DE LA VIE D UN DIRECTEUR
Les directeurs de théâtres sont bien à plaindre en ce moment ; la chaleur est extrême et leurs salles sont désertes. Le vent, qui ne souffle pas à travers leurs ventilateurs, les rendra fous.
On a beau dire que chaque année ou à peu près, il y a un mois de juillet; qu'ordinairement, la température de ce mois varie de 30 à 38 degrés à l'omhre^ et que nos salles de spectacle étant généralement étroites, incommodes et malsaines, il y a peu d'apparence que le public vienne s'y entasser en pleine canicule, pour le plaisir d'y étouffer.
Sans doute, lorsqu'un malheur est certain, pérlo-
dique, inévitable, mieux vaudrait s'y préparer. Mais les directeurs sont un peu fatalistes. Le côté aléatoire de leur industrie les rend trop facilement accessibles à toutes sortes d'illusions. Ils espèrent que ce terrible mois de juillet n'arrivera jamais. Ils comptent sur la Providence, et un peu aussi sur la passion forcenée que la nation française a pour ce genre d'amusement.
En effet, lorsque j'apprends que, par ces chaleurs, un théâtre a fait soixante francs de recette, j'admire et je m'incline ; ce chiffre de soixante francs a pour moi une signification énorme. Comment! voilà des gens qui ont passé une soirée affreuse, qui ont été vingt fois sur le point de suffoquer, qui ont bravé la migraine et l'asphyxie, et qui, au lieu de se faire payer bien cher, y ont remis soixante francs de leur poche ! On ne voit qu'en France de tels miracles de courage et de désintéressement.
Encore s'ils avaient eu quelque chose qui en valût la peine t Mais il faut rendre oette justice aux théâtres qu'ils font tout leur possible pour détourner la foule d'un goût si dangereux. Ils renvoient, dès le mois de juin, leurs meilleurs artistes; ils ne jouent que leurs plus vieilles pièces montées de la façon la plus mes-
quine. Ils semblent s'être donné le mot pour décourager le public. Lu conspiration des reprises ne me paraît viser qu'à cela. Que diriez-vous d'un journal qui, sous prétexte qu'il n'a point de nouveaux sujets à traiter ou que l'abonné devient rare, s'amuserait à réimprimer ses vieux articles?
Telle est la prétention naïve de la plupart de nos théâtres ; et il faut avouer que les soixante francs de recette leur donnent raison jusqu'à un certain point. Ainsi les directeurs de Paris n'ont pas à s'inquiéter du public, ni à se gêner avec lui. Ce n'est point de ce côté que leur viendront leurs plus grands embarras; mais ils n'en sont pas moins exposés, par la nature même de leur profession, les devoirs qu'elle entraîne et l'importance qu'elle se donne, à une infinité de misères, de tracas et d'ennuis que les directeurs étrangers ne connaissent pas.
Dans beaucoup de pays où les théâtres sont trèsflorissants, ceux qui les dirigent ne font ni grand bruit, ni grande figure. L'imprésario est un type assez curieux ; il est peu compté, peu connu, on ne le voit jamais hors de chez lui; il ne va ni aux courses,^ni aux premières représentations, ni à la promenade, ni au
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bal, ni partout où l'on s'amuse et où l'on perd du temps. Sa spécialité est d'être imprésario ; il ne sort pas de làr, il passe sa vie dans ses coulisses comme un honnête marchand derrière son comptoir ; il est incrusté dans son cabinet comme une tortue dans sa carapace. Obséquieux envers le public, il se tient le soir près du contrôle, il fait sa révérence à ceux qui entrent et leur demande s'ils ont été contents du spectacle de la veille, il va de loge en loge pour s'assurer que tout son monde est bien casé, et quand il a promené sur la salle un regard de satisfaction, quand il a bien recommandé à tous ses employés la vigilance et le respect pour le dernier des spectateurs, il court sur le théâtre, se place au milieu de ses artistes, et partage leurs émotions, leurs dangers, leurs triomphes, comme un colonel à la tête de son régiment.
