COMÉDIE EN CINQ ACTES
DONT UN PIIOLOGUE
Représentée pour la première fois, à Paris, snr le théâtre du Gymnase-Dramatique, le Ifi janvier 1858.
HExNRY DIDIER
Pallida Mors aequo puisât pcde paupcrum tabernas Regumquc turrcs. O béate Sesti,
Vitœ summa brevis spem nos vetat inchoarc iongam ! Jam te premet nox, fabulseque Mânes,
Et domus exilis Plutonia
Horace.
Voici une comédie pour laquelle j'avoue ma prédilection. Cela vient peut-être de ce qu'elle m'a coûté beaucoup de travail. Pour la première fois, il est vrai, je tentais de développer une thèse sociale et de rendre, par le théâtre, plus que la peinture des moeurs, des caractères, des ridicules et des passions. J'espérais que le spectateur emporterait de ce spectacle de quoi réfléchir un peu, et je ne voyais rien de plus intéressant et de plus dramatique à lui soumettre que cette question des enfants naturels qui n'a cessé de me préoccuper depuis lors, et que je voudrais voir résoudre, même par un autre que moi, au bénéfice des enfants, bien entendu. J'y suis revenu dans V Affaire Clemenceau., dans les Idées de madame Aubray, dans la préface de la Dame aux Camélias, J'y reviendrai encore, au théâtre et dans le livre. C'est une idée fixe. Le sujet, d'ailleurs, est inépuisable, tant l'insuffisance de la loi en varie les formes et les conséquences, tant Tégoïsme, l'ignorance et la brutalité de l'homme le compliquent et l'aggravent de jour en jour. J'y perdrai mon latin très-probablement, car nombre de gens, bien^ assis dans la vie et bien tranquilles dans le monde, m'assurent que c'est là un des derniers moulins à vent de don Quichotte; que, le préjugé ayant tout à fait disparu ou peu s'en faut, il n'y a pas à s'en occuper, et que le temps fera ce qui reste à faire.
Moi, je trouve que l'homme qui met un enfant au monde, volontairement (et c'est toujours volontairement), sans lui assurer les moyens matériels moraux et sociaux de vivre, sans se reconnaître responsable enfin de tous les dégâts consécutifs, est un malfaiteur qu'il faut classer entre les voleurs et les assassins. Vous voyez que nous sommes loin de compte, mes contradicteurs et moi. Cependant, aujourd'hui, rassurez-vous, je ne traiterai pas la question, la pièce étant là pour la présenter sous une de ses faces nombreuses.
J'ai écrit le Fils naturel à Sainte-Adresse, dans la maison d'Alphonse Karr, alors déserte et démeubiée. Mon grand confrère avait abandonné et mis à vendre cette cage couverte de fleurs où il avait espéré chanter jusqu'à la fin de ses jours. Les Dieux sont morts qui faisaient de tels loisirs aux bergers musiciens. C'était en 1 853. Diane de Lys était arrêtée par la censure, sans aucune chance de retour. Il s'agissait d'écrire autre chose. Je partis pour Sainte-Adresse avec quelques amis, du papier neuf et des plumes d'oie. Mes amis étaient jeunes, gais, bruyants. Il n'y avait pas moyen de travailler à l'hôtel où nous vivions en commun. Le gardien de la maison de Karr m'offrit la clef de cet abri charmant; il me prêta une c-haise, et j'écrivis mes trois premiers actes sur mes genoux, dans la salle du rez-de-chaussée quand il pleuvait, dans le jardin quand il faisait beau. Nous revînmes à Paris, à la fin d'août, et ce n'est qu'en 4 857 que je repris cet ouvrage. Je n'avais cessé d'y penser. Au milieu de mes autres travaux, je polissais et repolissais mon commencement; mais, arrivé à la fin de mon troisième acte, je faisais comme les bêtes à bon Dieu qui, arrivées au bout d'une herbe et trouvant le vide, reviennent sur leurs pas. Je sentais que la situation, présentée jusqu'alors en drame, devait se retourner en comédie sociale et en moralité philosophique; je savais bien où j'allais, je voyais mon dénoùment clair, logique, implacable, mais je ne voyais pas le chemin par oij j'y pouvais amener le spectateur. Enfin, je trouvai, sinon la bonne voie, du moins la voie dont j'avais
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besoin, et l'œuvre s'acheva. Je m'en séparai avec peine. Elle avait été une amie, une confidente pendant plusieurs années. Je la relisais, j'ajoutais un mot, je supprimais une phrase, je la pondérais, je l'équilibrais de mon mieux, j'y aiguisais mon esprit comme à une meule, pour ainsi dire.
D'un autre côté, il me semblait qu'elle renfermait des choses bonnes à dire, et qu'elle pourrait servir de point de départ à un théâtre nouveau que j'entrevoyais alors et que je crois voir distinctement aujourd'hui. Ne me vint-il pas l'idée, pour concilier tout, de la donner sous un nom d'emprunt et de juger ainsi de la véritable portée qu'elle pourrait avoir! Je m'en tins longtemps à cette idée, que j'ai mise à exécution depuis, dans une autre circonstance, pour d'autres raisons, et dont les résultats m'ont paru excellents. Devant un inconnu le public est vraiment juge et ne se laisse plus influencer par la marque de la maison. Je ne disconviens pas qu'il pourrait y avoir danger à le dérouter, quand on a déjà une position faite dont on bénéficie d'avance à chaque tentative nouvelle; ce serait cependant, à un certain moment de la carrière, une étude intéressante à faire sur soi-même. Et puis le dérouterait-on longtemps? Ne l'habituerait-on pas plutôt à reconnaître l'auteur à l'exécution et non à la signature? Que de partis pris, que d'opinions préconçues on éviterait! Il faudrait pour cela que le secret fût bien gardé; il pourrait l'être, il l'a été à propos de la pièce dont je voulais parler plus haut. Personne n'était dans la confidence, et je n'ai rencontré que deux spectateurs, dont l'un était Francisque Sarcey et l'autre un homme du monde, mais très-expert dans les choses de l'esprit, qui aient reconnu dès le second acte le faire de l'auteur.
