SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, moins DUBOIS.
LE MARQUIS, lisant.
« On parlait aujourd'hui, dans un cercle, de la vertu de certaines femmes mariées et des ménagements qu'elles ont pour leurs époux, nonobstant toutes les infidélités de ceux-ci. 11 s'éleva là-dessus une discussion. — Cette vertu est de la froideur, dit l'un. — Rien que le manque d'occasion, dit un autre. — Quelqu'un qui tenait bon que c'était de la vertu réelle, cita pour exemple la marquise de
Verneuil... (S'interrompanl.) Ma femme!... (Continuant.)
» Pour celle-là on ne trouvait rien à reprendre, lorsque survintun furet de nouvelles qui dit : « Vous
" ne savez pas ce que je viens d'entendre conter? (( La marquise de Verneuil, cette personne d'une « sagesse si exemplaire, s'est fait enlever ce malin « au petit jour. » A cette nouvelle on fut d'accord que la vertu des femmes mariées était une chose, sinon impossible, au moins des plus rares. Quelqu'un de l'assistance a voulu instruire le marquis de l'aventure, afin que, si l'on parlait devant lui de l'enlèvement de sa femme, il ne montrât pas une surprise malséante pour un homme qui se pique d'être bien informé. »
L'INCONNUE
L'attention est aimable.
LE MARQUIS
Pas de signature, et une écriture inconnue.
LE CHEVALIER
La marquise se faire enlever?... La chose me paraît invraisemblable, et je parierais, marquis, que l'on a voulu t'en faire accroire.
L'ABBÉ
Eh! l'on a vu les vertus les plus farouches arriver il composition.
LE MARQUIS, à l'inconnue.
Madame, voire avis?... Pensez-vous que cela soit sérieux ?
L'INCONNUE
Mon avis est, monsieur le marquis, que nous laissions là cette histoire qui, vraie ou non, doit vous toucher assez peu, et que vous remettiez à un autre moment le soin de vous assurer si votre honneur se trouve endommagé.
LE MARQUIS
Mon honneur, madame?...
L'INCONNUE
Ai-je dit votre honneur?... Où donc avais-je la tête?... Votre honneur!... Je parle comme si je n'avais aucune connaissance des choses du monde où nous vivons. Votre temme vous trahit, si l'on peut appeler trahison une représaille bien justifiable, convenez-en. Sa constance ne vous importait pas; son infidélité doit-elle vous émouvoir?
Si l'on vous raille contre toute raison et toute
vraisemblance, n'avez-vous pas mille choses à répondre?... Que c'est la coutume actuelle de souffrir patiemment une telle injure; que depuis le dernier règne on n'a vu tirer l'épée que pour les querelles de brelan et les filles d'Opéra; que votre femme est une coquette, et que sais-je encore!... Ai-je bien pu parler d'honneur à ce propos?... Quittons ce sujet.
LE MARQUIS
Non point, madame ; vous avez prononcé tout à l'heure un mot auquel on ne m'a point vu insensible jusqu'à présent, et qui m'aurait rappelé à moi-même, si j'avais pu oublier ce que veut ma dignité. Madame, croyez-vous que j'aie de l'honneur?...
L'INCONNUE
Monsieur le marquis, je n'ai aucune raison d'en douter.
LE MARQUIS
Je ne vous étonnerai donc pas, madame, en vous disant que, si ma femme a été enlevée, ce sera une affaire sérieuse entre le ravisseur et moi.
LE CHEVALIER, à l'abbé.
Tudieu, quelle mouche le pique!...
L'INCONNUE
Si vraiment , vous m'étonnerez et beaucoup. Encore une fois, que vous importe cet enlèvement?... Je suis certaine que monsieur le chevalieipense comme moi, et surtout monsieur l'abbé, que cette aventure débarrasse du souci d'avoir de l'imagination pour l'histoire que vous l'aviez chargé de composer.
Ah! madame, voilù une heure que Je tiens mon roman.
LE MARQUIS
Ce qu'il m'importe, madame?... Mais je neveux pas devenir la fable de la cour et de la ville, donner à rire à mes dépens aux gazetiers et aux rimeurs de ponts-neufs, ni souffrir qu'on accroche mon portrait dans la galerie des maris débonnaires. Non, certes. Mon intendant me répète que je compromets ma fortune, mon médecin voudrait me faire croire que je ruine ma santé, mais personne
lie m'a dit, et ne me dira jamais, que je laisse faire brèche à mon hoiineui'.
LE CHEVALIER, à l'abbé.
C'est que, vraiment, il s'échauffe.
L'INCONNUE
Monsieur le marquis, c'est de l'égoïsme, et pas autre chose, puisque vous m'avez avoué que vous n'aviez d'attachement d'aucune sorte pour votre femme.
LE MARQUIS
D'accord, madame ; mais, encore une fois, j'en ai pour ce nom qu'elle porte et que je veux conserver pur. — Madame...
L'INCONNUE
Monsieur le marquis...
Vous allez me dire que voilà bien de l'inconséquence, mais je veux avoir le cœur net de ceci, et je vais savoir par moi-même si ce billet anonyme dit vrai. C'est là un soin dont je ne puis charger un
autre. L'hôtel de la chanoinesse n'est pas loin, et je serai de retour dans quelques instants.
L'INCONNUE
Monsieur le marquis, je ne vous prends poiiil par trahison. Si vous alliez ne plus me trouver, ou si l'un de ces messieurs parvenait à me liaire oublier votre absence, et peut-être à me l'aire regretter votre retour?...
LE MARQUIS
M'avertir de ces dangers, c'est me pei'suader qu'ils sont imaginaires. Vous resterez. Et quant à ces messieurs , ma foi , vous ne pouvez vous soucier de devenir la rivale de la vicomtesse, ni (riant) de prendre vos quartiers dans le cœur de l'abbé.
(Il lui baise la maiti el sort.)