SCÈNE VI
Mme DE VERNON, M. DE VERNOiN.
m. DE VERNON.
(A part.) Elle est encore là... Maintenant que tout est fini, comme je me sens l'esprit plus léger! ;Haut.) Chère Louise, vous m'avez attendu?
Mme DE VERNON.
N'était-ce pas convenu? Et ce bal?...
M. DE VERNON
Une cohue insensée. Trois cents personnes périssant d'asphyxie , et pas de secours. Les figures que l'on rencontre tous les soirs. Madame de Plassan, très-belle en mauve. Lady Whilmore aveuglante, avec la robe lamée d'or qu'elle traîne partout. Madame Deniset avec des diamants neufs
et un attaché d'ambassade inédit, le troisième de la saison.
M"»' DE VERNON
Et Madame de Luoay?...
M. DE VERNON
En rose, très-simplement.
M"'« DE VERNON
Vous lui avez parlé?
M. DE VERNON
JNous avons échangé quelques mots.
Mme DE VERNON.
J'ai reçu une visite qui était pour vous.
M. DE VERNON
Une visite?...
M"ie DE VERNON.
Rassurez-vous; ce n'était point une dame.
M. DE VERNON
Mais vous ne me rassurez nullement. Qui donc est venu?
Mme DE VERNON.
M. de Kersaint.
M. DE VERNON
Gontran ?
M">c DE VERNON.
Oui.
M. DE VERNON
Je le croyais en Afrique.
M'xo DE VERNON.
Il a obtenu de venir à Paris.
M. DE VERNON
Ce cher Gontran... Nous le verrons souvent.
M'i'c DE VERNON.
Je ne sais si ce sera possible.
M. DE VERNON
Pourquoi donc?
Mme DE VERNON.
M. de Kersaint se mai'ie.
M. DE VERNON
Quelle idée!... C'était bien le dernier homme que j'en aurais soupçonné... Et il vous a dit qui il épousait?...
Mmo DE VERNON.
Sans doute. Cherchez...
M. DE VERNON
Ma chère amie, comment voulez que je devine entre les soixante mille jeunes filles qui se lèvent tous les matins à Paris, avec le vague espoir que la journée leur amènera ce merle panaché de blanc, que l'on nomme un mari, et qui reviennent généralement bredouille de leur chasse fantastique.
Mme DE VERNON.
Nous avons aussi les veuves.
M. DE VERNON
Ah! Contran épouse une veuve ! . . . Mais le champ des veuves est encore assez vaste... Je n'aimerais pas non plus jouer à Collin-Maillard par-là.
Mmp DE VERNON.
Vous comprenez que si je vous dis de chercher, ce n'est pas pour que vous fassiez le tour des vingt arrondissements. M. de Kersaiul épouse Madame de Luçay.
M. DE VERNON
Madame de Luçay!.. (A part.) Je comprends maintenant pourquoi elle était si pressée de ravoir ses lettres. (Haut.) Ah! Gontran épouse Madame de Luçay?...
M"'e DE VERNON.
Eh bien! que trouvez-vous là de si extraordinaire ?. . .
Rien... mais rien... Gonlran est bien libre d'épouser qui il veut. Un homme qui a fait tant de campagnes.
yi"" DE VERNON.
Qu'est-ce que cela a de commun avec le mariage?
M. DE VERNON
Vous avez raison. Ma réflexion n'a pas le sens commun. Ah! Contran épouse Madame de Luçay!.. En êtes-vous bien certaine?
M">«DE VERNON
Vous êtes singulier. Mieux que personne, du reste, vous pourrez vous en assurer, puisque M. de Kersaint m'a chargé de vous demander d'être son témoin, à ce mariage.
M, DE VERNON
Moi, son témoin?... Cela n'est pas possible.
Mme DE VERNON.
Pourquoi donc?... C'est un service que l'on ne peut refuser à un ami, sinon pour les raisons les plus graves.
M. DE VERNON
Je ne vous avais pas dit que je m'absentais?.. Oui, je vais en Angleterre, pour cette affaire des chemins de fer égyptiens... Je ne puis donc être le témoin de Contran.
Vous ne savez même pas quand a lieu sou mariage.
M. DE VERNON
Ce n'est pas bien difficile à deviner. Les militaires, cela n'attend point; quand ils se marient, c'est tout de suite; et je pars demain, pour quinze jours, trois semaines... un mois peut-être.