Deux spectateurs sur douze ou treize cents! c'est peu. Le public a donc encore beaucoup à apprendre en cette matière, et il y aurait véritablement plaisir à révéler, à la fin de la représentation, un nom* que quelques-uns seulement auraient eu le mérite de deviner. Cela forcerait en même temps l'écrivain à varier sa forme et à déguiser, à élargir son procédé. En
cas de chute, l'anonyme sérieux sauverait tout. Pour moi, j'accepterais volontiers ces épreuves, et, si même je pouvais me cacher toujours derrière cet X, je serais enchanté. Je crois que rien ne serait plus agréable que d'être célèbre sans être connu, si ce n'est d'être utile sans être célèbre. 11 y a peu d'hommes illustres, en effet, qui donnent physiquement la représentation de leur mérite et qui puissent supporter dans la forme extérieure la réputation qu'ils se sont acquise. Ils perdent presque tous à se produire; et je dis « presque », pour donner à ceux que mon opinion pourrait blesser le droit de se réfugier dans cet adverbe consolant. On jouirait véritablement de la renommée dans l'incognito; on saurait véritablement ce que les gens pensent de vous; on ne serait pas forcé de s'affubler d'une allure particulière, d'un langage de convention, d'une modestie toujours transparente. On n'aurait l'air ni d'un orgueilleux, ni d'un maniéré, ni d'un grotesque. On pourrait dire ce qu'on pense sans être accusé de malice quand on admire, d'envie quand on critique; on pourrait, fortune incroyable! être soi^ comme le premier venu, c'està-dire ce que personne ne veut croire qu'on est, quand on n'est pas celui-là. Ce moyen que je propose n'a qu'un défaut, celui d'être impraticable, parce que l'homme n'a qu'une idée, celle d'être au-dessus de ses contemporains pendant la vie et au delà môme de la mort, quand il a du génie, du talent, une valeur quelconque, et quelquefois pas de valeur du tout. Il veut être montré, il veut qu'on dise : « Le voilà, c'est lui. » Du reste, en aucun temps, le JE et le MOI ne se sont carrés comme de nos jours. Le dernier des écrivail leurs, comme le dernier des acrobates, veut, la photographie aidant, imposer à la postérité tout ce qui sort de lui. Et moi qui fais ici le sage, avec quel gonflement, dans deux ou trois occasions [le Fils naturel fut la dernière), je me suis laissé présenter au public ! Comme je me suis cru au-dessus de ceux qu'on ne voyait pas en ce moment dans la foule qui m'appelait! comme j'étais heureux d'humilier mes confrères, et comme j'ai su gré cependant à l'ami qui m'a guéri brutalement de cette
infirmité! A quoi serviraient les jours si chacun d'eux, en succédant à l'autre, ne nous infligeait pas un peu plus la connaissance de nous-mêmes. Pour ma part, quand j'évoque mon passé, je déclare que c'est encore en moi que j'ai trouvé le plus sûrement les ridicules, les passions et les faiblesses que j'ai mis sur le dos de mes personnages. Est-ce en les portant au compte d'autrui que je me suis débarrassé de quelques-uns? Peut-être ; en tout cas, j'ai fait de mon mieux pour me corriger, pour trouver le Yrai au milieu des erreurs de notre éducation parisienne et de nos mœurs factices, et, après tous les excès possibles de gloriole et de vanité, j'ai été, par grâce, saisi d'un véritable amour pour la simplicité et la bonhomie dont je semble me départir en ayant l'air de m'en vanter. Je voudrais que le bénéfice que j'en retire à cette heure encourageât à m'imiter sur ce point tous les hommes de mérite qui se croient nécessaires et adorés, qui prennent le Vox populi pour le Vox Dei, grosse erreur latine qui a fait son chemin comme toutes ces formules à double sens dont les événements se servent pour circuler tranquillement à travers l'ignorance et l'apathie des hommes. Bien à plaindre, en définitive, celui qui ne sait pas à quoi s'en tenir sur les foules, et qu'il y a juste assez de place pour son mépris ou sa pitié entre leur servilité et leur ingratitude!
Ce n'est donc pas pour m'immortaliser quelques jours de plus que j'écris ces préfaces; ce n'est pas non plus, en vérité, pour le plaisir de parler de moi; je m'y soustrais, d'ailleurs, autant que je puis; c'est pour causer, dans une époque où la causerie tend à disparaître, de choses qui me semblent encore, pour quelques esprits, aussi intéressantes que les affaires ou la politique; c'est aussi un peu pour donner à ceux qui viendront après nous (car nous mourrons un jour, il ne faut pas se le dissimuler), une notion aussi exacte que possible du va-et-vient de notre siècle bizarre, si curieux, si inquiet, si sceptique, si crédule, si nerveux, si exagéré, si sentimental, si révolutionnaire et si bon enfant. Je n'apparais cependant ni pour le punir, ni pour
le guider, ni pour le transformer, ni pour l'amuser même. Je ne suis ni dieu, ni apôtre, ni philosophe, ni bateleur. Je suis quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent, qui réfléchit, qui espère, et qui dit ou écrit ce qui le frappe dans la forme la plus claire, la plus rapide, la plus propre à ce qu'il veut dire. Si le, style n'est pas toujours d'une correction irréprochable, la pensée est toujours d'une sincérité parfaite, car j'aimerais mieux labourer l'arpent de terre que le travail m'a donné que d'imprimer un mot que je ne penserais pas. Je blesse souvent ainsi des idées reçues, des conventions établies, les préjugés et le qu'en dira-t-on dans lesquels la société vit tant bien que mal, qu'elle ne veut pas se voir reprendre, parce qu'elle en a l'habitude et parce qu'elle a horreur du dérangement. Bref, j'écris pour ceux qui pensent comme moi. Inutile de combattre les opinions des autres; on parvient quelquefois à vaincre les gens dans une discussion, à les convaincre jamais. Les opinions sont comme les clous; plus on tape dessus, plus on les enfonce. Tout notre pouvoir se réduit à dire ce qui nous parait être la vérité. Les hommes posent les chiffres et le temps fait la preuve.
Cependant, j'appartiens à un aij,, à une profession, à une classe, et c'est plus particulièrement à mes confrères présents et à venir que je m'adresse. Je voudrais les voir s'entendre mieux ensemble et se connaître mieux eux-mêmes. Ils accompliraient ainsi plus facilement la mission, le devoir qui leur incombe; ils emploieraient plus utilement la valeur qu'ils ont dans les mains et qu'ils neutralisent presque absolument par le besoin de l'individualisme, par les tentatives isolées qui ont pour but la gloire, la fortune, la popularité de chacun, au lieu d'avoir en vue l'influence du corps et le bien de tous.
L'homme n'est véritablement au-dessus de l'humanité ambiante que sur un seul plan : la vertu; et, comme il ne saurait y avoir vertu s'il n'y a humilité, ceux là seuls se trouvent avoir le droit de se considérer comme supérieurs à
autrui à qui il est interdit de savoir qu'ils le sont. Le talent, le génie môme est involontaire. Il n'est pas un eiïort de l'homme, il est un don de Dieu comme la beauté. Voilà pourquoi il n'est que de second ordre. Aussi la postérité ne le consacre-t-elie que s'il s'est fait vertu par la sincérité et par la communion dans le progrès universel avec le monde entier. La gloire pour la gloire est une spéculation honteuse. Les hommes heureux de leur célébrité sont des naïfs; les hommes fiers de leur génie sont dos sots.
