doux de punir un époux infidèle. Je dis cela pour le chevalier, qui n'aurait pas été fâché de me mettre dans l'esprit que ma femme avait réussi à adoucir les ennuis de son veuvage.

LE CHEVALIER

Marquis, tu exagères.

L'INCONNUE, vivemenl.

Ah !... (Se reprenant.) Et le chevalier ne vous a pas cité celui qui avait fait rendre les armes à la vertu de la marquise?...

LE MARQUIS

Non, mais il ne m'aurait pas été difficile, avec quelque perspicacité, de découvrir qu'il prétendait se faire honneur à lui-même de la conquête...

(Le chevalier fait un geste de dénégation.) Oui... Oui..., lie te

récrie point; tu aurais voulu me faire croire que la marquise n'avait pas été insensible aux grâces de ton esprit et à la délicatesse de tes manières.

L'INCONNUE

Prenez garde, monsieur le chevalier, que ces vanteries n'arrivent à l'oreille de la vicomtesse qui

pourrait s'en alarmer et vous supprimer ses bontés. Savez-vous bien que l'on n'est pas plus imprudent?... Vous êtes l'homme le plus endetté de France; vous devez sur billels, vous devez sur parole, vous devez par arrêt du Ghàtelet, vous devez... comment encore?... Et dans une telle situation vous vous exposez à ce que la vicomtesse rompe les liens qui vous attachent à elle et qui sont, dit-on, le plus net du gage de vos créanciers. Vous avez donc la veine au lansquenet pour être aventureux à ce point ?

LE CHEVALIER, a part.

Oh, la mauvaise.

LE MARUUIS.

Bravo, madame, bien touché.

Mon pauvre chevalier, te voilà en pays de connaissance.

L'INCONNUE

Parce qu'on est de la province, ce n'est i)as une raison pour ignorer ce qui se passe à Paris. J'ai mes nouvellistes qui m'écrivent, jour par jour, la chronique de la cour et de la ville.

LE MARQUIS

Vous, madame, de la province!... Je n'en veux rien croire; ou, si cela était, je dirais que l'esprit et les grâces ont déserté Paris, pour aller habiter la province.

LE CHEVALIER, à part.

Une i)rovinciale que j'ai vue cent lois aux Tuilelies, je le gagerais.

L'INCONNUE

De la tlatterie...

LE MARQUIS

Nullement, madame, et, comme preuve de ma sincérité, je suis prêt à vous engager mon cœur pour tout le temps que vous consentirez h vous l'attacher.

L'INCONNUE

Monsieur le marquis, vous oubliez que nous avons deux témoins qui pourraient certitier ce que vous venez de dire.

LE MARQUIS

Je l'attesterais par écrit ! . . .

L'INCONNUE

Vous pourriez ne pas faire honneur à votre signature.

LE MARQUIS

Auriez-vous «luelque raison de mettre en doute ma foi?...

L'INCONNUE

Peut-être. Monsieur le marquis, que diriez-vous si j'affirmais que vous avez pris déjà envers moimême l'engagement d'une constance éternelle?...

LE MARQUIS

Envers vous?... Je dirais que je suis étonné, non d'avoir pris un tel engagement, mais bien de ne point l'avoir tenu. Vous ne parlez pas sérieusement?. .

L'INCONNUE

Cherchez si, parmi les femmes qui ont reçu vos serments, il ne s'en trouve pas une...

LE MARQUIS

Que je puisse confondre avec vous? Non,

madame, vous réunissez ii vous seule les grâces qu'elles avaient séparément.

L'INCONNUE

Monsieur le chevalier, un millier de louis ne ferait pas de mal à vos affaires. Eh hien, tenez cette somme contre monsieur le marquis, avec ma caution, s'il le trouve bon, qu'il se sera dédit avant que... (Regardant la pendule.) 0 cicl, cinq heures déjà...

LE MARQUIS

Qu'est-ce donc?...

L'INCONNUE, apercevant Dubois qui entre, un papier à la main.

( A part.) Ah! cet homme arrive en temps doublement opportun.

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