Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sér
Le grand événement de la semaine, on le connaît à cette heure : c'est une victoire immense, et, tout le fait espérer, décisive !
La grande nouveauté dramatique est un petit nain qu'on montre aux Variétés. Naturellement il s'appelle Tom Pouce, comme tous ses pareils.
Il a paru dans une vieille féerie de MM. Dumanoir
et Clairville. Il n'a pas une jolie tête, mais ses mouve- II. i
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ments ne manquent pas de grâce. Il dit : Merci, mon Di>m/ d'une petite voix claire et enfantine. Il ressemble étonnamment à ces petits bonshommes en guttaperclia qu'on écrase entre deux doigts.
Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis faire un feuilleton sur ce nain. Mais je ne conseille pas au lecteur, soulagé par cet aveu, de se réjouir trop tôt. Il n'échappera pas à mon article.
J'ai des livres plein les poches et un fauteuil de quatre sous, fort bien placé sous les arbres des Champs- Elysées. C'est une ressource précieuse pour les temps de disette absolue.
Le canon tonne, les maisons se pavoisent, la population, ivre d'enthousiasme, se précipite dans les rues, remplit les places et les jardins publics. Que nous importent les théâtres? Allons où va la foule; c'est le plus grand, le plus beau des spectacles.
Je me promenais donc dans les contre-allées des Champs-Elysées. Il pouvait être sept heures et demie du soir et il faisait très-beau.
Je m' arrête à une trentaine de pas du palais de l'Industrie ; je m'installe sur un fort joli siège en fil de fer, et je lis un nouveau roman de George Sand, que
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vient de publier M. Hachette. Elle et lui ! voilà le titre.
Elle! qui elle? Luit qui lui ? Quel est donc ce mystère? On prétend que ce n'en est pas un pour qui sait lire entre les lignes.
Madame Sand est une ingrate. Elle ne manque jamais de donner son petit coup de patte au feuilleton. Cependant le feuilleton reconnaît non-seulement le talent, mais le génie de cette femme extraordinaire. Il s'incline devant ce beau style, ces peintures vives et vraies, ces facultés viriles et puissantes ; il comprend même, et il pardonne les écarts d'une imagination qui court sans cesse et sans frein; mais il trouve, ce malheureux feuilleton, que madame Sand ne réussit pas toujours au théâtre, et, pour ma part, je préfère Elle et Lui à Marguerite de Sainte-Gemme, qui m'a fort ennuyé.
Dans le nouveau livre de madame Sand, il y a une fort jolie page, et comme elle rentre dans mon sujet, je la lui prends sans façon :
<( Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites
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maisons avec de petits jardins d'un caractère trèsintime. On y pouvait vivre et travailler.
)) C'est dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse.
» On était au mois de mai. Le temps était magnifique. Gomment Laurent se trouva, à neuf heures, derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même eût été embarrassé d'expliquer. »
Pour les petits jardins, les haies vertes, le gazon, les fleurs, je ne crois point que les Champs-Elysées aient perdu. La ville de Paris, comme une bonne fée, a transformé d'un coup de baguette ce vaste Sahara poussiéreux, flanqué de quelques vieux arbres démissionnaires où les vers s'étaient mis.
Il s'élève aujourd'hui partout des tertres, mollement inclinés^ plantés d'arbustes rares, entourés de géraniums, d'hortensias, de rhododendrons, de lilas, de roses mousseuses.
Des parterres de ce vert sombre, que j'ai si fort admiré à Richemond ou à Hampton-Gourt, de petits sentiers sablés de sable fin, des jets d'eau s'élançant en gerbe et retombant dans leur vasque avec un bruit joyeux, dessinent les lignes principales et ébauchent déjà le plan d'une sorte de parc, où ceux qui n'ont pas de voiture pour aller jusqu'au bois de Boulogne, trouveront bientôt de l'ombre, de la fraîcheur et une tranquillité relative.
En attendant, ces jeunes plantes, ces jardins naissants, cachent déjà les guinguettes, les pavillons et autres masures indescriptibles dont l'indulgence municipale avait laissé peu à peu envahir ce grand carré si vide et si désagréable à l'œil.