Loin de moi la pensée de nier ou de dénigrer l'esprit d'émulation dont la jeunesse, mais la jeunesse seule, a si grand besoin. Il lui faut un but visible, palpable. La gloire est ce but. Mais, les premiers obstacles franchis, les premiers rivaux dépassés, le vainqueur qui s'enveloppe de pourpre, se couronne de lauriers et se livre à l'admiration des spectateurs est un histrion qu'ils ont raison de bafouer dès que son orgueil va plus loin que leur émotion, et que son immobilité s'impose. Or, notre grande, notre unique préoccupation, à nous écrivains, à nous auteurs dramatiques surtout, c'est de prouver que nous sommes forts, de lever des poids énormes, comme des athlètes, devant un public enthousiaste, et de tomber nos rivaux et nos amis aux applaudissements d'une salle idolâtre.
Eh bien, parlons franc, au risque de nous faire jeter des pierres; un peu de martyre, d'ailleurs, n'est pas à dédaigner. Quand le travail de l'esprit n'est pas la plus noble de toutes les professions, c'est le plus vil de tous les métiers. Le désespoir, la haine, l'envie, la misère, le doute, le vice et la démence sont au bout, quelquefois au milieu de cette carrière méprisable oh la concurrence remplace l'émulation, oii la popularité triche la gloire, où l'argent est un but, la débauche un aiguillon et l'ivresse une muse.
Le voyez-vous, ce malheureux jeune homme, au visage contracté, aux tempes jaunies, à la bouche grimaçante, aux yeux vagabonds? Il était né pour marcher libre et joyeux derrière une charrue, en semant avec un geste fier
Je grain de la moisson prochaine; le soir, il eût mangé devant l'âlre le pain gagné dans le jour; chacun de ses pas, de ses mouvements eût donné la vie! Regardez-le, dans la grande ville, pressant, le jour et la nuit, sa tête dans ses deux mains, la pétrissant et lui faisant suer des récits, des aventures, des combinaisons pour une foule affamée qui le dévore et passe à un autre quand elle ne peut plus rien tirer de lui. Pendant un temps plus ou moins long, cet homme fera épouser Henriette par Arthur, surprendre l'amant par le mari, empoisonner celui-ci, guillotiner celui-là, avec intérêt habilement suspendu à la fin du chapitre ou du feuilleton. Il va vendre successivement de l'amour, de lajaîousie, des larmes, de l'histoire, de la gaudriole, de l'argot, de la satire, de la morale, de l'éloge, de l'insulte, de la politique, du progrès, du sentiment, de l'obscénité, de la religion, de la copie enfin, de deux sous à cinq soils la ligne, selon le goût du lecteur, les tendances du journal et le cours du moment. Quand il aura mangé son fonds, il vivra sur le fonds d'autrui; il rafistolera les vieilles comédies, rapiécera les vieux romans, réchauffera les anas des vieux siècles. Il mangera les bibliothèques! il avalera les quais! II lui faut des idées, des anecdotes, des mots, du plaisir, de la notoriété, de l'argent. Dépêchonsnous, il s'agit d'être célèbre! une fois célèbre, on est coté! une fois coté, on est riche! une fois riche, on est libre! Libre ! Voilà le rêve de toutes les minutes, rêve irréalisable! Mais le journal est pressé ! mais le théâtre ne peut attendre ! nous nous mettrons deux, nous nous mettrons trois! nous passerons les nuits! Et la force? Nous prendrons du café. Et l'inspiration? Nous boirons de l'absinthe. Va, cervelle humaine, rends des pages, des phrases, des lignes, retourne-toi cent fois par jour, fais des évolutions sur toi-même, gonfle-toi comme une éponge, pressure-toi comme un citron jusqu'à ce que tu te dessèches subitement, que la folie te secoue comme un arbre dans une plaine, que la paralysie survienne, que l'hébétation arrive et que la mort termine tout. Alors, on pénètre chez l'homme connu. On y trouve le désordre, l'in-
digence, une ancienne maîtresse dont il avait peut-être fait une épouse dans une heure de lyrisme ou d'épuisement, de malheureux enfants déjà vôlus do noir, étonnés et pleurant à tout hasard. Cela sent encore le tabac de la veille. Il aimait tant à fumer! Pauvre garçon! On lui avait dit que ça lui ferait mal, mais il ne pouvait pas s'en déshabituer ! Comme on s'est amusé jadis dans ce salon-là, du temps de la petite une telle! Quelques amis l'accompagnent au cimetière, escortés quelquefois d'une foule curieuse ou sympathique, car on l'aimait bien. Il était si gai, — par moments! On raconte sur lui des anecdotes; on parle sur sa tombe; on lui met une pierre plate sur le nez; on revient manger un morceau; on bâcle quelques articles nécrologiques; on le découpe, on le débite pendant deux ou trois jours, on en mange, on en vit; on lui souscrit un monument; on écrit au ministère, on obtient une pension pour la veuve, une bourse pour un des enfants; et puis il faut reprendre cette existence frénétique qui l'a tué. Adieu, grand homme d'un an, d'un mois, d'un jour! 11 ne reste plus rien de toi. Dors tranquille enfin, voici l'éternelle nuit!
C'est dans cet enfer, dans ce bagne, dans cet égout que des milliers de jeunes gens se précipitent en riant, de bonne foi, trompés par la surface, croyant y rencontrer la fortune et la renommée comme on rencontre une charrette sur un grand chemin, au lieu de se cramponner au travail obscur, patient, certain, qui fait les hommes robustes, sereins, respectés, utiles et bons. J'ai traversé, moi qui vous parle, ces effroyables marais du commencement de la carrière; j'en suis sorti frissonnant et pâli, épouvanté de ce que j'avais vu, qui m'épouvante encore quand j'y rentre par hasard, soit pour serrer la main à un ancien compagnon, soit pour aller ramasser son corps et le conduire là où il ne s'agitera plus. J'y serais mort depuis longtemps s'il m'avait fallu y rester. Béni soit le Dieu, le maître quel qu'il soit des destinées universelles qui m'a éclairé pour que j'en sorte et qui m'a accordé une commutation de peine. Non! Dante, que l'on invoque toujours
quand il s'agit de supplices abominables, n'a pu trouver ni rêver dans le temps où il vivait, si troublé que fût ce temps, ce damné de la production intellectuelle, roulant sa propre tête comme Sisyphe roulait son rocher et la frappant contre des murailles d'airain pour en faire jaillir une dernière étincelle!