Un des traits les plus saillants de l'imprésario est d'être en communication directe, immédiate et continuelle avec sa troupe; il n'a ni secrétaire, ni régisseur, ni inspecteur, ni avertisseur, ni aucun de ces rouages intermédiaires qui entravent plus qu'ils ne facilitent l'administration d'un théâtre; il est l'ami, le
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confident, le commensal et le camarade de ses artistes; il n'obtient rien parla force ni par l'autorité; tout par la persuasion, les caresses et la ruse. D'ailleurs, ses artistes l'aiment bien, car ils lui doivent leur talent, leur réputation, leur fortune. Il ne les a pas pris tout faits, ni lorsqu'ils pouvaient lui dicter la loi; il les a devinés, inventés, découverts. C'est là le grand secret du métier. Barbaja n'était qu'un garçon de café, mais il a su arracher à la paresse de Rossini les plus beaux chefs-d'œuvre du théâtre moderne, et il a réuni, dans la plus célèbre compagnie du monde, la Ronzi, la Malibran, Donzelli, Lablache, Tamburini et Rubini.
En France les directeurs sont beaucoup plus en vue; ils ont de l'esprit, des manières, une culture intellectuelle souvent très-variée et très-distinguée : ce sont presque des personnages. Moitié fonctionnaires par leurs rapports avec l'État, moitié industriels par l'exploitation de leur entreprise, il sont forcés de mener un certain train, de représenter, de recevoir. Quelques-uns, pénétrés de leur importance, en deviennent solennels. D'autres, plus sceptiques ou plus fins, font bon marché de ce qu'ils appellent, en riant, leur sa-
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cerdoce et en plaisantent les premiers. Mais il ne faudrait pas trop se fier à cette apparente bonhomie. La vanité naturelle à l'homme, l'habitude du commandement, les flatteries intéressées des subalternes, altèrent à la longue les tempéraments les plus doux et gonflent les plus modestes caractères. Il est peu de directeurs qui n'aient une confiance absolue dans leurs idées et un assez grand dédain pour l'avis des autres. S'ils font semblant de céder, c'est pure courtoisie de leur part.
D'ailleurs la plupart d'entre eux ont déjà eu aftaire au public. Une chose assez remarquable, c'est qu'on ne débute presque jamais par être directeur. Ce n'est pas une carrière comme une autre; c'est une retraite. Je ne veux point dire qu'on cherche de préférence les invalides et les écloppés; mais une direction de théâtre est souvent accordée comme une récompense ou comme une consolation. A Paris, les directeurs se recrutent d'ordinaire parmi les anciens journalistes, les anciens auteurs dramatiques ou les anciens comédiens. Il y a des exceptions, mais elles confirment la règle. A des époques plus ou moins éloignées de notis, on a compté parmi les plus heureux ou les plus habiles
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administrateurs, un médecin^ un architecte, un peintre, un ancien boucher et un ancien maçon. Il est vrai que ces deux derniers avaient plus à S'occuper de chevaux que d'artistes ; aussi leur fortune a-t-elle été plus rapide et plus brillante.
Pour être directeur, à moins qu'on n'y soit appelé, ce qui est rare, il faut le demander beaucoup. La place est des plus enviées. On s'imagine, à tort sans doute, qu'un directeur est une sorte de pacha qui n'a qu'à jeter son mouchoir pour que toutes les beautés du harem tombent immédiatement à ses pieds. Que d'hommes opulents n'ont-ils point soutenu de leur influence ou de leurs capitaux des directions chancelantes, dans le seul espoir de partager ces superbes droits du seigneur ! Ils auraient dû pourtant réfléchir que si une artiste a quelque fierté et quelque mérite^ elle se laissera aussi bien respecter au théâtre qu'ailleurs, et si elle est disposée à céder à des séductions vulgaires, ce n'est point la peine de prendre un si grand détour pour arriver à de si faciles conquêtes.
Il ne suffit pas d'être présenté et appuyé par une ou plusieurs personnes de crédit pour obtenir une direction théâtrale, il faut prouver qu'on y a quelque titre;
on demande au candidat des idées pratiques, des vues littéraires, des connaissances spéciales et un cautionnement. Ce dernier point est essentiel.
