SCÈNE VI
ANAIS, PAUL GERSANT.
PAUL
Madame, je comprends toute ma hardiesse, Et sais qu'en pénétrant ainsi chez vous je blesse Les usages admis, même dans un milieu Moins rigoureux, dit-on, mais que je connais peu. (A part.) J'ai vu, je ne sais où ni quand, cette figure.
ANAIS.
Je ne veux pas, Monsieur, vous faire cette injure De croire que chez moi vous veniez m'insulter, Trouvant ingénieux et brave d'emprunter Le masque, un peu naïf pourtant, de l'anonyme.
PAUL
Madame, excusez-moi. Je porte un nom infime, Qui, si vous le saviez, ne vous apprendrait rien.
ANAIS.
Arrivons, je vous prie, au but de l'entretien.
PAUL
C'était hier. J'avais l'âme bouleversée ; Je marchais dans Paris, poursuivant ma pensée ; Non loin de votre hôtel je me trouve arrêté ; La foule entrait, sortait, tenait tout le pavé. Je suivis le courant. On faisait une vente De meubles, de bijoux... Ma vue indifférente Allait, sans regarder, de l'un à l'autre objet. Tout à coup un bijou fixe mon œil distrait. C'était un ornement fort simple, une escarboucle Sur un ruban montée, imitant une boucle. Mon regard ne pouvait de l'objet s'arracher. Un mouvement secret me pousse à m'approcher ; J'aperçois sur la pierre une étoile gravée, Et mon attention, fortement excitée, Découvre, perceptible avec peine à l'œil nu. Au-dessus de l'étoile un signe bien connu. Plus de doute, c'était un bijou de ma mère...
ANAIS, à part.
Ciel!...
PAUL
Et je le retrouvais, dans quel endroit!... Misère !... La vente allait finir. Pour les lots qui restaient Les derniers amateurs à l'envi s'empressaient. Moi je ne quitte pas mon cher objet de vue. A tout pour l'obtenir l'âme bien résolue, J'allais jusqu'à prévoir, sans en être arrêté, Le cas où par un crime il dût être acheté. Enfin mon tour arrive, et je mets une enchère. On hausse. Je riposte. Un silence. J'espère. Ce n'était qu'un répit. On hausse de nouveau. Je sentais comme un jet de sang dans mon cerveau. J'enchéris, d'une voix frémissante de rage. J'entends que l'on chuchotte. On pressent un orage. Victoire!... — Sans compter je donne tout mon or. Et j'emporte, en courant, mon bien-aimé trésor. Ce n'est pas tout. Il faut maintenant que je sache Comment cette relique a reçu cette tache, Et c'est dans ce dessein que je me trouve ici. Vous reconnaissez bien, n'est-il pas vrai, ceci?
ANAIS.
Ce joyau fut mêlé. Monsieur, je vous l'atteste, A mes autres bijoux par une erreur funeste ; Un ordre mal compris...
PAUL
Pourquoi vous excuser?...
Vous pouviez librement de votre bien user : Ce bijou n'est pour vous qu'un ornement vulgaire; Il est tout naturel que vous n'y teniez guère. Mais moi, qui sens mon cœur en révolte frémir, De la honte infligée à ce saint souvenir. J'ai juré de savoir par quel hasard étrange Ce précieux objet est tombé dans la fange. Ce bijou fut légué par ma mère, en mourant, A ma sœur, loin de nous élevée au couvent. Et qu'en ses jeunes ans seulement j'ai connue. Ma sœur depuis dix ans qu'est-elle devenue? Nul ne sait. Un mystère a plané sur son sort. Les uns parlent de faute, et les autres de mort. Fasse le Ciel, s'il faut des deux que je choisisse, Que la mort ait raison, de préférence au vice !...
ANAIS.
Ah! elle le voudrait aussi dans ce moment!
PAUL
Grand Dieu, vouspâUssez!...
ANAIS.
0 cruel châtiment!...
Je suis votre sœur.
PAUL
Vous ! ! ! Anaïs. . . Infamie ! . . .
ANAIS.
Mon frère...
PAUL
Vous ma sœur! Mais je vous répudie.
Quoi, cette courtisane, au renom éclatant, Qui remplit tout Paris de son faste insolent, Et voit à ses genoux et la cour et la ville, Serait ma sœur?... C'est trop d'honneur pour la famille.
ANAIS.
Grâce!...
PAUL
Vous conserviez un dernier souvenir De votre pure enfance. Il le fallait ternir. Vous le livrez sans honte à l'enchère publique, Tout souillé du contact d'une vie impudique!...
ANAIS.
Rendez-moi ce bijou.
PAUL
Pour un nouvel affront?.
De l'étaler encor vous auriez bien le front!
ANAIS.
Je dois être à vos yeux une grande coupable, Mais ne me croyez pas d'un retour incapable. Si vous aviez tantôt pu m'entendre parler, Jusqu'au fond de mon cœur si vous pouviez aller, Vous sauriez que, honteuse et lasse de ma vie, Je sens d'un changement la plus ardente envie. Le vœu que j'en formais est trop bien exaucé; Mais, puisque je voulais rompre avec le passé, Mieux vaut m'en séparer après ce coup de foudre Que d'avoir à lutter encor pour m'y résoudre.
PAUL
Qui me garantira votre sincérité?
ANAIS.
Est-ce ainsi que s'exprime ou non la vérité? Ah! je comprends trop bien qu'après ma folle vie, De mes engagements l'on doute et se défie;
Mais de faits évidents ils vont être suivis.
Demain, à tout jamais j'aurai quitté Paris
Et brisé ces liens odieux. Ma retraite
Pour tous, vous excepté, demeurera secrète.
Mon frère, — permettez-moi de grâce ce nom, —
J'espère mériter un jour votre pardon ;
Mais, pour m'encourager dans ma tâche sévère,
Laissez-moi ce bijou, qui fut à notre mère:
J'y trouverai la force, auprès du châtiment,
Et je me souviendrai de celle qui m'attend.
PAUL
La résolution que vous prenez est grave.
Il faut au cœur impur, qui fut du vice esclave,
Pour se plier au joug de l'austère devoir,
Plus que le mol effort d'un nonchalant vouloir.
Dans ce rude combat que Dieu vous soit en aide !
Mais h votre désir avant que je n'accède,
Et me laisse ravir ce dépôt précieux,
Je veux contre vous-même être garanti mieux.
Je vous crois, en effet, maintenant résolue
De changer cette vie infâme et dissolue;
Et si Dieu vous prenait â lui dans cet instant,
Vous lui pourriez montrer votre cœur repentant.
Et lui dire : « Seigneur, remettez-moi ma peine, Comme vous avez fait h ma sœur Madeleine. » Mais bien des fois encor votre pied peut faillir, Et ce dessein, si ferme en ce moment, faiblir. Si le démon voulait de nouveau vous surprendre, Combattez pour ce prix que je viendrai vous rendre, Quand vous l'aurez gagné par un constant effort Et ne conserverez plus du mal que le remord.
ANAIS.
C'est juste. Je ne piiis refuser cette épreuve,
Ni demander qu'en moi vous ayez foi sans preuve.
A votre estime aussi je préfère devoir
Ce qu'à présent par grâce il faudrait recevoir ;
Et quoiqu'en mes projets je sois très-décidée,
J'y serai soutenue encore par l'idée
Qu'un prix si précieux m'est promis sûrement
Si de me relever j'accomplis le serment.
PAUL
Ma sœur c'est bien parler, et je vous crois sincère. Mais il faudra lutter.
ANAIS.
Ne craignez rien, mon frère.