Et ce que je dis de ceux qui succombent dans la lutte, je le dis de ceux qui triomphent, des plus grands, des plus malins, des plus heureux, de ceux qui ont des organes puissants, de ceux qui tiennent boutique, de ceux qui ont découvert une mine du premier coup de pioche. Voulez-vous que je vous les nomme, ces forçats de la pensée à qui vous ne laissez ni repos ni trêve, que vous poussez en avant au nom de leur gloire, de leur fortune, de votre plaisir et de vos appétits, qui se relèvent sous le fouet, sachant bien qu'ils seront écrasés, dépassés, oubliés, s'ils ne courent pas comme les autres.
Laissons de côté ceux qui ne sont plus : Balzac, Eugène Sue, Frédéric Soulié, de Vigny, de Musset, Murger, Ponsard et tant d'autres, morts à la peine!
Qu'est-ce que vous faites de ceux qui survivent, de Lamartine, d'Hugo, de George Sand, de Dumas? Lamartine ! la figure la plus rayonnante des temps modernes, poëte, historien, romancier, homme d'État, critique, orateur, qui tient de Virgile, de Tacite, de Bernardin de Saint-Pierre, de Washington, d'Aristote, de Cicéron! Lamartine, dont ce siècle adolescent a mêlé à ses premiers rêves la poésie embaumée, qui n'a pas dans son œuvre une pensée qui ne soit chaste, un mot qui ne soit noble, à qui la Grèce eût consacré des autels, à qui l'Angleterre eût offert des palais, de quelles insultes ne l'avez-vous pas poursuivi, de quelles amertumes ne l'avez-vous pas abreuvé, parce que ce grand homme a eu le tort de croire un moment qu'un grand peuple pouvait être mûr pour une grande idée.
Ah' tu as été roi de France, poëte! Ah! tu as voulu émanciper ton pays! Ah! tu l'as cru digne de la liberté! Ah! tji nous as nourris de ta pensée, de ton sang, de ta chair, et tu as été assez imprévoyant pour ne pas battre monnaie, au
milieu de nos désordres, avec notre entliousiasme et notre reconnaissance, que tu savais bien ne pouvoir être durables! Ah! tu ne t'es pas enrichi de nos dépouilles, maladroit, et tu viens nous demander assistance et secours, et tu veux mourir au foyer paternel ! Rentre dans le brancard, malheureux! reprends le harnais, misérable! tire ton ancien camion, redeviens homme de lettres, donne-nous de l'histoire, de la critique, des souvenirs, des mémoires; mets ton cœur et ton passé en volumes, en chapitres, en paragraphes; si ça nous amuse autant qu'un petit journal et si ce n'est pas aussi cher qu'un grand, nous te payerons peut-être les vingt francs que tu nous demandes; mais ne compte pas sur autre chose pour le présent. Plus tard, quand nous serons sûrs que ça ne nous coûtera rien, quand tu seras bien mort, bien enterré, nous t'élèveronsdes statues, et, si quelque autre pays se vante de ses poëtes, ou si la France elle-même en produit un, nous battrons les uns et nous démolirons l'autre avec le chantre d'Elvire et l'auteur des Girondins. Jusque-là, bonhomme, permets que l'on t'immole à Hugo, le seul peut-être, h cette heure, qui te reconnaisse pour son maître!
Gloire à celui-là ! S'il était resté sur le sol natal, s'il était à portée de nos coups. Dieu sait ce que nous lui jetterions à la face; mais la fortune, dans sa bizarrerie, en a décidé autrement. Il s'est constitué centre au milieu de l'Océan, les pieds sur un rocher, le front dans la nue. C'est trop loin et c'est trop haut! nos armes ne portent pas là. Patience! Il aura bien, un jour ou l'autre, son heure de négligence, d'oubli, de foi. Il sortira de ses brumes; il descendra de son piédestal; il s'aventurera sur les flots; il verra alors ce qui se passera! Ah! tu nous as imposé le respect, l'admiration, la distance! Ah! tu t'es fait victime! Ah! tu étais riche! Ah! tu ne travaillais que quand lu voulais et tu ne disais que ce qu'il te plaisait de dire! Ah! nous n'étions pas de ta taille! Ah! tu as été le géant Athos, tu as retourné une île anglaise, tu t'y es taillé une montagne et tu t'es planté au sommet, dieu, autel et prêtre , et tu redescends parmi les hommes! A notre tour! et rira bien
qui rira le dernier. Meurs là-bas, je te le conseille, change-toi bien vite en statue :
Couvrant cette île de ton aile, Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté !
que ton Calvaire soit ton tombeau comme il a été ton temple! Après avoir été Athos, sois Encelade ! c'est le seul moyen pour toi de remuer encore un peu la terre quand tu ne seras plus dessus, mais dessous. En attendant, veux-tu savoir la vérité, cette vérité vraie que ne savent jamais ni les émigrés ni les rois? Je vais te la dire... Non; j'aime mieux me taire, tu ne saurais plus m'écouter et tu ne pourrais plus me croire. Reste dans tes nuages et dans tes illusions. Que l'affaire se règle maintenant entre toi et Dieu, puisque tu as voulu le regarder en face. C'est à plus simple que nous devons nos consolations, si nous avons encore le temps d'en offrir.
Vois-tu, de ton sommet diamanté, cette maisonnette blanche au milieu d'une plaine, au pied d'une petite colline, au bord d'une route à ornières où passe de temps en temps un chariot aux essieux plaintifs chargé de foin ou de légumes? Quel silence, quand le gémissement des roues est entré dans celte terre molle ! Que ferais-tu, dans ton olympe solitaire, de ces nuages légers et blancs comme de la ouate qui courent sous ce ciel bourgeois? Ils ne contiennent ni éclairs ni foudre. Us fondraient dans ta large main si tu te baissais pour les ramasser, si tu voulais en tirer les tonnerres dont tu as besoin.
Il est midi, l'heure où l'on voit tout! Regarde cette femme qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille; elle est toute seule; elle se promène au soleil, doucement; elle contemple son horizon vulgaire; elle écoute les bruits vagues de la nature; elle s'amuse à suivre de l'œil ces nuées dont tu ne veux pas. Elle cause avec le jardinier; elle se baisse pour respirer ses fleurs qu'elle se garde bien de cueillir; elle s'arrête; elle écoute!