Je soutiens, en principe, que tous les choix de l'administration supérieure sont excellents. J'ajoute, et ceci bien sincèrement, que si on mettait d'autres directeurs à la place des directeurs actuels, ils ne feraient pas mieux.
Les difficultés ne tiennent pas aux personnes, mais à l'organisation même de nos théâtres, qui ne sont ni assez libres ni assez surveillés.
Je prends le directeur au moment où il est mis en possession de son privilège. Les tribulations commencent le jour même de sa nomination. Le malheureux ne s'appartient déjà plus; ceux qui l'ont aidé de leur appui ou de leurs conseils, font sonner très-haut leurs services, et s'empressent de demander en échange des réceptions de pièces ou des engagements d'acteurs. Le cabinet regorge d'anciens camarades qu'on avait depuis longtemps perdus de vue et d'amis dont on n'a jamais su le nom. Les artistes se présentent à leur tour; ils viennent féliciter le nouveau pouvoir et l'éclairer sur ses véritables intérêts. Chacun demande à
être reçu séparément; il a de très-sérieuses confidences à faire, des plans très-utiles à dérouler, dont voici le plus important : le nouveau directeur est perdu s'il ne met pas h la porte tous ses artistes, à l'exception de celui qui donne un si charitable avis.
On a souvent reproché à quelques-uns de nos directeurs leur entêtement, leur imprévoyance, leur partialité, leurs caprices. Ces accusations sont injustes. Si l'on se rendait bien compte des nécessités qu'ils subissent, du temps qu'on leur fait perdre, des questions très- délicates et très- embarrassantes qu'ils doivent résoudre à chaque instant, questions pour eux de vie ou de mort, pas une main ne se lèverait pour leur jeter le moindre caillou.
Ils ont d'abord la question d'argent, qui prime et domine toutes les autres. En thèse générale, un directeur n'est pas riche. Il est rare, quand on a fait fortune au théâtre, qu'on n'ait pas envie de se retirer. Or, en aucun temps la mise en scène n'a été plus coûteuse. Il faut du velours, du satin , des meubles de Boule, des armées et des flottes entières manœuvrant sur la scène, et quand, malgré ces magnificences, la pièce tombe à
plat ju^ez si le directeur doit être gai, et si on est II. 2
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bien venu à se plaindre de ses brusqueries et de sa mauvaise humeur I Les artistes sont de plus en plus chers. Ils prétendent, non sans raison, que cinq actes d'opéra et quinze tableaux de mélodrame^ expédient en six ou sept ans le chanteur le plus robuste et l'actrice la mieux constituée, et qu'on doit gagner, par conséquent, en six ou sept ans ce qui était autrefois le gain de toute une existence. On pourrait dire aux directeurs : Pourquoi jouez-vous des pièces aussi longues? Mais il parait que le public aime à se coucher fort tard, et, si on ne le renvoie pas à deux heures du matin, il n'est pas content.
Enfin, voilà qui est bien étrange; il n'est jusqu'aux jeunes et jolies femmes qui ne s" avisent de vouloir être payées. On leur disait autrefois, avec une assez jolie impertinence, qu'elles pouvaient se passer d'appointements, qu'elles avaient les avant-scènes et l'orchestre; aujourd'hui, s'il se trouvait un directeur assez mal appris pour tenir un tel langage, on lui répondrait sur le même ton : Nous n'avons plus besoin de votre rampe pour faire admirer l'éclat de nos bijoux et l'ampleur de nos crinolines; nous avons une voiture au mois, et nous ne sommes pas assez sottes pour al-
1er chercher sur vos banquettes vides ce que nous trouvons au bois, chez Mabilie et au Château des Fleurs.