De ces massifs en pleine croissance et qui n'ont pas atteint le tiers de leur hauteur et de leur épaisseur, on entend sortir un bruit de verres, un cliquetis de fourchettes et de couteaux, des éclats de rire et de folles exclamations.
Ce sont des kermesses en plein air, abritées par des bosquets qui n'ont rien de mythologique, n'était une douzaine de Muses dont on a jugé à propos de les em-
bellir selon la généreuse et spirituelle intention d'un directeur des boulevards.
Petit massif deviendra grand. Il faut espérer que plus tard un immense rideau d'arbres gigantesques dérobera par charité à la vue des passants cette masse opaque, indigeste et lourde qu'on vient de construire à gauche et en pendant du Cirque de l'Impératrice.
Le spectacle intérieur sera fort beau, sans doute, et nos soldats sont en train de tailler de la bonne besogne à tous les dioramas présents et futurs. Mais l'extérieur n'est pas complet. Gela ressemble à un gros pâté de canards. Il me faut des têtes de volailles pour couronner l'édifice.
Un peu plus loin s'élève un élégant kiosque au milieu d'une Yerte pelouse bordée d'un petit grillage à hauteur d'appui. C'est l'orchestre de M. Alfred Musard revenu naguère d'Amérique. Le terrain, d'une grande étendue, est parfaitement choisi, les sièges sont commodes et la musique excellente. Mais un danger me paraît menacer cette entreprise; il y a des gens sans scrupules qui se tiennent en dehors du grillage, et qui entendent presqu'aussi bien que ceux qui sont dedans.
C'est ce qu'on pourrait appeler le vol à la musique. Nul moyen de l'empêcher; il faudrait des pompes à jet continu pour disperser ces passants peu délicats qui chippent des lambeaux de mélodie, ou faire payer à ceux qui ne circulent pas un sou par minute. On conviendra qu'un tel contrôle n'est pas facile à établir, et c'est ce qui fait que je suis un peu inquiet des nouveaux Concerts Musard.
J'ai connu un jeune séducteur qui se plaignait que sa maîtresse le ruinait. Il ne tarissait point sur les exigences de la belle.
— Figurez-vous! il faut l'habiller, la nourrir, la mener au spectacle.
— Et où la menez-vous? lui dis-je.
— Tous les soirs au café chantant, en dehors de la corde.
Malheureusement pour la musique en plein air, il y a beaucoup de Don Juans qui se ruinent de la sorte.
Vous plairait-il à présent d'entrer au Cirque? J'avoue que j'ai un faible pour ce spectacle, et si je n'en parle pas plus souvent, c'est dans la crainte de rabâcher. ,
On me dirait : toujours les mêmes écuyers, les me-
mes chevaux, les mêmes clowns, les mêmes exercices. D'abord, ceci n'est pas exact; il en part, il en vient, il en meurt, il en naîtl M. Dejean, le digne fils de son père, est à l'affût des moindres curiosités capables d'amuser son public.
Il est vrai que le cadre est restreint et qu'il n'est pas permis d'innover beaucoup. Mais je ne puis me défendre d'une certaine sympathie pour ces pauvres chevaux qui tournent sans cesse autour du même manège. Tl'est la parfaite image du feuilleton théâtral f
Au demeurant, si le speetacle ne varie pas, les spectateurs changent. Tous les étés, c'est une génération nouvelle qui disparaît à l'automne. Que j'en ai vu fleurir et se faner, de ces beautés d'un jour 1 Où vont-elles? On ne sait. Pour le quart d'heure, elles sont chez Mabille.
Et puis, dans ce cirque, on respire, on est à l'aise, on choisit sa place; on va s'asseoir auprès d'une connaissance, on se tient debout quand on est fatigué d'être as§is. On arrive après dîner, on sort à dix heures, on jette un coup d'œil à l'arène, et la soirée est passée.
Si vous n'avez pas encore vu les deux violonistes
américains, ne" manquez point cette aubaine. C'est quelque chose de fantastique et d'extravagant comme les plus étonnantes rêveries d'Edgard Poë.