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Quoi? Elle n'en sait rien elle-même! quelque chose qui n'est pas encore et qui sera un jour. Elle s'assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l'immensité, la voilà plante, étoile, brin d'herbe, océan, âme! Elle se souvient! Elle devine! Tout ce que tu entends au milieu des flots, elle l'entend aussi bien que toi sous son dôme do lilas, et les oiseaux, et les tempêtes, et tout ce qui chante, et tout ce qui pleure, et tout ce qui rit. Elle va errer, regarder, écouter ainsi, sans bien savoir ce qu'elle accomplit, somnambule de jour, et, à mesure que l'ombre gagnera la plaine, — comme ces plantes qui se sont imprégnées du matin au soir de rosée et de rayons, de pluie et de soleil et qui ne s'ouvrent et n'exhalent leurs parfums que la nuit, la nuit, cette femme restituera au monde de l'àme et de l'esprit tout ce qu'elle a reçu du monde matériel et visible ; car, cette femme, elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques. Léonard dessine sa phrase et Mozart la chante. Madame de Sévigné lui baise les mains et madame de Staël s'agenouille quand elle passe. Ce morceau de terre qu'elle habite, ce n'est ni le rocher de Prométhée^ ni le rocher de Sainte-Hélène, ni le rocher de Guernesey; c'est Palaiseau, non pas môme le Palaiseau de la Pie voleuse, c'est Palaiseau (Seine- et -Oise), un Palaiseau banal, qui ne la connaît pas, qui ne sait pas ce qu'il possède, qui n'a jamais entendu son nom ou qui n'y a rien compris.
Elle était là depuis dix-huit mois; je reviens de voyage, j'accours pour la voir. Ne connaissant pas le chemin, j'entre dans une boutique et je demande à l'honnôte commerçant dont le nom ne peut rester inconnu dans le pays, puisqu'il a eu le soin de le faire peindre sur son enseigne, je demande à cet homme de m'indiquer la maison de madame George Sand.
— Comment, dites-vous?
— Madame George Sand.
— George Sand? Qu'est-ce qu'elle foit, cette dame?
— Elle écrit! Enfin, c'est George Sand.
— George Sand? Je ne connais pas ça ici.
Je vois encore un tonnelier à qui je fis la même question pendant qu'il lavait ses bouteilles sur la porte de son cellier, et qui me fit la môme réponse, que je reçus une troisième fois d'un paysan qui passait. J'avisai enfin une maison cossue sur le seuil de laquelle une femme âgée, très-proprette, à bonnet ruche, lisait un journal. Elle lisait. Elle devait avoir lu au moins la Mare au Diable ou François le Champi. Elle me répondit cette phrase admirable :
— N'est-ce pas une dame qui est dans les papiers?
Quels papiers?
Je répondis oui. —Au fait ! les papiers pouvaient être des papiers imprimes. C'est ainsi que je trouvai la dame que je cherchais.
Voilà ce que c'était que la gloire en 1865, à trois quarts d'heure de Paris, par le chemin de fer de Sceaux, et rien n'est changé, je crois. Un jour, après un grand chagrin, ayant besoin de repos, c'est-à-dire d'argent, l'auteur d'hidiana voulut vendre cette maisonnette, la moitié de ce qu'elle lui avait coûté. Ce n'était pas exigeant. Il ne se présenta pas un acquéreur, pas même un curieux; et l'illustre propriétaire qui espérait revoir le pays enchanté du petit Zorzi, ne fut-ce que pour ajouter quelques lettres aux Lettres d'un voyageur, reprit son labeur quotidien et se remit, avec les autres filles de Danalis, à jeter de l'eau dans ce puits sans fond du xix'^ siècle, — que tu connais bien, mon très-cher père, et que tu aurais rempli à toi tout seul, si les forces humaines pouvaient y suffire.
Eh bien, il est venu à bout de toi, ce siècle vorace que tu as habitué à cette insatiabilité qui nous met sur les dents, nous qui ne sommes pas de ta force. Et cependant, à ce siècle né pour toujours dévorer, tu étais bien l'homme qu'il fallait, toi né pour toujours produire. Du reste, quelles précautions la Nature avait prises, quelles provisions elle avait faites en toi pour ces appétits formidables qu'elle était forcée de prévoir ! C'est sous le soleil de l'Amérique, avec du sang africain, dans le flanc d'une vierge noire qu'elle a pétri celui dont tu
devais naître et qui, soldat et général de la République, étouffait un cheval entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait à lui tout seul le pont de Brixen contre une avant-garde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l'eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils, élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel, poussé par le besoin et par son génie, s'abattit un beau jour sur la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l'ennemi, en bousculant, en abattant, en renversant tout ce qui ne lui faisait pas place. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tragédie, drame, histoire, romans, voyages, comédies, lu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le Journal, le Livre, le Théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules; tu as alimenté la France, l'Europe, l'Amérique; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n'as peut-être pas toujours assez éprouvé le métal dont tu te servais, et tu prenais et jetais dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui te tombait sous la main. Le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s'est coulé en bronze, ce qui venait d'ailleurs s'est évanoui en fumée. Tu as battu ainsi bien du mauvais fer; mais, en revanche, combien parmi ceux qui devaient rester obscurs se sont éclairés et chauffés à ta forge, et, si l'heure des restitutions sonnait, quel gain pour toi, rien qu'à reprendre ce que tu as donné et ce qu'on t'a pris! Quelquefois, tti posais ton lourd marteau sur ta large enclume. Tu t'asseyais sur le seuil de ta grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l'air, le visage souriant; tu t'essuyais le front ; tu regardais les calmes étoiles en respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t'évadais comme un prisonnier; tu parcourais l'Océan, tu gravissais le Caucase, tu escaladais l'Etna, toujours quelque chose de colossal, et, les
poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge, et la foule battait des mains; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie, et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce, et la générosité, que j'oubliais, qui t'a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude de la part de cette foule attentive et dominée jusqu'alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose. Tu lui avais trop donné. C'était nous qui étions venus! nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps-là et qui faisions le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. Voilà tout. Tu es devenu « Dumas père » pour les respectueux, « le père Dumas » pour les insolents, et, au milieu de toute sorte de clameurs, tu as pu entendre parfois cette phrase : « Décidément, son fils a plus de talent que lui! »
Comme tu as du rire !
Eh bien, non; tu as été fier, tu as été heureux, semblable au premier père venu; tu n'as demandé qu'à croire, tu as cru peut-être ce qu'on disait! Cher grand homme, naïf et bon ! qui m'aurais donné ta gloire comme tu me donnais ton argent quand j'étais jeune et paresseux, je suis bien heureux d'avoir enfin l'occasion de m'incliner publiquement devant toi, de te rendre hommage en plein soleil et de t'embrasser comme je t'aime en face de l'avenir! Que d'autres de mon âge et de ma valeur se déclarent tes égaux, ne portant pas ton nom , c'est affaire à eux, et je n'ai pas plus à leur reprocher qu'à leur envier cette supposition, moi qui serais aussi connu qu'eux rien qu'à être ton fils; mais il faut que la postérité, qui, quoiqu'il arrive, sera forcée de compter avec toi, sache bien, quand elle lira nos deux noms au-dessous l'un de l'autre, chronologiquement, dans le bilan de ce siècle, que je n'ai jamais vu en toi que mon père, mon ami et mon maître, quoi qu'on ait pu dire; que j'ai eu cette bonne chance, grâce à ton voisinage, de ne jamais m'exagérer, et de me
considérer toujours comme un bambin en étant obligé de me comparer toujours à ce père redoutable.