Il faut donc se procurer de l'argent à tout prix. Les directeurs sont commandités par des banquiers, des associés, des actionnaires, des amis, des parents, souvent par leurs claqueurs. Quand la commandite est épuisée, on a recours aux usuriers; on emprunte à trente, à quarante, à cinquante du cent. L'abîme appelle l'abîme. Il faut payer ses fins de mois, donner des à-compte aux fournisseurs, apaiser les créanciers, faire aller la marmite. Comment voulez-vous qu'un homme dévoré de tels soucis, puisse trouver le temps de s'occuper de ses pièces? Et pourtant c'est par là qu'il faudrait commencer; un seul ouvrage bien fait peut sauver le théâtre et le directeur.
Après la question d'argent, vient la question de famille. Un directeur n'est pas né sous une, feuille de chou ; il a un frère, une femme, une nièce, une fille, des cousins, des neveux. Si la famille est nombreuse, si elle est bien élevée, si elle a des talents, le premier devoir et le plus grand plaisir d'un père et d'un bon mari seraient d'employer les siens. Mais il doit se con*
traindreet se refuser les satisfactions les plus légitimes; souvent, comme Brutus, il en arrive à sacrifier ses enfants. Il est persuadé en son âme et conscience que nul n'écrit mieux que son frère, qu'aucune actrice ne joue mieux que sa femme, que sa fille est une Damoreau, son neveu un Paganini, et cependant, malgré sa conviction, malgré ses préfér€aices, il appellera des étrangers, il engagera des inditïérents, il commandera des pièces et donnera des rôles à des intrus. Une sorte de fausse honte, de respect humain pôut-être exagéré le veut ainsi.
Il doit se passer au sein de ces familles directoriales des scènes attendrissantes. L'aîné doit dire souvent à son cadet, ou le cadet à l'aîné : Mon frère, vous avez " du génie; j'admire votre imagination, votre esprit, votre style, à preuve que c'était mon style quand il m'était permis d'en avoir un. Je ne connais pas d'homme en France capable de tourner un couplet aussi bien que vous, pas même M. Clairville. Si je m'écoutais, je ne jouerais qu'une pièce de vous depuis le 1" janvier jusqu'au 31 décembre, et certainement le public en serait ravi ; mais, comme c<ela ne plairait pas à deux ou trois méchants faiseurs de calembours
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par à-peu-près, je me vois réduit, parce que ma position m'y oblige, à donner des pièces qui ne sont ni de mon goût ni du goût de personne.
Un autre directeur, s'adressant à sa femme, pourrait bien lui exprimer les mêmes regrets : Vous êtes, sans contredit, -madame, la première comédienne de ce temps-ci. Vous avez donné vos inflexions, votre voix, vos gestes à toutes nos jeunes filles, qui ne -sont que votre écho, votre reflet, votre image un peu effacée mais fidèle ; cependant, vous êtes encore à mon gré, de toutes celles qui vous imitent, incomparablement la plus jeune et la plus charmante. Pourquoi faut-il qu'un sot préjugé vous ait fait quitter les ingénues? J'aurais bien dû ne pas le permettre. Mais enfin j'ai une consolation dans ma profonde amertume : c'est que vous ne serez jamais remplacée.
Si nous passons maintenant de la question de famille à la question de formes, je trouve que c'est celle où les directeurs sont le moins vulnérables. De quoi lesaccuse-t-on? Celui-ci est trop faible, celui-là trop dur, un autre n'écoute pas ce qu'on lui dit, un autre raille, un autre n'est pas aimable. Gardons-nous de ces jugements téméraires. Il faut tenir compte du lieu,
de l'heure, des circonstances. Tel qui est fort poli d'habitude, à certains moments ,ne se possède pas. Si vous allez voir un directeur le lendemain du jour où il a fait soixante francs de recette, prétendez-vous, par hasard, qu'il vous saute au cou?
Il est vrai qu'on pourrait refuser une pièce à un auteur et retirer un rôle à un artiste sans se fâcher tout rouge et sans crier à la garde. Mais la douceur ne se commande pas. Il y a des tempéraments sanguins qui s'emportent pour la plus légère contrariété; un mot les ramène et les apaise. Le cœur est bon, si l'écorce est rude. Quand on sait qu'un homme prend feu aisément, il ne faut pas non plus lui tirer des pétards dans les jambes.