Le diable dans le beffroi ne va pas à la cheville de ces deux étranges virtuoses. Je ne vous parle ni de leurs figures enfantines, ni de leurs pommettes tatouées de rouge, ni' de leurs sourcils charbonnés, ni de leurs cheveux en pointe, ni de leur accoutrement grotesque et fou. Nous connaissons tout cela, et ce pauvre Boswell, à qui la terre soit légère, était le modèle du genre.
Mais voici du nouveau : la barrière s'ouvre et les deux hommes s'avancent; ils saluent légèrement de la tête, accordent leur violon, prennent l'archet, démanchent dans les règles et jouent un certain motif en tressaillant de tout leur corps, et en imprimant à chacun de leurs mus(;les un mouvement convuîsif et perpétuel. Le trémolo ne s'arrête pas, et ceux qui aiment cet exercice, doivent être enchantés.
Cependant, les deux virtuoses se groupent, se confondent, s'enlacent; leurs bras s'enroulent et leurs archets se croisent; l'an joue le violon de l'autre, et celui-ci continue le motif attaqué par celui-là.
Le trémolo va toujours. Les deux compagnons se séparent, s'éloignent, reviennent sur leurs pas, se tournent ou s'esquivent comme deux prévôts dans une salle d'armes. L'archet leur tient lieu de fleuret; ils parent, ils ripostent, mais toujours en mesure et toujours en jouant leur éternel motif avec unacharnement désespéré qui finit par gagner les spectateurs, à tel point que je me suis surpris moi-même raclant de ma canne sur mon genou.
A ce propos j'ai lu un joli trait dans la correspondance inédite de madame du Deffand, publiée chez les frères Lévy par les soins de M. le marquis de Sainte- Aulaire. <( Il y a ici un fameux joueur de violon, écrit madame du Deffand à Voltaire, il y a ici un fameux joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle. Un homme disait à un autre :
— Monsieur, n'êtes-vous pas enchanté? Savez-vous combien cela est difficile?
— Ah ! Monsieur, dit l'autre, je voudrais que cela fût impossible! »
Ce dernier mot ne s'applique pas aux frères Daniels; leur jeu, si bizarre et si imprévu qu'il soit, ne laisse
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point d'impression fâcheuse, et d'ailleurs le mot impossible n'existe pas pour eux.
En sortant du Cirque, j'ai fait le tour des caféschantants. Ceux de gauche, on a de la peine à les découvrir; ils sont cachés par des festons de lierre et perdus dans (Jes labyrinthes de verdure; on entend les chanteurs, on entend l'orchestre, on entend même le garçon qui demande des cigares et de la bière, mais on ne sait d'où sortent tous ces accords et tous ces bruits plus ou moins mélodieux.
Les cafés de droite m'ont paru magnifiques; ils ont triplé leur éclairage; on ne compte plus les globes, les girandoles et les lustres. L'orchestre est renforcé; j'y ai même vu des militaires, soufflant de tous leurs poumons dans des cuivres perfectionnés. Au pavillon primitif on vient d'ajouter une tente pour protéger à la fois les artistes contre l'humiditéMu soir et donner plus de portée à leur voix.
Sur l'estrade s'étalaient nonchalamment cinq ou six femmes superbes, décolletées, bras nus, vêtues dé robes jaunes, vertes ou rouges d'une coupe et d'un éclat majestueux ; elles tenaient à la main des bouquets monstres ou de splendides éventails. On m'a dit que
plusieurs de ces dames ont des hôtels et des calèches. Cela ne m'étonne pas. On ne saurait trop récompenser le mérite.
Quant à leurs voix, je maintiens qu'elles sont prodigieuses. On les entend d'une lieue ; elles résistent à tous les efforts et à toutes les intempéries; elles ne craignent ni le chaud ni le froid, ni l'odeur du tabac, ni la fumée de la rampe ; le bruit des tables et des plateaux, sans cesse entre-choqués, des chaises qu'on remue et des tables qu'on dérange, ne les couvre ni ne les incommode jamais.
Les voitures qui passent, les chevaux qui trottent, les chiens qui aboient, les enfants qui piaillent, les mamans qui crient, ne font que redoubler l'ardeur de ces prime-donne en plein vent. Le canon se tait devant ces formidables roulades.
