SCÈNE III
MADAME DE VERNON
Me voici dans l'appartement particulier de mon mari, le lieu trois fois saint où ces Messieurs se retirent après le dîner, lorsque les cœurs s'ouvrent avec un complet abandon, et que la langue des moins bavards se délie. Ah, si les esprits familiers qui habitent ces murs pouvaient parler!... Nous aurions de jolies confidences. Armand, qu'a-t-il pu dire?... Rien de grave assurément. Assurément?... Je m'avance peut-être beaucoup. Il est jeune, il est élégant, il a de l'esprit et il est généreux. On ditque c'est une qualité qui dispense même des autres, dans un certain monde... Allons, chassons cela. S'il a fait le mal, je l'ignore, et j'aime mon ignorance. Cependant, si je pouvais le suivre au bal en ce moment... Quel besoin d'y aller pour cette affaire?... Les affaires, manteau pour toutesles perfidies, prétexte pour toutes les trahisons. Nos
grands-mères ne connaissaient pas ce mot mystérieux et commode, les affaires; et, cependant, de leur temps, les maris avaient déjà un arsenal assez respectable de mauvaises raisons. Armand est très-assidu auprès de Madame de Plassan, cet hiver. Madame de Luçay l'attire aussi. J'ai remarqué qu'en dansant avec lui, l'autre soir, à l'Ambassade d'Angleterre, elle avait un certain air penché, tout à fait en rapport avec la valse du Petit Faust, que l'orchestre jouait. . . Fi donc, vais-je être
jalouse?. ..(Parcourant un paquet de journaux.) VoyOUS, que
disent les journaux. Le Moniteur de r Année... Si je doutais de la constance de mon mari, en voilà une preuve. Il y a cinq ans qu'il a renoncé à l'étal militaire, et cependant, il continue à recevoir fidèlement ce journal; à la vérité, il ne l'ouvre pas... (Dépliant la bande.) Tiens, une iiouvelle qui m'intéresse. « M. Contran de Kersaint, capitaine au 3^ régiment d'artillerie, passe dans l'artillerie de la Garde, à Paris. » Cet aimable et brave Contran!... Armand sera bien heureux d'apprendre qu'il vient à Paris, et moi je serai charmée de le revoir. Un cousin de mon mari; si Armand m'en donne sujet, j'aurai ma vengeance sous la main.
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(Regardant au mur.) Moii portrait... SOUS une pipe turque... Ne nous fâchons pas ; c'est sa pipe
favorite. (Montrant un cadre.) Voici qui CSt gentil.
La petite esquisse que j'ai faite du Clos-Rosé, oti Armand me vit pour la première fois. La date y est : 3 juin 1859; il y a dix ans... Nous sommes là, au fond de cette allée tournante; la main dans la main... Comme il était amoureux!.. (Soupirant.) Il m'aime encore, mais ce n'est plus la même
chose. (Apercevant un autre petit cadre placé sur la cheminée.)
Tiens, qu'est ceci?... Un portrait du siècle dernier... La piquante figure!... M. de Vernon auraitil un goût platonique pour cette charmante personne qui a dû faire tourner bien des têtes, il
y a cent ans... (Prenant le cadre en main.) VoyOHS la
de plus près. C'est singulier... Quelle ressemblance avec..., mais oui, avec Madame de Luçay. Est-ce là ce qui séduit M. de Vernon dans ce portrait?... Mais le cadre s'ouvre... (Lisant.) «Amon Armand, 5 janvier 1868. » Je reconnais cette écriture : ces mots sont tracés de la main de Madame de Luçay. Elle est donc sa maîtresse!... «A mon Armand!... «Trahison... La misérable!... Et lui, quelle indignité!... Me tromper avec cette
coquette... Ah! je comprends maintenant pourquoi il voulait absolument aller au bal ce soir!... Sans doute pour la rejoindre, convenir d'un rendez-vous... ;Détachant son portrait du mur.) Ah! mon portrait, mon portrait!... Je ne veux pas qu'il soit souillé par le voisinage de l'image de cette femme. (Bruit au deiiors.i Quelqu'un... Déjà Armand... Non, ce n'est point son pas.