M>'"> DE VERNON
Armand, vous me faites pitié. Voulez-vous que je vous dise pourquoi vous refusez d'être le témoin de M. de Kersaint?... C'est que vous êtes l'amant de Madame de Luçay.
iM. DE VERNON.
Louise!...
Mme DE VERNON.
Point de feinte. Elle est inutile. Cette histoire de chemins de fer est une ridicule fable, et je suis bien niaise de m'y être laissée prendre une seule minute. Connaissez-vous ce portrait?..
M. DE VERNON
(A part.) Ciel!... (Haut.) Quel rapport y a-t-il entre ce portrait?...
M>"P DE VERNON
Il était chez vous.
Que trouvez-vous là de blâmable?.. Une belle du temps passé, peinte par Lalour ou la Rosalba.
M'"e DE VERNON.
Est-ce assez vous jouer? Ce portrait est celui de Madame de Luçay.
M. DE VERNON
Je vous accorde une certaine ressemblance. Mettons que ce soit l'image de Madame de Luçay elle-même, puisque vous y tenez. Ne peut-on posséder le portrait d'une femme sans que, nécessairement, l'on soit avec elle du dernier bien? Je pourrais vous expliquer par vingt raisons, tout à fait plausibles, pourquoi cette miniature était chez moi. J'aime mieux vous donner la vraie : c'est que ce portrait m'ayant plu. Madame de Luçay m'a
permis de le conserver, comme un gage de pure amitié. Je vous aurais dit cela de suite, si vous ne m'aviez pas troublé par cette explosion à laquelle je n'étais point préparé.
Mme DE VERNON (ouvrant le cadre).
Et ces mots : « A mon Armand, » gage d'amitié pure aussi, n'est-ce pas?...
M. DE VERNON (à part).
Elle sait tout. (Haut.) Louise, pardonnez-moi. Je vous jure que tout est fini entre Madame de Luçay et moi. Je suis allé à ce bal pour elle, j'en fais l'aveu ; mais c'était afin de rompre définitivement.
Mme DE VERNON.
Je ne vous crois pas. Et que m'importe, au surplus! Vous m'avez trompée, odieusement trompée.
Je vous atteste que je vous dis la vérité. Et s'il vous faut une preuve, en voici une irrécusable...
(Montrant un paquet de lettres.) CcS lettres... mCS lettres,
qu'elle m'a restituées.
Mme DE VERNON.
Vos lettres!... Des lettres que vous écriviez h cette femme!... Et moi qui conserve précieusement, depuis dix ans, comme un cher et pieux souvenir, les lettres que j'ai reçues de vous, au temps de notre mariage, et où vous dépeigniez, dans un langage passionné, cette affection dont vous vous êtes si indignement joué! Vous lui avez écrit comme vous m'écriviez alors, peut-être dans les mêmes termes! Honte et profanation! Et je frémis dans tout mon être, en songeant que, sans le double hasard qui m'a révélé votre liaison et qui a amené ici M. deKersaint, h l'instant même où elle venait de m'être dévoilée, un galant homme se déshonorait en épousant votre...
M. DE VERNON
De grâce ! . . . Gontran sait donc ?.. .
Mme DE VERNON.
Gontran ne sait rien. J'ai retbulé mon indignation et composé mon visage, afin qu'il n'y pût lire les sentiments quim'étouffaient. Ah! quelle lutte!... Me taire, c'était presque me rendre voire com-
plice, et donner mon aveu h ce mariage impossible. Parler, c'était couvrir de honte votre nom, le nom que je porte, et allumer peut-être une inimitié mortelle dans l'âme de M. de Kersaint. Cruelle alternative!... Tandis que mon cœur était livré à toutes les tortures, mon esprit s'ingéniait à trouver le moyen de dissuader M. de Kersaint de ce mariage, sans éveiller ses soupçons, et de manière à lui faire accepter en silence l'arrêt inexpliqué qui tuait ses espérances les plus chères.
M. DE VERNON
Je me soumets à tout ce que vous déciderez.
Mme DE VERNON.
Cela vous est aisé à dire. Quoi que je décide et tasse, l'arrêt que je prononcerai n'est-ce pas moi qu'il frappera surtout? Je ne veux pas de scandale. Aux yeux du monde, rien ne sera changé k nos habitudes, à notre manière d'être, l'un avec l'autre. Mais, le devoir extérieur accompli, le rôle joué, la séparation sera absolue et complète. Vous avez votre appartement. J'ai le mien, que je vous défends.