Du reste, il y a dans mon enfance un souvenir qui secrètetement battait en brèche mes jeunes vanités. C'est celui de la première représentation de Charles VII, à l'Odéon. Ce fut un four, comme on dirait aujourd'hui dans cet argot parisien qui remplacera peu à peu, si nous n'y prenons garde, la vieille langue française. J'avais huit ans, j'écoutais avec religion parce que c'était papa qui avait écrit ça- Je n'y comprenais rien du tout, bien entendu. ïu avais voulu que je fusse présent à cette solennité; tu étais superstitieux, tu croyais que je te porterais bonheur. Tu te trompais bien. Les cinq actes se déroulèrent au milieu d'un silence morne. Aussi quelle idée avais-tu de vouloir arrêter tout à coup, avec une œuvre sobre, ferme, simple, le mouvement que tu avais toi-môme et le premier imprimé au théâtre? Pourquoi tout à coup cet hommage à Racine, qu'on était convenu d'appeler un polisson? Nous revînmes ensemble tout seuls, toi me tenant par la main, moi trottinant à ton côté pour me mettre à l'unisson de tes grandes jambes. ïu ne parlais pas ; je ne disais rien non plus; je sentais que tu étais triste et qu'il fallait se taire. Depuis ce jour, je n'ai jamais longé le vieux mur de la rue de Seine, près du guichet de l'Institut (oii tu ne devais pas entrer), sans revoir nos silhouettes sur cette muraille humide, léchée ce soir-là d'un grand rayon de lune. Je ne suis jamais non plus revenu d'une de mes premières représentations les plus bruyantes et les plus applaudies, sans me rappeler le froid de cette grande salle, notre marche silencieuse à travers les rues désertes, et sans me dire tout bas, pendant que mes amis me félicitaient: «C'est possible: mais j'aimerais mieux avoir fuit Charles VIIj qui n'a pas réussi. »
Eh bien, pourquoi ce siècle, qui a encore plus de trente ans à vivre, vous a-t-il déjà dévorés, vous les grands, et nous grignote-t-il distraitement, nous les petits, comme le dessert de ce grand festin? C'est qu'il est le siècle le plus pressé qui fut jamais; c'est qu'il se sent emporté comme le
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vaisseau de Colomb vers un pôle inconnu; c'est qu'il croit déjà entendre les cataractes effroyables dont il rêve la nuit et qui doivent l'engloutir; c'est qu'il use ses yeux et ses télescopes à sonder la ligne brumeuse de l'horizon, et que le plus petit oiseau et le moindre brin d'herbe qui lui dénonceraient la terre promise lui seraient bien autrement chers que les plus riants souvenirs des campagnes natales. Quand il aura abordé, quand il aura planté sa tente, il se reprendra peut-être à entendre les bardes et les troubadours, les bergeries naïves, les aventures chevaleresques, les mélancolies douces et les délicatesses de l'âme; mais il n'en est pas là pour le moment. Le passé le pousse, le présent le menace, l'avenir l'épouvante. Il n'a plus besoin qu'on le charme, il n'a plus besoin qu'on le plaigne, il a besoin qu'on le sauve.
Pendant un certain temps, il vous a écoutés; vous chantiez son mal, et si bien! Il pleurait avec le « René » de Chateaubriand et le (( Jocelyn » de Lamartine; il doutait avec le « Didier » d'Hugo, 1' « Antony » de Dumas et le « RoUa » de Musset; il frissonnait avec Balzac, il délirait avec Sand. On était en pleine pathologie. Après vos diagnostics admirables, le malade vous a dit: « Pouvez-vous me guérir, maintenant?» Vous lui avez répondu : « Non ; nous ne pouvons que nous plaindre avec toi. » Alors, il vous a tourné le dos. Chateaubriand en est mort! Balzac en est mort! de Musset en est mort! Lamartine s'est jeté dans la politique, espérant, pour en finir, sauver la société d'un seul coup. Il a saisi le gouvernail, il l'a tourné si violemment, qu'il a fait pivoter le vaisseau sur lui-môme, et quil s'en est cassé les reins.
Hugo s'est précipité à sa place ; mais la barre, en se redressant l'a jeté par-dessus le pont, sur un rocher qui se trouvait là. Lepoëtea poussé un cri de colère qui aurait immortalisé sa chute, si la colère immortalisait; mais le vaisseau a continué sa marche sans lui, malgré les vibrations de sa lyre neuve, conime le vaisseau qui emportait Télémaque malgré les cris de Calypso.
Alors, Antony s'est changé en d'Artagnan, Lélia en Fa-
dette. Le siècle a souri ; mais il s'est contenté de sourire à ces souplesses et à ces métamorphoses, sans s'arrêter une minute.
C'est alors que nous sommes apparus, les uns avec la tradition classique, les autres avec la satire gauloise, ceux-ci, avec l'observation naturelle, ceux-là avec le tableau bourgeois. Nous avons cherché la vérité entre le rire et les larmes; nous l'avons trouvée, de temps en temps ; nous l'avons mise sous les yeux du spectateur. Tantôt il a battu des mains, tantôt il s'est révolté, et maintenant, il commence à nous dire, comme à nos prédécesseurs : « Eh Hien, après? Que nous importe de savoir comment nous sommes, et sommesnous bien comme vous le dites? D'ailleurs, nous ne venons pas ici pour nous retrouver, mais pour nous fuir. Donneznous l'Espérance! Vous ne le pouvez pas? Alors, donneznous l'Oubli! »
Et le voilà qui se détache encore pour aller à ceux qui devaient nécessairement venir et qui sont venus à la suite de toutes ces convulsions et de tous ces mélanges. Ceux-ci sont les malins. Ils se sont fait ce raisonnement : « Ah ! dix-neuvième siècle égoïste, glouton, ingrat, tu as usé, dévoré, rejeté tous ceux qui se sont sincèrement dévoués à toi. Tu es vieux à cetie heure et tu t'ennuies! Attends un peu! Nous avons ce qu'il te faut, et, puisqu'il n'y a plus moyen de te sauver et que tu n'as plus la force de te défendre, nous allons l'achever d'abord, et te dépouiller ensuite. Tiens! voilà des plaisanteries de carrefour, de la musique de sauvages, des chansons de cabaret, des lazzis crapuleux, des danses obscènes, de \» gaieté épileptique, quelque chose qui tient du cimetière et de la Courlille, le Carnaval de la fosse commune. L'homme, pour te faire rire, s'avilira jusqu'à se disloquer; la femme jusqu'à se mettre toute nue pour t'exciter un peu. Ah ! tu veux être grisé, empiffré, abruti! ÏMonte chez nous, joli jeune homme; paye avant d'entrer, et nous allons bien rire..., nous surtout! »
Et le théâtre se fait tréteau, et le comédien se fait pitre, et l'actrice se fait... tout ce qu'on veut.
