SCÈNE VII
LES PRÉCÉDENTS, CONTRAN.
Mme DE VERNON.
M. de Kersaint!...
M. DE VERNON
Contran !
Ma chère cousine, il n'y a pas tout ii fait six mois que j'ai pris congé de vous ; mais je me suis dit que ce serait d'un sauvage d'être venu d'Afrique et d'y retourner, sans avoir au moins pressé la main d'Armand. (AM, de Kersaint.) J'ai vu rentrer ta voiture, et après un certain combat avec ma candeur de célibataire, je me suis décidé, et me voici.
M. DE VERNON
Tu as bien fait. Ce cher Contran!... Tu vas demeurer quelques jours avec nous.
CONTRAN.
Je resterai i\ Paris le moins possible : le temps d'accomplir un devoir sérieux.
M, DE VERNON
De quel air tu dis cela !
CONTRAN.
Armand, ma cousine t'a fait des confidences?
M. DE VERNON
Mais... oui.
CONTRAN.
Elle t'a dit que je voulais te demander d'être mon témoin?...
Mme DE VERNON.
Oui, mon cousin, je le lui ai dit.
Eh bien, je le le demande toujours.
Mme DE VERNON (à par;).
Juste ciel !
M. DE VERNON
Comment, ton témoin?
CONTRAN.
Rassure-toi. Ce n'est plus de la même manière. J'ai abandonné le projet de ce mariage, mais j'ai l'intention de me battre.
Mme DE VERNON.
Vous battre!...
M. DE VERNON
Te battre, et contre qui?
CONTRAN.
C'est ce que tu vas m'aider à savoir. J'ai renoncé à ce mariage, parce que ma cousine m'a fait sentir, avec une délicatesse dont je lui suis mille fois reconnaissant, que je devais cesser d'y penser; mais je porte une haine mortelle h l'homme qui a compromis la femme que j'aimais, et je veux le tuer ou qu'il me tue.
Mme DE VERNON.
Mon cousin, vous avez de notre sexe une opinion vraiment trop flatteuse, en croyant qu'il faut toujours une séduction en règle pour obtenir raison de sa vertu, et que toutes les femmes sont des Clarisse qui conserveraient leur robe sans le plus léger pli, s'il ne se rencontrait point un Lovelace pour la fripper un peu. Plus d'un Don Juan, en arrivant pour la première fois devant le balcon de Donne Elvire, trouve l'échelle de soie qui l'attend, et avant qu'un galant homme mette l'épée à la main...
M. DE VERNON
En effet, Contran, tu pousses le chevaleresque à l'excès. Tu voulais épouser et tu n'épouses plus. C'est ton affaire. Je ne prétends point que tu aies tort. Mais de là h te couper la gorge avec un inconnu qui était ton rival sans le savoir, en supposant qu'il fût ton rival, il y a une fière distance.
CONTRAN.
Mes amis, vous avez raison, sans nul doute. Mais je professe sur les femmes, et sur la séduc-
tion en général, une théorie, peut-être parfaitement absurde, à laquelle j'ai le malheur de tenir beaucoup. Je vous développerais bien mon système, s'il n'élait pas une heure du matin, et les conférenciers les plus ardents ne se risquent pas si tard. Ce sera pour une autre fois. En attendant, Armand, je compte sur tes bons offices dès demain, car je veux retourner en Afrique le plus tôt possible, en admettant que j'y retourne.
Mm* DE VERNON.
Voyons, Contran, soyez raisonnable.
CONTRAN.
Ne craignez rien, ma cousine; je manie supérieurement toutes les armes.
M"ie DE VERIS'ON (à pari).
Grand Dieu !
CONTRAN.
Quelle agitation ! Remettez-vous. Je suis flatté
de cet intérêt si vif. (Apercevant le portrait de Madame de
Luçayo Mais, dites-moi, ce portrait, c'est celui de JWadame de Luçay ?
M. DE VERNON
Oui, en effet.
CONTRAN.
Je le reconnais d'autant mieux, que je possède exactement le même... Un cadeau qu'elle m'a fait. Oui, c'est bien cela, coiffée en poudre, avec un gros œillet saumon sur la tempe, et trois mouches, en tirailleuses, sur la joue droite. Je croyais avoir l'exemplaire unique. Ma cousine, vous ne devez pas tenir démesurément à ce portrait, et je vous prie de me le donner, (ii va pour le saisir.) Je voudrais avoir toute l'édition.
Mme DE VERNON (retenant vivement le cadre).
C'est impossible.
M. DE VERNON
Louise a raison. C'est impossible.
CONTRAN (à part).
Diable... diable... Ce trouble chez tous les deux, à propos de ce portrait... Je commence à voir clair.
M"ie DE VERNON.
Mon cher Gontran, je ne veux pas vous mettre à la porte, mais je meurs de sommeil, et Armand qui doit partir demain, pour l'Angleterre...
CONTRAN.
Seul?
Mme DE VERNON (regardant alternativement Contran et M. de Vernon).
Comment seul?
CONTRAN.
Je veux dire sans vous. Croyez-vous que je le suppose capable de partir avec une autre femme, Madame de Luçay, par exemple?...
Mme DE VERNON.
Madame de Luçay!.. Pourquoi Madame de Luçay? Parlez.
M. DE VERNON (à part).
Ce diable de Gontran... Que n'est-il resté chez les Arabes?
CONTRAN.
(A part.) Plus de clOUte. (Bas à M. de Vernon.) Armand,
je sais tout.
M. DE VERNON (de même).
Eh bien, Gontran, je suis à votre disposition.
Mme DE VERNON (à part).
Mon Dieu, que peuvent-ils donc se dire?
CONTRAN.
(A part.) Ne faisons pas les choses à demi. Oublions cette coquette, et ramenons dans ce ménage la paix que Madame de Luçay me paraît y avoir diantrement compromise. (Haut.) Ma cousine, Armand vient de se mettre à ma disposition. Et si vous voulez bien me permettre de disposer aussi de vous, nous ferons h trois ce voyage d'Angleterre... J'ai un camarade de Balaclava, auquel je dois une visite depuis dix ans, et nous finirions par ne plus nous reconnaître.
Mme DE VERNON.
Cela se ne peut pas.
CONTRAN.
Comment, cela ne se peut pas? (Avec force.) Vous me feriez croire des choses...
Mn>e DE VERNON.
Eli bien ! soit, j'y consens. Vous êtes un homme terrible.
CONTRAN.
Ma chère cousine, il est deux heures du matin,
(allant vers la fenêtre) la pluie tombe il flolS, et VOUS
n'aurez pas la férocité de me mettre à la porte.
M. DE VERNON (à part).
OÙ veut-il en venir?
Mme DE VERNON.
Mais... il n'y a que l'appartement de M. de Vernon...
CONTRAN.
II me suffit.
M. DE VERNON
Et moi?
CONTRAN.
Comment, et toi? Il me semble que Louise... A moins que... Tu es difficile. Ah ! ça, oui ou non, faut-il que je m'en aille ?
M'iie DE VERNON, sonnant; un domestique parait.
(Au domestique.) Conduisez Monsieur à l'appartement de M. de Vernon.
Contran sort. — Un court silence. M. de Vernon aux pieds de Louise.
M. DE VERNON
Et moi?.. — Vous me pardonnez donc?