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m'intriguez si fort depuis une heure, que je vous achète toute votre votre boutique, à une condition : c'est que vous me direz qui vous êtes, ou du moins ce que vous faisiez avant de vendre des bonshommes de bois sur le boulevard.
— Hélas t monsieur, si je savais le latin, je vous répondrais comme Énée à Didon : Vous me demandez là une douleureuse histoire. Tel que vous me voyez, j'ai été directeur d'un théâtre de province, et j'aurais fait fortune si j'avais eu un peu d'argent; mais comme je n'avais pas un sou pour commencer, j'ai dû prendre des commanditaires. Ah! monsieur, si vous êtes jamais directeur, jetez-vous dans un puits la tête la première, plutôt que d'avoir recours à ce que l'on nomme des bailleurs de fonds. J'en avais trois et point des Arabes. Le premier m'a imposé de jouer ses ouvrages, qui m'ont ruiné. Le second m'a fait engager sa maîtresse qui criait comme un aigle. Le troisième me prêtait son argent à des conditions plu« douces : cinquante-huit pour cent d'intérêt, trois loges à l'année, soixante stalles d'orchestre tous les soirs, et le droit de les vendre sur la voie publique avant l'ouverture des bureaux. Mes frais étaient énor-
mes; la mise en scène absorbait les recettes; mes chanteurs me faisaient la loi et prétendaient être payés sifr le pied de Mario et de Tamberlick. J'ai succombé, mais je me le suis tenu pour dit. Je n'ai point recommencé, comme beaucoup de mes confrères. La leçon m'a été profitable, et je vous jure qu'on ne m'y prendra plus. Maintenant je cours les foires, heureux de rien, content de peu ; je vis au jour le jour ; je dégrossis moi-même mes bonshommes avec une pointé de canif; mes frais ne sont pas exorbitants, et je n'ai point de commanditaires. Enfin, grâce aux braves gens comme vous, monsieur, — et il me fit un salut des plus gracieux, — qui veulent bien m'honorer de leur confiance, je ne suis pas à plaindre, vous le voyez, et je tire un meilleur parti de mes petits musiciens de bois que de mes illustres artistes en chair et en os.
13 janvier 1861.
De toutes les forces qui mènent le monde, la force d'inertie est la plus puissante et la plus irrésistible. Elle consiste à répondre toujours : « Oui,0) et à ne rien faire, à laisser dire et à suivre invariablement la même ligne de conduite, à user la volonté la plus déterminée par l'inaction la plus absolue, à prendre le temps comme il vient, les hommes comme ils sont, et à lasser les gens jusqu'à ce qu'ils pensent à autre chose ou qu'ils en prennent leur parti. Ceux qui emploient cette force avec patience et discernement arrivent à des résultats prodigieux. Ils sont inviolables et inamovibles. Pour me borner à mon sujet,
presque tous nos théâtres sont gouvernés par cette force et ne tiennent aucun compte ni des critiques, ni des conseils, ni des soulèvements de l'opinion, ni des ordres de l'autorité, ni même, — obstination singulière I — du vide qui se fait dans leur salle et dans leur caisse. Mais qu'on y prenne garde : si cela convient aux directeurs, cela est désastreux pour les établissements qu'ils dirigent, et vous verrez qu'un beau jour on fera partout relâche à la fois, parce qu'il n'y aura plus ni pièce, ni acteur, ni public.
J'aime les optimistes qui n'ont pas assez d'éloges pour ce qui est l'opprobre du théâtre. Je croyais qu'il n'y avait plus autant de ces bonshommes depuis Candide ; je me trompais ; le nombre s'en est considérablement accru. Fi des critiques dégoûtés qui n'ont aucune sympathie pour nos modernes chefs-d'œuvre f Candide est plus indulgent que cela : il est assez content, et, si vous le poussez un peu, il vous avouera qu'il est ravi. Il trouve non-seulement que tout est bien, mais que tout est pour le mieux. Le drame le plus sot, le plus lourd, le plus ennuyeux lui paraît fort intéressant et fort bien écrit. Un acteur affreux, qui a de la bouillie plein la bouche, prononce admi-
rablement au gré de Candide. Une actrice contrefaite, nouée, malingre, est un trésor de grâce et de beauté. La farce la plus immonde, la danse la plus indécente ont droit à nos égards et à nos tendresses. C'est de l'esprit gaulois; c'est du pur Rabelais, du Molière, du Lafontaine. 0 Candide! viens, que je t'admire! Les directeurs te serreront dans leurs bras, te porteront en triomphe et se retrancheront plus que jamais dans leur force d'inertie.