Le vieillard, qui sent bien, à certaines secousses céré-
n PRÉFACE.
braies, qu'on le mène trop vite, essaye par moments de se remettre sur ses jambes, de se rappeler sa jeunesse, ses chastes amours, son innocence, sa foi. Il voudrait revoir la campagne, respirer l'air vivifiant des forêts, entendre les chansons matinières. Il s'exalte tout à coup pour une œuvre jeune et ferme comme un libertin pour une vierge, mais les forces lui manquent bientôt; il retombe dans ses éréthismes impuissants, dans ses hystéries séniles,et il retourne aux bacchanales, en bredouillant : « Allons! Muse de la rue, fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu m'étourdisses, que je ne voie pas ce que je devrais voir, que je n'entende pas ce que je devrais entendre et que je meure aussi gaiement que possible. Après moi la fin du monde, comme a dit le petit roi! » Ce que je disais de l'amour dans la préface de la Daîub aux Camélias^ je puis donc le dire de l'art dans cette préface nouvelle. La prostitution, hélas! a envahi l'esprit de l'homme de lettres comme elle a envahi le cœur de la femme, et l'un demande au public combien il donne, comme l'autre demande au prétendant combien il a.
Il se prépare une réaction, assurent les quelques esprits sérieux que cet abaissement désole.
Évidemment, il y aura une réaction. Il y en a toujours une : quand on a fait longtemps la même chose, homme ou nation, on éprouve le besoin défaire la chose opposée pendant un espace de temps à peu près égal. C'est le jour après la nuit, le chaud après le froid, c'est la loi de rotation et d'équilibre. Dépend-il de nous que celte réaction soit féconde, durable, définitive? Voilà la question. Oui. Jamais le théâtre, qui se dégrade et s'avilit à cette heure, entre les mains du plus grand nombre (parmi lesquels l'art véritable regrette des transfuges d'un véritable talent), jamais le théâtre n'a eu plus belle occasion et plus sûre d'affirmer sa puissance morah'satrice. En effet, par suite du mouvement qui s'est opéré dans les mœurs, par les rapports internationaux, par le progrès des idées et des sciences, par la plus grande connaissance que l'homme à acquise de lui-môme, par l'accroissement d'un pu-
PRÉFACE. n
blic qu'alimentent et transforment les grands courants étrangers qui le traversent, nous détenteurs de la forme dramatique, possesseurs de la scène, nous sommes devenus une des forces les plus incontestables, la plus incontestée si nous le voulons, et nous n'avons pas l'air de nous en apercevoir, et c'est ce moment unique dans l'histoire de Tart que nous choisissons pour abdiquer.
Nous sommes plus puissants que la guerre, car nous ne détruisons pas, nous créons, et nul, fût-il César ou Charlemagne, ne peut nous reprendre nos conquêtes. Au contraire, plus on nous envahit, plus on nous étend; plus on nous pille, plus on nous enriciiit; — plus puissants que la politique, car nous ne devons dire que la vérité, car nous ne relevons pas des événements et ne dépendons pas du fait; — plus puissants que la presse, car nous avons le relief, la couleur, la répétition quotidienne, régulière, plastique de notre pensée, nous avons la parole, le regard, le geste, l'action, la vie en un mot, et tous les sens de l'homme nous sont ouverts; — plus puissants enfin que l'éloquence elle-même, car notre corps n'est pas forcé de se transporter là où nous voulons parler; nous nous distribuons à l'infini, nous substituons à nous des centaines de personnages, des milliers d'interprètes, et nous avons sous nos doigts tout le clavier humain, depuis le rire le plus insensé jusqu'aux larmes les plus amères. Une seule puissance nous est supérieure, — la Religion, parce qu'elle ne traite que du côté divin de l'homme et ne l'entretient que de ses aspirations sublimes, profondes — et dernières. Je dis : la religion, je ne dis pas : l'Église, une certaine Église surtout. Que celle-ci le sache bien, en se déclarant notre ennemie, elle nous reconnaîtson égale; et, du jour oij, en réponse à ses mépris et à ses excommunications, Molière, qui savait bien ce qu'il faisait, quoi qu'il ait dit, lui a jeté Tartuffe au visage, elle a compris que nous disposions des consciences comme elle, et elle n'a cessé do tonner contre nous. Elle nous attaque, donc elle nous craint; elle a tort; car nous marchons forcément vers le môme but,
puisque nous partons du même principe : la représentation (Je ridée par l'homme. Sous peine de mort ou d'avilissement, nous ne pouvons plus procéder, comme elle, que parla propagation de la plus haute morale (je parle, bien entendu, de ceux qui se respectent dans ceux qui les écoutent). Comme elle, nous nous adressons aux hommes assemblés, et l'on ne peut parler longtemps et d'une ntanière efficace à la multitude qu'au nom de ses intérêts supérieurs.
Nous sommes donc perdus, et je le répète et l'affirme, ce grand art de la scène va s'effîloquer en oripeaux, paillons et fanfreluches, il va devenir la propriété des saltimbanques et le plaisir grossier de la populace, si nous ne nous hâtons de le mettre au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l'âme.
Un art qui, pour nous en tenir à la France, a produit Poly dicte j Alhalie, Tartufj'e et le Mariage de Figaro, est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable quand il a pour base la vérité, pour but la morale, pour auditoire le monde entier; et c'est le monde entier qui nous écoute aujourd'hui. Nous ne convoquons plus comme nos maîtres une petite assemblée de lettrés, de délicats, d'oisifs aimables et spirituels, trop peu nombreux pour imposer leur opinion à leurs contemporains et forcés de soumettre à l'avenir la consécration de leurs jugements. Aujourd'hui, nous tenons sous notre parole, durant cent, deux cents, trois cents représentations, un public varié, mobile, ondulant, distrait, qui vient à nous, je le veux bien, entre deux gares, tout en bouclant sa malle, en regardant sa montre et en lisant la cote, mais des mœurs duquel nous faisons partie comme la vapeur et l'électricité, qui ne peut plus se passer de nous parce qu'il ne sait plus rester chez liii^ qui veut entendre parler parce qu'il ne sait plus lire, et à qui nous pouvons dire tout ce que nous voulons, car ce n'est pas lui, comme on le croit, qui nous impose son goût, c'est nous qui lui imposons le nôtre.
