SCÈNE V
Mme DE VERNON, CONTRAN DE KERSAINT.
CONTRAN (paraissant à la porte du fond.)
J'entre sans frapper. Armand, y es-tu?..
M. de Kersaint!... Non, Monsieur, Armand n'y est point; mais si vous voulez bien que je vous reçoive à sa place?...
CONTRAN.
Ma chère cousine...
Mme DE VERNON.
Ah, c'est ainsi que vous venez surprendre les gens, à onze heures du soir? Il est heureux que l'on fût un peu préparée à votre visite ; pas dans ce moment, cependant...
CONTRAN.
Vous me saviez à Paris, moi qui ne vous ai pas donné de mes nouvelles depuis des mois?...
M"»' DE VERNON
Non,^mais j'ai vu dans ce journal, il n'y a pas un quart d'heure, que vous y deviez venir. Vous en avez assez de l'Afrique ?
CONTRAN.
De l'Afrique, du Mexique, de la Chine, de la Cochinchine ; car j'ai fait un cours complet et ambulant de géographie militaire, et je viens retrouver la civilisation à Paris.
Mme DE VERNON.
La civilisation?... Les frondeurs prétendent que nous retournons h la barbarie.
Où est Armand?
M"'.' DE VERNON
Armand est au bal.
CONTRAN.
Sans VOUS?...
Mme DE VERNON.
Ah ! mon Dieu, oui, sans moi ; mais il va rentrer.
CONTRAN.
Vous n'êtes donc pas jalouse?...
Mme DE VERNON.
Jalouse, moi?... Ah, s'il fallait être jalouse à Paris ! . . .
CONTRAN.
Eh bien ! ma cousine ; j'ai encore les mœurs du désert; je suis terriblement jaloux.
Mme DE VERNON.
Heureusement, seigneur Othello, nous n'avons pas de Desdémone, au moins reconnue par M. le Maire; à moins que, dans l'une ou l'autre de vos expéditions, vous n'ayez donné votre nom à quelque moricaude, en négligeant les lettres de faire part...
Non, je suis toujours garçon ; mais peut-être pas pour longtemps.
Mme DE VERNON.
Ah, vous vous mariez?.,.
CONTRAN.
Je fais ma demande demain.
Mme DE VERNON.
Et vous êtes à Paris?
CONTRAN.
Depuis ce matin.
Mme DE VERNON.
Peste, mon cousin, vous y allez rondement, et traitez le temple de l'hymen comme une redoute. Et je connais lu personne qui sera Madame de Kersaint?
CONTRAN.
Permettez, ma cousine; vous allez un peu vite, à votre tour. J'ai dit que je taisais ma demande, mais il faut encore qu'elle soit agréée.
Mme DE VERNON.
Un brillant officier, brave, jeune, riche — ce qui ne gâte rien, — cela ne se refuse point.
CONTRAN.
Vous auriez peut-être raison, si je m'adressais à une pensionnaire; mais lorsqu'il s'agit d'une belle et grande dame...
Une veuve alors?...
CONTRAN.
Oui, ma cousine, nous nous sommes rencontrés aux eaux de Mont-dore, au mois de septembre dernier, et Madame de Luçay...
Mme DE VERNON.
Madame de Luçay!... Vous voulez épouser Madame de Luçay?...
CONTRAN.
Qu'y a-t-il là qui vous étonne?... Vous connaissez Madame de Luçay, car elle m'a parlé de vous. Trouvez-vous à redire à mon choix?...
M"ie DE VERNON.
Nullement. Madame de Luçay est une personne tout à fait séduisante.
CONTRAN.
Ma cousine, vous ne me dites pas toute votre pensée. Ce mariage vous déplait.
Mme DE VERNON.
Pourquoi donc? Madame de Luçay est une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de Paris; son salon est à la mode ; j'ajouterais que son mari lui a laissé une très-grande fortune, si cette considération pouvait avoir quelque importance pour vous, et il n'y a pas d'homme qui ne se considérât comme très-favorisé d'être distingué par elle.