Il ne faut pas croire, cependant, que cela n'arrive qu'à Paris. Tutto il mondo è paese. On en voit partout de curieux exemples. J'ai connu, étant très-jeune, à Parme — cette ville si bien étudiée par M. de Stendahl, — un imprésario qui était l'idéal du genre. Il se nommait Tranquille; Dieu veuille avoir son âme( C'était un. homme (J'assez belle taille, qui mangeait bien, buvait mieux, dormait sur ses deux oreilles et se moquait du reste.
Le théâtre qu'il dirigeait avait une subvention du gouvernement, car, de tout temps, l'Italie a beaucoup dépensé pour ses spectacles. Outre la subvention du duc, quelques jeunes gentilshommes parmesans, grands amateurs de musique, s'étaient cotisés pour
combler de leur bourse le déficit qui serait constate? à la fin de chaque saison. Ces jeunes seigneurs avaient aussi formé un comité pour surveiller leur imprésario. Mais c'était plutôt une surveillance nominale que réelle. Tranquille savait fort bien que ses aimables protecteurs étaient gens d'esprit et de plaisir, et que, pourvu qu'il leur montrât de temps à autre quelques frais minois ou quelques jambes bien faites, ils n'avaient ni l'envie ni les moyens de contrôler sérieusement sa gestion.
Ainsi le brave homme ne courait aucun risque ; il ne faisait absolument rien, touchait de beaux appointements et avait une part dans les bénéfices. A la vérité, ces bénéfices n'existaient que sur le papier, car, tant qujil fut directeur il n'y eut que des pertes. Mais si les autres se ruinaient. Tranquille menait la vie douce, et voici à quoi se bornaient ses fonctions directoriales. Lorsqu'il prit le théâtre, il trouva un opéra et un ballet qui faisaient les délices du public. L'opéra était : Les aventures de Scaramouche et le ballet : ^ La chatte métamorphosée en femme. Tranquille fit appeler l'imprimeur et lui commanda six mille aftiches des Aventures et six mille de la Chatte,
— Ah ! mon Dieu ! s'écria l'imprimeur, que voulezvous faire de tant d'affiches?
— Vous mettrez la date en blanc, répondit gravement Tranquille.
— Mais encore une fois, monsieur, il y en a là pour ti'ente ans.
— Quand il y en aurait pour quarante, qu'est-ce que cela vous fait? J'ai l'intention de jouer un jour la Chatte^ et un jour Scaramouche^ jusqu'à la consommation des siècles et des affiches.
— Mais, monsieur, vous n'y songez point : le public aura bientôt assez de vos deux vieilleries, et vous serez forcé de lui donner autre chose.
— C'est ce que nous verrons, dit Tranquille. Exécutez mes ordres, et ne vous mêlez point de ce qui ne vous regarde pas.
Au bout de quelque temps, plusieurs ' abonnés firent entendre des plaintes. Votre opéra est charmant, disaient-ils, et votre ballet délicieux; mais voilà deux ans que vous nous les faites avaler, ne serait-il pas temps de changer de spectacle?
— Ah ! messieurs, fit le directeur en s'indinant jusqu'à terre; je suis complélemen: do votre avis. S'il m
tenait qu'à moi vous auriez tous les mois un opéra nouveau, et tous les quinze jours un nouveau ballet. Mais, voyez-vous, je ne suis point le maître. J'ai les mains liées. C'est le comité qui ordonne, c'est le comité qui dirige, c'est le comité qui gouverne; je ne suis que le serviteur très-humble du comité.
Cependant les jeunes seigneurs qui composaient ce comité redoutable, trouvant aussi qu'on donnait trop de Chatte et trop de Scaramouche, se décidèrent bien à regret, car ils étaient fort engoués de leur directeur, à lui demander poliment s'il ne songeait pas à monter quelques nouveautés.