Indiquons le but à cette masse flottante qui cherche son chemin sur toutes les grandes routes; fournissons-lui de
nobles sujets d'émotion et de discussion. Seulement, n'oublions pas que, modifié dans sa composition, ce public modifie forcément nos procédés et nos traditions. Il n'a plus le temps de s'arrêter et de se recueillir pour admirer et immortaliser un esprit plus ou moins original, plus ou moins littéraire. Le chef-d^uvre pour le chef-d'œuvre ne lui est plus suffisant, pas plus que la safre sans le conseil, pas plus que le diagnostic sans le remède. Et puis rire toujours de l'homme sans bénéfice pour lui, c'est cruel, c'est lâche, c'est triste. D'ailleurs, tel qu'il est aujourd'hui, il ne sera attentif qu'à ce. qui le frappera tout de suite, à ce qui l'aidera dans ses recherches, à ce qui le servira dans ses intérêts. C'est du théâtre en plein air que nous faisons, à ciel ouvert, sur la place publique. Il faut que nos personnages puissent être éclairés sur toutes leurs faces, non plus par la lumière partiale de la rampe, mais par les rayons dévorants du soleil, qu'ils soient vrais' des pieds à la tôte, et qu'en môme temps, pour qu'ils puissent être vus et entendus de cette foule immense, ils soient surélevés comme taille, haussés comme Ion, tout en conservant, comme les figures de Michel-Ange, l'harmonie, la proportion et le mouvement dans \epli(s grand que nature. 11 nous faut peindre à larges traits, non plus l'homme individu, mais l'homme humanité, le retremper dans ses sources, lui indiquer ses voies, lui découvrir ses finalités; autrement dit, nous faire plus que moralistes, nous faire législateurs. Pourquoi pas, puisque nous avons charge d'âmes?
La vieille société s'écroule de toutes parts; toutes les lois originelles, toutes les institutions fondamentales, terrestres et divines sont remises en question. Les sentiments hésitent et frissonnent, la passion doute, les vérités d'autrefois tremblent à ce vent nouveau. L'homme ne se retrouve plus dans ce qu'il était jadis, il se cherche partout avec curiosité, avec désespoir, avec ironie, avec terreur. Il traverse une des nuits de l'Ame, qui a ses jours et ses nuits comme les mondes physiques, seulement immenses, éternelles au premier aspect. Pollron, il chante à tue-tôte, croyant donner le change à Celui m. 2
^6 PRÉFA.GE.
-qui l'écoute et le regarde passer dans l'ombre; mais il pressent, malgré tout, une destinée autre, il distingue par moments, au-dessous de l'horizon, une lueur vague qui lui rend, à de certaines heures, la terre transparente.
Est-ce le dernier rayon du soleil disparu? Est-ce le premier rayon de l'aurore espérée ? C'est l'aurore évidemment, l'aurore du jour le plus long et le plus éclatant peut-être que le monde aura vu briller dans ces saisons des temps , où les minutes sont des années, où les jours sont des siècles.
Quelle Idée nouvelle allume secrètement le foyer de cet •astre naissant ? C'est la Vérité, qui utilisera, sans parti pris, sans exclusion, sans légendes et sans mystères, toutes les virtualités éparses et qui s'ignorent. Rallions-nous donc à elle le plus tôt que nous pourrons, car il n'est pas un esprit sincère qui ne l'entrevoie. Aidons l'homme à trouver la direction qu'il cherche, la solution qu'il demande. Notre siècle est usé, mais les Siècles ne le sont pas. Il y a plus de vieillards que jamais, mais il y a toujours des enfants. Laissons ceux-là mourir comme ils l'entendent, et faisons vivre ceux-ci comme ils doivent.
Nos maîtres, qui ont accompli la mission de leur époque, nous ont laissé beaucoup à faire, et, je le crois sincèrement, plus qu'ils n'ont fait. Ils ont appris à l'homme comment il est, ils nous ont réservé de lui apprendre comment il doit être, -et, je le déclare en leur nom, c'est à ce résultat qu'ils tendraient, s'ils étaient à notre place. Ce qu'il faut regretter, pour l'intérêt commun, c'est qu'ils n'y soient pas. Essayons donc de les suppléer au moins par le nombre et par le résultat. Ayons la bonne foi des écrivains du xvir siècle avec l'entente et les convergences de ceux du wiu*^ siècle, et ce que nous voudrons détruire sera détruit , et ce que nous voudrons maintenir sera maintenu. Imitons en cela Voltaire, pour qui le théâtre n'était qu'une tribune. — Mais le théâtre de Voltaire est mort! — C'est vrai ; mais Voltaire vit. Qu'importe que la balle 5oit perdue, pourvu que le coup porte et que le soldat reste.
Le théâtre n'est pas le but, ce n'est que le moyen. L'homme
moral est déterminé, l'homme social est à faire. L'œuvre qui ferait pour le bien ce que Tartuffe a fait contre le mal, à talent égal, serait supérieure à Tartuffe; voilà ce que je veux dire.
Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de Vart pour Vart, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile, en un mot, est une littérature^ rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pure et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu'on me cite un seul écrivain^ consacré par le Temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plusvalue humaine.
« Alors, diront ceux qui ne comprennent pas très-vite, c'est du Berquin à haute dose que vous nous conseillez de faire? c'est de l'Ennui majestueux que vous voulez nous voir distribuer?»
Je vous conseille de faire du Berquin, si le Berquin peut servir; je vous cpnseille de faire du Rabelais, si le Rabelais peut être profitable; je vous conseille de faire n'importe quoi^ pourvu que vous le fassiez loyalement, et en sachant bien ce que vous faites, que votre talent ait sa raison d'État, et que je bénéficie, moi, auditeur et lecteur, de l'autorité que je vous accorde, du droit que vous réclamez de parler seul aux autres hommes; je vous conseille enfin, quand l'esprit humain monte à l'assaut, de ne pas rester en arrière avec les femmes et les enfants, sinon, tout ayant augmenté, vous ne serez plus abandonnés avec indifférence, vous serez chassés ave:^ dégoût, comme il doit advenir à ceux qui ont jeté leurs armes au moment du combaL
10 avril 1868.
PERSONNAGES ^^Zé^'r^,,.
CHARLES STERNAY MM. Dupuis.
JACQUES Lagrange.
LE MARQUIS ^D'ORGEBAC. . . Derval.
ARISTIDE FRESSARD Geoffroy.
LUCIEN DiEUDONNÉ.
LE DOCTEUR Blondel.
CLARA VIGNOT M-nesKosE Chéri.
HENRIETTE STERNAY Marquet.
LA MARQUISE Mélanie.
HERMINE Delaporte.
MADAME GERVAIS Georgina.
Domestiques.
La scène se passe, au prologue, à Paris en 1819; au le' acte, à Ingouville, chez madame Stcrnay; au 2», au Havre, à l'hôtel de France; au 3«, chez le marquis d'Orgebac, à la caoapagne, près Paris; au 4«, à Paris, chez Clara Vignot.
LE