‹ Comédies en prose et en versChapitre 56 sur 67 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ANAIS, CAMILLE.

ANAIS.

Comment donc êtes-vous, chère enfant?

CAMILLE

Je suis mieux, Et songe, non sans peine, au moment des adieux ; Car la tendre amitié que vous m'avez montrée D'un sincère retour pour vous m'a pénétrée, Et je vois arriver d'un cœur triste et troublé La fin du temps bien doux, près de vous écoulé.

ANAIS.

Vous parlez de partir !.. Mais quels motifs vous pressent? Attendez que du moins vos forces reparaissent. Je me tiens, à bon droit, responsable de vous. Au nom de ces liens que vous dites si doux,

Restez... Oui, s'il n'est pas de foyer morne et vide,

Où vous cherche un regard de vous revoir avide,

Si vous ne manquez pas au cercle paternel.

Et de cœurs anxieux n'entendez point l'appel,

Oh ! ne désertez point sitôt cette demeure,

Et d'adieux, pour tous deux cruels, différez l'heure.

CAMILLE

Madame, je voudrais pouvoir vous obéir, Mais j'écoute un devoir plus fort que mon désir. Que de fois j'ai pensé, dans mes nuits d'insomnie. Au bonheur de passer auprès de vous ma vie. Vous si bonne, si pure, ignorante du mal...

ANAIS, à part.

Ciel!...

CAMILLE

Mon rêve fondait, au souffle matinal, Avec un autre rêve, où mon âme obstinée Revient et se complaît, malgré la destinée.

ANAIS.

Vous fûtes éprouvée?

CAMILLE

Oui, beaucoup.

ANAIS.

Pauvre enfant.

CAMILLE

Vous me devez trouver un cœur peu confiant,

Vous allez tout savoir. Je n'ai plus que mon père.

Les chagrins ont miné la santé de ma mère;

Elle est morte, voyant la misère envahir

Notre triste maison, et ne pouvant haïr

L'auteur de sa ruine. Et que Dieu me préserve

Aussi de dire un mot à l'accuser qui serve.

Ce n'est pas lui d'ailleurs; c'est la tentation

Infernale du jeu. — L'horrible passion!...

Nous avons eu nos jours d'éclat et de fortune;

Les millions étaient chose presque commune.

Les revers sont venus ; l'amertume avec eux ;

Ah ! l'on devient moins bon quand on est malheureux.

Après la vie étroite on eut l'horrible gêne ;

Ma mère, elle luttait et s'usait à la peine.

Elle morte, ce fut un enfer. Je sentais

Mon courage fléchir. Tantôt je m'arrêtais

A des projets de fuite, et tantôt... J'étais lâche.

Et puis un souvenir m'obsédait sans relâche.

J'avais aimé, si c'est aimer que de nourrir Un sentiment qui doit, sans s'épancher, mourir. Mon choix était trop humble et déplut à mon père. Il me voulait duchesse... Une miUionnaire!... Mon cœur ne s'était pas cependant résigné. Et dans son désespoir il s'était retourné Vers ce point lumineux dans la nuit ténébreuse. Mes forces s'épuisaient dans cette lutte affreuse. Un jour que le combat avait été plus fort, Et que j'étais à bout d'énergie et d'effort. J'oubliai tout, pour suivre un projet chimérique, Et partis pour rejoindre au loin, en Amérique, Je ne sais où, — j'avais pour seul guide l'instinct, Et j'attendais de Dieu que le secours me vînt, — L'homme en qui je voyais, du reste abandonnée, Comme un dernier recours contre la destinée. — Madame, vous avez maintenant mon aveu. — Mais j'avais trop compté sur mes forces ; le feu De la fièvre embrasa mon cerveau, lorsqu'à peine Venait de commencer cette entreprise vaine. Vous vous trouvâtes là. Faut-il vous en bénir? Ma triste vie aurait sans vos soins pu finir. Et maintenant je vais, par la honte accablée, Retrouver, dès demain, la maison désolée,

Où mon père, écrasé déjà par le malheur, De ma fuite eut encor la suprême douleur.

ANAIS.

Devant de tels motifs, il faut bien que je cède; Allez, ma chère enfant; que Dieu vous soit en aide!

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