Au reste, il est assez de mode, dans certains théâtres, de traiter cavalièrement les artistes. On se croit dispensé envers eux des plus simples égards. On éprouve, sans pouvoir s'en rendre bien compte, un léger mouvement de dépit pour la disproportion qui existe entre les appointements d'un directeur et ceux d'un premier sujet. Les artistes déploient un grand luxe et une hospitalité fastueuse. Un directeur qui, quel que soit son mérite, gagne à peine le cinquième
de ce que gagne un de ses pensionnaires, lorsqu'il est reçu par son subordonné^ ne peut s'empêcher de faire, malgré lui, quelques rapprochements désagréables. Je sais que la raison prend bientôt le dessus, mais l'impression première est produite. Le supérieur selon la hiérarchie administrative, a été humilié par son inférieur et il n'est point fâché, s'il y a lieu, de prendre sa revanche et de faire sentir un peu son autorité. Ce sont là des nuances imperceptibles, mais qui n'échappent pas à l'observateur. Lorsqu'un théâtre est administré, au contraire, par l'industrie privée, et qu'un directeur est l'égal et l'associé de ses artistes, ces froissements d'amour-propre et ces velléités autocratiques n'ont aucune occasion de se faire jour.
Reste la dernière question, celle des relations des directeurs avec la presse. Je ne la toucherai qu en passant, car ici je serais juge et partie. Je comprends que les directeurs de théâtre n'aient point pour la critique en général une bien vive tendresse. Il faut se mettre à leur place. Un homme qui a dépensé cent mille francs pour monter un ouvrage qu'il croit excellent et qui doit faire sa fortune, ne peut certes pas regardei: de bon œil un article hostile qui vient ren-
verser brutalement tous ses châteaux en Espagne.
D'ailleurs, si les intéressés voulaient prendre au pied de la lettre tout ce qui s'écrit dans les journaux, ils tomberaient bientôt dans la perplexité la plus étrange et dans le plus complet ahurissement. L'un dit blanc, l'autre noir; les opinions sont libres, et chacun répond de la sienne. Ce qu'un écrivain très-sincère trouve fort beau dans une pièce, un autre, non moins sincère, le trouve absolument détestable. Il y a compensation.
Ceux que la critique blesse peuvent s'en consoler aisément en faisant ressortir, à leur avantage, les contradictions de ces jugements opposés. Si la presse, au contraire, est unanime, ce qui lui arrive assez souvent, on l'accuse de parti-pris et de coalition. On dit que les critiques se sont donné le mot, qu'ils ont causé ensemble au foyer, qu'ils ont suivi une consigne, et qu'ils ne font tous que répéter la même chose. Il faudrait pourtant s'entendre, et opter entre ces deux reproches.
Pour tout concilier, on devrait s'en tenir strictement aux réclames que les administrations théâtrales veulent bien nous envoyer et qu'elles font rédiger dans
leurs bureaux. Ces notes vcridiques et modestes disent en quelques mots bien sentis, que la pièce qu'on vient de jouer est un chef-d'œuvre, que la foule s'y précipite avec une telle fureur qu'il a fallu agrandir la salle, et que tous les artistes qui ont joué un rôle, même insignifiant, dans cet admirable ouvrage, sont les premiers artistes du monde. Bien entendu, chacun de nous serait libre d'amplifier, en dix ou douze colonnes, ces lignes substantielles, et de broder sur ce thème unique les plus agréables variations; car si les directeurs n'aiment point notre critique, ils ne dédaignent pas notre publicité.
En résumé, le jour où il n'y aura plus de journaux, d'auteurs, ni d'artistes, et que les hommes aimables et spirituels qu'on condamne, sans pitié, à un métier d'esclaves, pourront se promener librement devant Tortoni et gagner cent mille francs par an sans jouer aucune pièce, sans même ouvrir leur théâtre, ce jourlà cesseront, d'un seul coup, toutes les grandes et petites misères de messieurs les directeurs.
18 juillet 1859.