‹ Comédies en prose et en versChapitre 59 sur 67 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ANAIS, MAXIME.

MAXIME

Madame... Anaïs!... Quoi c'est bien vous?

ANAIS.

En personne, Au moins celle qui fut moi. Cela vous étonne?... Mais pas autant changée encor que je voudrais.

MAXIME

Entre mille toujours je vous reconnaîtrais. Votre beauté, pour être un peu plus languissante. N'y perd rien de son charme, et reste séduisante ; La Vallière devait avoh" cet air penché. Après que son cœur fut par la grâce touché. Ah ! ma pauvre Anaïs, où sont nos jours de joie, Et faut-il qu'à ce point tout décline et déchoie?

Le rédacteur en chef de V Aigle financier,

Oracle de la Bourse et guide du rentier,

Porte aujourd'hui sa prose au Merle dramatique.

Journal des vieux ténors, et de naissance étique.

Tous en sont Ih. Verdbois, ce lingot incarné,

Pour la seconde fois est archi-ruiné.

Au fond de la province, après sa catastrophe,

Il essaya d'abord de vivre en philosophe ;

Mais le démon du jeu l'a de nouveau tenté :

Il ne vous lâche plus quand on l'a fréquenté.

Sur le ^«//parisien Verdbois reprit sa course

Et lança des valeurs grotesques à la Bourse :

Les Bateaux sous-inarins et le Foncier chinois.

Le public, si facile h la glue autrefois,

Laissa bateaux sombrer et Chinois se morfondre.

D'autres chagrins encor sur lui sont venus fondre.

ANAIS.

Ne me rappelez donc pas un temps odieux, Et parlons de ce qui vous conduit en ces lieux.

MAXIME

Votre présence ici, tout à fait imprévue.

Me l'avait, fait, ma foi, presque perdre de vue.

Chez vous, si l'on dit vrai, vous avez recueilli, Voici bientôt un mois, une jeune fille?...

ANAIS.

Oui.

Je la rencontrai seule, en voyage, épuisée Par une fièvre ardente, et la tête égarée. Je la reçus chez moi, faute d'autre moyen ; J'eusse aimé mieux un toit plus digne que le mien.

MAXIME

Elle ne vous a fait aucune confidence?...

ANAIS.

Je m'abstins de toucher au passé, par prudence, Et je ne m'enquis pas de son nom seulement. Elle vient de m'ouvrir son cœur, tout librement, Et m'en a fait sonder la profonde blessure. Hélas ! la destinée i\ cette enfant fut dure ! . . . Vous me questionnez, Maxime, quand c'est moi Qui suis en droit plutôt d'interroger, je croi. Vous êtes attiré par cette jeune fille, Et connaissez son nom, sans doute, et sa famille. Parlez.

MAXIME

Pour elle ici je me trouve, en effet, Et chargé d'un message auquel je suis peu fait. Je viens, chère Anaïs, député par le père, Qui ne fut point pour vous un étranger, naguère, (Nous étions même ensemble en bons termes jadis) Ramener au bercail cette chère brebis.

Déjà pour l'Amérique il la croyait en route. Et rien n'égalera sa surprise, sans doute. Lorsqu'il saura quel fut le toit qui l'abrita. On voit le hasard seul jouer de ces tours-là. Vous pouvez faire fond sur sa reconnaissance. Si jamais un retour de fortune...

ANAIS.

Silence !

Hé bien, qu'elle vous suive, et de vous sache aussi Avec quelle compagne elle vivait ici.

{Elle porte la main à sa poitrine.) MAXIME.

Anaïs, qu'avez-vous? Cette pâleur subite...

ANAIS.

Un peu d'émotion.

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