J'ai remarqué une très- grande et très-belle personne. Quelle santé, quelle vigueur, quelle opulence de cheveux, de poitrine et d'épaules! Pour celle-là. j'en réponds, c'est une forte chanteuse.
Les honneurs de la soirée ont été pour un gros monsieur chauve, tout de noir habillé, avec une chaîne en or et des breloques plus luisantes que sa
chaîne. Il secouait un drapeau d'un geste énergique, et il chantait des vers improvisés.
De la place où j'étais, on n'entendait pas bien les paroles, mais sa voix de tonnerre 's'arrêtait complaisamment sur le mot victoire, et ce mot, seul, électrisait la foule. Une immense acclamation s'élevait à la fin de chaque couplet. Quand je me suis retiré, on était en train de lui faire recommencer sa chanson.
En ce moment, la place Louis XV, la rue de Rivoli, Ja rue Royale, la rue Gastiglione et toute la ligne des boulevards offraient un coup d'œil admirable.
Les voitures étaient si nombreuses et si serrées qu'elles n'avançaient qu'au pas; des flots dépeuple s'écoulaient lentement le long des trottoirs. Les maisons brillaient d'une triple bordure de feux éclatants ; les chifl'res entrelacés^ les monogrammes splendides, les lanternes aux mille couleurs variaient cette illumination générale et féerique.
Au milieu de tout ce bruit, de cette joie, de cette ivresse, je n'ai pu m'empêcher de donner une pensée pieuse à ceux qui ont devancé, qui ont préparé ces grands jours. J'avais lu, la veille, dans les quatre beaux volumes des oeuvres complètes de M. Rigault,
l'article que cet excellent esprit, si tristement enlevé à la philosophie et aux lettres, consacrait à l'un des plus glorieux martyrs de l'Autriche, notre bon Silvio Pellico.
(( Un homme vient de mourir, écrivait-il, il y a un mois à peine, qui, destiné à la gloire par ses talents, a vu sa renommée littéraire s'effacer dans celle de ses malheurs, et qui, sans avoir écrit un seul pamphlet, sans avoir trempé dans un seul complot, a servi sa patrie et porté le plus grand coup à la domination étrangère, par la douceur de ses vertus et la popularité de ses souffrances. Nous devons un souvenir respectueux à cet homme de bien, dont le long supplice a indigné autrefois l'Europe entière, et dontla retraite profonde où il s'est enseveli après sa délivrance, a laissé peu à peu la gloire s'affaiblir. »
'Un patriote italien n'aurait pas mieux dit, , mais M. Rigault fait aussi très-bien la part des âmes moins résignées, des caractères de plus forte trempe qui reprochaient à Pellico son invincible douceur et cet excès de patience qu'on est tenté parfois de confondre avec l'affaissement d'Une âme énervée.
(( Notre équité naturelle se soulève ; nous voudrions
voir sur les lèvres de Silvio celle malédiclion contre l'oppression et la cruauté qui s'échappe des nôtres; nous ne concevons pas qu'il soit plus patient à souffrir que nous à regarder ses souffrances, et nous donnerions volontiers quelques-unes de ses vertus pour une explosion de colère qui châtierait ses bourreaux et satisferait enfin la conscience humaine révoltée...
» Si l'homme a le devoir de pardonner le mal qu'on lui fait, il n'a pas le droit de pardonner celui qu'on fait à ses concitoyens et à son pays ; il faut flétrir les persécutions politiques, parce que, dans les temps d'oppression, cette mansuétude des opprimés est un péril ; parce qu'il est plus utile à l'humanité, et par conséquent plus charitable, d'entretenir par une plainte courageuse l'indignation publique et la généreuse colère d'où sortira plus tard la délivrance, que d'encourager par l'impunité la barbarie des oppresseurs. »
Aujourd'hui que l'Italie va être libre, indépendante et maîtresse enfin de ses destinées, tous les partis doivent se confondre en un seul. Honneur à tous ceux qui ont travaillé, à tous ceux qui ont succombé pour cette grande cause. Honneur à Silvio, à Manara, à
l'héroïque Manin, à notre pauvre ami Galieno; honneur à vous tous,qui avez pressenti ou prédit ces jours de gloire et de triomphe, et à qui Dieu n'a point donné de voir la terre promise !
« â7 juin 1859.