— C'est ce que j'allais proposer à Vos Seigneuries, dit humblement Tranquille en leur tirant de profondes révérences. Si vous n'y voyez point de difficulté, je commanderai un ouvrage en trois actes au maestro Pantaleoni, et un ballet pantomime au célèbre Gamba-Storta. Je profiterai aussi de l'occasion pour renouveler la troupe. Elle se compose, comme Vos Seigneuries le savent bien, d'un ténor poussif, d'une prima donna essoufflée, d'un baryton qui chante faux, et d'une basse chantante qui ne chante plus du tout, Je vais mettre mes amis en cam-
LA FORCE D'INERKE 143
pagne pour chercher d'autres artistes qui puissent débuter dans les nouveaux ouvrages que je prépare, et je prends devant vous, messeigneurs, l'engagement formel que, dans dix ans d'ici, au plus tî^rd....
— ^Comment! dans dix ans? vous voulez que nous attendions dix ans votre opéra et votre ballet?
— On voit bien, dit Tranquille avec un respectueux sourire, que Vos Seigneuries n'ont jamais dirigé de théâtre. Les choses ne marchent point comme on veut : ^'il ne tenait qu'à moi, ïïïqs jeunes maîtres, vous seriez servis dès demain. Mais je suis le valet très-humble des autei^rs, des compositeurs, des chefs d'emploi, des peintres, des costumiers, des machinistes, et, j'ai beau les presser, ils n'en finissent point. Il faut six mois pour chercher un sujet, six mois pour faire le plan d'un ouvrage, six mois pour écrire un libretto. On me l'apporte ; bon! ne me faut-il pas deux ans pour le lire et pour noter en marges mes corrections? Je le rends au musicien ; celui-ci fait sa besogne çn six mois, on ne dira pas qu'il perd du temps. Mon devoir est de lire la musique, et comme je ne m'y eptends. pas beaucoup, le moins que je puisse y consacrer c'est une anjiée; niettpns un an
14i COMÉDIES ET COMÉDIENS
pour copier les parties, un an pour les revoir, trois ans pour les répétitions, deux pour les raccords, faites vous-mêmes le calcul! Et remarquez, je vous prie, que je ne compte pas les indispositions, les congés, les rhumes; la première chanteuse qui est enceinte, la première danseuse qui se donne une entorse. Ah f mes chers maîtres, c'est un triste métier que celui de directeur, et si je ne vous étais attaché par un dévoùment sans bornes, il y a longtemps que j'aurais eu l'honneur de vous donner ma démission.
— Pardon, monsieur Tranquille, dit l'un des plus jeunes membres du comité, est-il bien nécessaire de répéter trois ans un opéra en trois actes? ne pourriezvous point nous faire grâce de quelques mois?
— Cela ne se peut, dit Tranquille.
— Et pourquoi?
— Parce qiie cela ne s'est jamais fait.
— Ah! dirent les autres d'un ton convaincu. Et on leva la séance. '
Ce jour-là. Tranquille dîna de meilleur appétit qu'à l'ordinaire, se coucha de bonne heure et dormit d'un seul trait jusqu'au lendemain matin. Ses amis l'acImimioTit^ et il y avoit do quoi, On revint plusieurs
LA FORCE D'INERTIE i45
fois à la charge ; mais, chaque fois, le directeur, tout en protestant de sa docilité, de son zèle et de son obéissance, n'en faisait qu'à sa tête, c'est-à-dire qu'il s'abstenait complètement. Siistine et abstine^ c'était sa devise. A la fin, le comité se lassa de lui faire des remontrances; les abonnés restèrent par habitude; ils n'écoutaient plus l'opéra, et le ballet les intéressait peu, mais ils lorgnaient les danseuses.
Tranquille mourut, laissant une fortune honnête et la réputation d'un homme aimable, doux, obligeant, surtout quand on ne lui demandait rien. Les nouveautés qu'il devait mettre en scène sont encore à l'état de projet, et l'un de mes amis qui se trouvait à Parme, avant l'annexion de ce duché au Piémont, y vit jouer la Chatte métatnorphosée en femme et les Aventures de Scaramouche.
