SCÈNE IV
ANAIS, MAXIME.
MAXIME
Ma chère, vous voyez ce bourgeois qui s'en va. Eh bien, rappelez-vous ce que je vous dis là : Son étoile décrit une fâcheuse ellipse, Et nous pourrons bientôt en contempler l'éclipsé. La Fortune longtemps l'a comblé de ses dons, Mais, en femme qu'elle est, — chère, mille pardons, Elle a le dédain prompt autant que le caprice, Et fait de ses amants un brusque sacrifice.
ANAIS.
C'est une émotion que d'être ruiné.
Et des autres Verdbois doit être fatigué.
MAXIME
Vous le prenez pour lui d'une âme fort stoïque.
ANAIS.
Je ne le prendrais pas pour moi plus au tragique ; Car je suis lasse aussi d'être comme je suis. Oui, je déteste bien la façon dont je vis ; Je trouve autour de moi tout écœurant et vide, Et d'un grand changement je serais très-avide. Sous d'autres noms revoir toujours les mêmes gens ; En recevoir toujours les mêmes compliments, Débités du même air et sur la même gamme; Se traîner chaque jour dans le même programme : Les courses ou le Bois, l'Opéra, les soupers; Des liaisons sans cœur et des amours trompés ; Vous peut-être excepté, des amitiés banales ; Tranchant sur ces fadeurs quelques bruyants scandales, Dont réjaillit sur nous la boue ou bien le sang, Est-ce vivre cela ?
MAXIME
Ah ! mais c'est renversant.
On vous dirait, ma foi, subitement frappée De la grâce, chez vous par pur hasard tombée. Tous les petits journaux en vont être remplis ; Votre exemple pourrait sanctifier Paris.
ANAIS.
Ne riez point. Je parle un langage sincère, Et je suis trop souvent obligée à me taire Pour ne pas donner cours à tout ce que je sens Quand je puis exprimer mes libres sentiments. Car ce n'est point, hélas! notre moindre misère, Souvent, lorsque le cœur saigne et se désespère, De devoir grimacer la joie et de sentir Ses yeux gonflés de pleurs qui ne peuvent jaillir.
MAXIME
Qu'est-ce donc qui vous rend amère et désolée?
Jamais reine ne fut plus que vous adulée.
Vous fixez tous les cœurs dans ce changeant Paris.
ANAIS.
Laissez ces madrigaux; je n'en sens plus le prix. Pourquoi ne pas vouloir me comprendre, Maxime, Et par quels mots faut-il que mon dégoût s'exprime? J'eus une longue ivresse, et mon cœur amolli Dans cet enivrement avait trouvé l'oubli. J'étais, vous l'avez dit, oui j'étais une reine. Et sur un monde impur régnais en souveraine ; Mes caprices n'étaient jamais assez hardis ; Avant d'être conçus ils étaient accomplis ;
Pour les plus glorieux c'était honneur insigne Que d'un regard, d'un mot, je les jugeasse digne. Cela dure toujours. Mais la satiété Me déborde. — J'ai tout connu, de tout goiité, Je suis lasse de tout. — En vain je m'ingénie Et m'agite, épuisant folie après folie; Mon âme enfin domine, et couvre de sa voix Le bruit où ses accents se perdaient autrefois.
MAXIME
De quel superbe feu la vertu vous enflamme !