Eh bien! alors, vous m'approuvez?...
Mme DE VERNON.
Vous faut-il mon approbation?... Mon cher cousin, j'ai entendu dire qu'il y avait deux cir-
constances dans lesquelles on était formellement autorisé à refuser un avis à son meilleur ami, c'est lorsqu'il vous demandait conseil pour placer sa fortune ou pour disposer de son cœur.
CONTRAN.
Vous n'êtes pas charitable, ou, plutôt, le seriezvous trop?... Vous voulez bien vous charger, au moins, d'un message pour Vernon, et le prier ,de me servir de témoin, si Madame de Luçay consent à devenir ma femme ?
Mme DE VERNON.
M. de Vernon votre témoin !... Je pense qu'il faudra vous adresser ailleurs.
CONTRAN.
Ma cousine, ceci devient grave. Vous avez un secret. Oui, très-certainement. Je n'ai pas le droit de chercher à le pénétrer, malgré vous. Mais je vous prie de considérer combien la circonstance est sérieuse pour moi. Je suis le parent d'Armand ; le vôtre par conséquent, et un peu votre ami, n'est- il point vrai? (Elle lui tend la main.) J'arrive
à Paris, avec l'idée de Madame de Luçay dans la tête, et le cœur suffisamment touché; pas assez, cependant, pour commettre une folie, coiàte que coûte. Vous me direz, peut-être, que Madame de Luçay est coquette; qu'elle a souri à celui-ci ; qu'en cherchant bien on trouverait un bouquet qu'elle a laissé prendre h celui-là, à la fin d'un cotillon qui s'est prolongé lard. Je consens à accepter cela; il faut bien que je me résigne à ridée d'un premier mari. Mais s'il y avait autre chose...
Mnip DE VERNON.
Mon cher cousin, vous avez reçu, je crois, une blessure dangereuse, dans une de vos campagnes?...
CONTRAN.
Oui, à la prise de Saigon, en Cochinchine. Un coup de feu à la hanche; le docteur est resté trois heures avant de découvrir et de saisir la balle.
Mme DE VERNON.
Il vous a fait beaucoup souffrir?
CONTRAN.
Cruellement.
Mme DE VERNON.
Et vous ne lui en avez pas voulu?
CONTRAN.
Pourquoi donc? Il a fait ce qu'il devait faire pour ma guérison. Je me suis soumis au bistouri de ce brave major, sans même lui adresser de question.
Mme DE VERNON.
Eh bien ! m'accorderiez-vous la même confiance? Si j'infligeais h votre cœur une souffrance égale à celle qu'il a fait endurer à votre corps, vous soumettriez-vous sans murmurer, et ne voudriez-vous pas m'interroger pour savoir si ce mal est bien nécessaire ?
CONTRAN.
Faites... L'obéissance passive est pour nous un article de foi.
Mme DE VERNON.
Contran, écoutez-moi, Madame de Luçay ne peut devenir votre femme. Il y a pour cela des
raisons... graves. (Mouvement de M. de Kersaint.) VouS
m'avez promis de ne point m'interroger. Vous ne la verrez pas et quitterez Paris dès demain. Vous trouverez facilement un moyen d'arranger les choses au Ministère de la Guerre. Dans six mois, dans un an, lorsque vous sentirez votre cœur libre, revenez à Paris ; et si vous avez encore des idées de mariage, jeme charge de vous trouver une jeune tille, belle et honnête, qui soit digne de porter votre nom, et qui vous rendra heureux. Maintenant, partez; il est minuit, et vous finiriez, je crois, par me compromettre.
CONTRAN.
Ah, ma cousine, le major m'a fait souffrir moins que cela. Mais j'ai promis d'obéir, et jeme résigne. Adieu, mon cher bourreau.
Adieu, et au revoir, dans six mois.