Prodige de- la force d'inertie t
Combien de mesures excellentes n'ai-je pas vu prendre ici qui ont avorté par le mauvais vouloir ou l'apathie de certains directeurs ? Combien de circulaires dont on ne s'est pas plus soucié que si on ne les avait jamais reçues?
Oï) nomrpe une commission pour supprimer les
mauvaises places, comme on a supprimé les logements insalubres. On constate que d^ns plusieurs théâtres il y a des loges où l'on manque d'air, où l'on étouffe, où l'on ne voit rien du tout ; d'autres que l'on loue pour quatre places et où il peut tenir à peine deux personnes. A-t-on supprimé ces boîtes dangereuses et malsaines ? Nullement. Il s'est trouvé un directeur facétieux qui a prétendu prouver que ces places-là étaient recherchées de préférence; qu'on ne venait pas pour voir au spectacle, mais pour ne pas être vu, et que si on ne louait pas quarante francs une loge qui en vaut dix, personne n'en voudrait. Ce raisonnement a paru sans réplique ; on a laissé les choses telles qu'elles étaient, et on loue toujours pour quatre ou cinq places des loges où deux hornmes de moyenne taille ne peuvent se tenir assis, nj cpijcbés, ni debout.
Force d'inertie t
Que n'a-t-on pas dit contre les marchands dp billets, et contre cet étrange abus qui fait qu'on ne trouve plus de places au bureau, quand on vous en vend publiquement à deux pas, chez un marchand de vin,^ moyennant deux, trois, quatre et jusqu'à dix frapcs de prime! Est-ce que les marchands de yin paient
patente pour vendre des billets de spectacle? Et de quel droit les marchands de billets prélèvent-ils un impôt sur les théâtres, sur les auteurs et sur le public? Il y a longtemps qu'ils auraient dû disparaître. Promenez-vous, un soir de première représentation, devant tous nos théâtres, grands et petits, vous verrez ces aimables industriels plus empressés, plus nombreux, plus florissants que jamais.
Force d'inertie !
On a défendu, avec beaucoup de raison, de mettre des tabourets à l'entrée de l'orchestre, des galeries et des couloirs ; ils obstruent le passage, gênent les spectateurs, et seraient un danger terrible en cas d'incendie. Trois jours après celui où cet ordre si sage était donné, les garçons et les ouvreuses achetaient des tabourets supplémentaires, pour en mettre six où ils en mettaient trois auparavant ; ce sont des remparts, des barricades, de véritables fortifications que ces petits sièges, entassés les uns sur les autres, de sorte que si le feu prenait au théâtre, ce dont Dieu nous préserve ! on ne pourrait jamais les escalader.
Force d'inertie !
Il a été recommandé aux directeurs, dans un but
d'humanité, de ne point faire répéter les artistes passé minuit. Y a-t-il une mesure plus équitable et plus humaine? Les heures de travail sont réglées dans tous les ateliers, pourquoi ne le seraient-elles pas au théâtre ? Il y a des directeurs impitoyables qui gardent jusqu'à trois et quatre heures du matin les artistes qui n'en peuvent plus, qui tombent d'épuisement et de fatigue. Et pourquoi cela, je vous prie? Pour les faire servir d'accessoire et de complément aux machines, pour les faire passer par une fausse trappe où ils risquent d'avoir les jambes emportées ou pour les hisser dans une apothéose, où leurs jupons brûlés et leurs chairs en lambeaux ajoutent à l'éclat et à l'émotion de la fête. Le soir même où la circulaire qui prescrivait cette mesure leur était adressée, trois théâtres du boulevard faisaient relâche, et renvoyaient les acteurs, les danseurs, les comparses à deux heures du matin. Le jour suivant, on les faisait répéter jusqu'à quatre heures, et le surlendemain jusqu'à l'aube. Cet usage s'est maintenu depuis sans grandes variations. Et la circulaire! abolie, oubliée, tombée en désuétude, force d'inertie!
On a prié les auteurs, les comédiens, les directeurs de ne point parler argot sur le théâtre. C'est la langue des tripots, des prisons, des bagnes. Aussi des gens de sens et de goût n'ont-ils pas cru qu'il fût nécessaire d'encourager cette littérature. Les auteurs ont crié à la tyrannie f On ne veut plus que nous parlions argot ! nous parlerons javanais, ce qui est un jargon plus ignoble encore et plus béte. Les comédiens se sont emportés, et aussi les comédiennes. Eh quoi 1 nous ne pourrons plus dire ni chouette^ ni rupp^ ni rupin t Puisqu'on nous coupe sous le pied nos plus belles fleurs de rhétorique, nous lèverons la jambe au niveau des avant-scènes. — Et vous ferez bien, ont répliqué les directeurs. En vérité, on ne sait plus que devenir. Les auteurs sont épuisés, les pièces qu'on nous apporte sont injouables, et le public n'aime plus que les poses plastiques. Dansons le cancan! Cette danse, éminemment nationale, est défendue dans les bals publics, parce qu'ils sont mal fréquentés ; mais au théâtre où chaque mère de famille peut conduire ses enfants, elle doit être permise. Et on danse le cancan !
Force d'inertie !
Il a été question dernièrement d'une circulaire qui
n'a jamais existé; on l'a (iémentie pATiciellement. Il y avait pourtant de bonnes choses dans cette pièce apocryphe, si on s'en rapporte à ceux qui l'ont vue ou qui l'ont fabriquée. On y invitait, dit-on, chaque théâtre à se renfermer dans son ^enre. C'est un excellent ^ ........
parti que les théâtres devraienj; prendre d'eux-mêmes sans y être (contraints. Ils se font une concurrence absurde en voulant jouer les mêmes pièces et en se jetant dans les mêmes frais de décors et de costumes. Tout pour les yeux, rien pour l'esprit; cela peut-i| durer? C'est non-seulement la perte de l'art — dont tout le monde se inoqi^e, — mais la rujpe des directeurs ou de leurs bailleurs de fonds. Je ne connais que deux systèmes en fait de théâtres : celui de la liberté et celui du privilège. Veut-on essayer du premier f Qu'on proclame la liberté des spectjacles-; chacun pourra exploiter tous les genres k ses nsques et périls, sauf à se conformer aux lois 4e police pt à obtepir l'autorisation préalable de la censure, ^^s qui dit privilège, dit restriction, contrôle, cahier des charges et tarif. Il ne faut pas qu'un théâtre empiète sur le genre d'un autre, et que, de concession en concession, de tolérance en tolérance, chaque directeur soit
maître de donner tous les spectacles qui lui passent par la fantaisie.
Si la Comédie-Française joue des vaudevilles, l'Odéon des mélodrames, l'Ambigu des comédies, la Gaîté des pantomimes, le Gymnase des féeries, les Variétés des Revues, et le Palais-Royal des ballets, à quoi bon des privilèges, des limites, des règlements? Tout ne sera que trouble et confusion. Ainsi qu'arrive-t-il ? C'est que chaque théâtre n'ayant phis ni un genre à lui, ni une troupe stable, ni une clientèle assurée, les auteurs portent leurs pièces où ils veulent, ne prennent même pas la peine de faire connaître d'avance leur scenano, et imposent aux directeurs des conditions si dures, que ceux-ci ne peuvent les remplir qu'en se ruinant. Les acteurs qui ont un nom ne jouent plus qu'au cachet. Pourquoi s'enchaîneraient-ils par un engagement fixe, quand tous les théâtres leur sont également ouverts? La foule va partout où elle croit pouvoir s'amuser; mais elle ne retourne pas deux fois dans le même théâtre, et lorsqu'on donnera partout le même spectacle et qu'elle en sera bien convaincue, elle aimera mieux se promener au Bois et aux Champs- V Élvsées.
i52 COMÉDIES ET COMÉDIENS
Je ne veux citer qu'un exemple. Il n'y a que l'Opéra et la Porte-Saint-Martin qui soient autorisés par leur privilège à donner des ballets et à engager des danseuses. Comptez un peu les théâtres où l'on danse, ou plutôt dites-moi quel est le théâtre qui n'a point son corps de ballet? le Cirque, la Gaîté, l'Opéra-Comique, le Théâtre-Lyrique, les Délassements, le Théâtre Déjazet, etc., etc. Je ne parle pas des Variétés et du Palais-Royal, qui, ne sachant plus sur quel pied danser, danseront bientôt sur la tête. Eh bien ! quoi de plus simple que de les rappeler aux clauses de leurs privilèges, et de leur dire avec tous les égards possibles : Mes amis, vous n'avez point le droit de danser.
Ce qu'on devrait défendre surtout, ce sont lés pièces à femmes. A quoi les reconnaît-on? Rien n'est plus facile: A la liste des personnages, qui est d'une longueur démesurée, et où vous lisez ces noms si justement célèbres: mademoiselle Julie, mademoiselle Léonie, mademoiselle Marguerite, mademoiselle Risette, mademoiselle Frisette, mademoiselle Rigolette, mademoiselle Bamboche, mademoiselle Filoche, mademoiselle Caboche et autres illustrations de barrière. Les auteurs et les directeurs vous disent avec une
LA FORCB: D'INEHTIE 1o3
naïveté rare : nous sommes d'accord et vous prêchez des convertis. La pièce est stupide, idiote, infecte ; mais elle fait de l'argent.
En vérité f Mais les tableaux vivants, dans leur simplicité naturelle, faisaient aussi beaucoup d'argent; on les força de mettre des maillots; ils en faisaient moins, mais ils en faisaient encore ; on finit par leur donner congé. Nous vous parlons morale, art, décence et vous nous répondez : Recette! Il y a d'autres lieux où l'on ne joue point la comédie et qui font recette tous les soirs !
Mais j'ai beau rabâcher, à tout propos, les mêmes plaintes et les mêmes vérités. Ma voix se perdra dans le désert: vox clamantis in deserto. Et les choses iront leur train, ni plus ni moins, que si je n'avais rien dit.
Quelle volonté ne se briserait pas devant cette immense force d'inertie?
16 septembre 1861.
Le théâtre eh pfo'vîhcë esi dans lin état si fâcheux, que (oiis les jours on â{)prend quelqiie faillite ou quelque désastre, où des scènes de tùriiulte et de désordre si violentes et si brutales, qu'on né croirait pas qu'elles se passent dans un pays civilisé. Quand le mal arrive à un tel point de gravité, il faut, pour le guérir, des mesures énergiques et promptes. Pourquoi ne traiterait-on pas l'art dramatique aussi favoràtlerriéhC, pour le moins, que le commerce de là boucherie? Liberté absolue! voilà, dit-on, la solution la plus
156 COMEDIES ET COMEDIExXS
simple, la plus nette et la plus logique. Serait-elle la plus efficace? Il est permis d'en douter. On ne saurait passer, d'ailleurs, d'un régime de privilège et de monopole absolus, sai^ ménagement ni préparation d'aucune sorte, à un régime diamétralement opposé. Et puis enfin, — c'est une raison majeure, — il ne semble pas que le gouvernement, qui a seul en main le pouvoir de trancher la question, veuille entrer actuellement dans cette voie; il faut donc aller au plus pressé. Les gens pratiques n'aiment pas à perdre leur temps en discussions stériles et inopportunes. Ils prennent les choses telles qu'elles sont, et non pas telles qu'elles pourraient ou devraient être.
D'où vient la situation précaire, alarmante, bientôt désespérée, de l'art dramatique en province, et quel remède pourrait-on y apporter dans les conditions présentes du théâtre? Voilà le double sujet que nous voudrions traiter aujourd'hui.
Pour qu'un théâtre soit possible, disait Alfieri, il faut trois choses : des auteurs, des acteurs et un public.
Des auteurs, nous en avons sept à huit cents, si l'on s'en rapporte au tableau de la Société dramatique ;
LE THÉÂTRE ExN PROVINCE lo7
mais, dans le fait, il n'y a que trois ou quatre dramaturges, cinq ou six vaudevillistes, et deux ou trois écrivains capables de faire une tragédie ou une comédie. Encore sont-ils frappés d'une telle stérilité et d'une telle impuissance, que la plupart de nos théâ-^ très ne vivent que de reprises. Les uns s'obstinent à galvaniser de vieilles pièces par une mise en scène étrange et dispendieuse; les autres sont à l'affût de tout ce qui fait quelque bruit pour exploiter l'événement du jour; d'autres enfin ne craignent point de s'adresser aux passions grossières et aux instincts d'épravés de la foule. La province ne peut suivre aucun de ces errements; elle n'a point d'argent pour rhabiller à neuf de vieux mannequins, pour cacher leur difformité et leur pauvreté sous des oripeaux et du clinquant ; les actualités lui sont interdites, parce que, recevant ses pièces de seconde main, lorsqu'elle arrive à les jouer sur ses théâtres, ce qui avait passionné ou amusé un instant le public, est complètement oublié. Elle ne comprend pas ou ne veut point comprendre, ce dont je lui fais mon compliment, des rapsodies toutes locales, un argot tout parisien, des plaisanteries
et des lazzis détestables qui révoltent la pudeur et ofu 9
lo8 COMÉDIES ET COMÉDIENS
fensent le goût. Voilà une première cause de ruine et qu'on ne peut conjurer si l'on ne remonte pas à la source : le manque d'un répertoire assez riche, assez varié, assez décent pour contenter des spectateurs plus difficiles, plus susceptibles, si vous voulez, et qui ne se renouvellent pas aussi souvent qu'à Paris.
Mais si noTis n'envoyons guère de pièces en province, nous y envoyons encore moins d'acteurs. Les bons comédiens, les chanteurs passables sont très-rares, et, plus ils sont rares, plus ils sont chers; c'est la loi qui régit toute transaction privée, la loi de l'offre et de la demande. Nous avons des amoureux d'une laideur cruelle, et nous les tolérons sans dire mot; des ténors essoufflés dont nous faisons nos délices; des actrices qui ont passé la quarantaine et que nous trouvons encore fraîches et appétissantes. La province est donc bien dégoûtée? Ne lui faut-il point des Talma, des Rachel et des Mars, des Rubini, des Lablache et des Malibran? Ne peut-on pas lui en fabriquer tout exprès? Et n'est-ce pas une satisfaction suffisante pour sa vanité , de voir que nous rachetons souvent, avec prime et dédit, tel artiste qu'elle a sifflé à outrance?
Si l'on veut s'occuper sérieusement de l'avenir de l'art dramatique en province, il faut que la question d'argent soit d'abord vidée. L'argent» hélas! qui est le nerf de la guerre, est aussi le nerf du théâtre. Lorsqu'une ville de premier ou de second ordre veut se donner le double luxe d'une troupe d'opéra et de comédie, il faut qu'elle paie ses plaisirs. Aucun théâtre important ne peut subsister aujourd'hui' sans subvention, le prix des places (qui est seul demeuré ce qu'il était il y a trente ans au milieu de l'augmentation de toutes choses) , n'étant plus en rapport avec les appointements exigés par les artistes. Ainsi Marseille, Strasbourg et Lyon subventionnent leurs théâtres; mais il est juste aussi que les municipalités aient voix au chapitre lorsqu'on nomme un directeur, qu'elles éclairent le ministre sur la probité et la capacité des candidats et qu'elles surveillent l'emploi de leurs fonds.
Tout directeur devrait déposer un cautionnement qu'il ne pourrait retirer qu'à la fin de sa gestion; mais il faudrait que ce cautionnement fût d'un chiffre assez élevé pour garantir la totalité des appointements des artistes. On éviterait ainsi les faillites; on ne ver-
rait plus ce spectacle affligeant de tant de pauvres diables, alléchés par l'appât de quelques avances modiques, ballottés d'un bout de la France à l'autre, et laissés tout à coup sur le pavé, sans avoir de quoi regagner l'endroit d'où ils sont partis. Car ils ne sont chez eux nulle part, ces maîtres Jacques de l'art dramatique, forcés de jouer à la fois l'opéra, la comédie, le vaudeville et la farce, de répéter tous les jours et d'apprendre toutes les nuits un nouveau rôle; ils n'ont ni foyer, ni meubles, ni habits, ni linge; le tout est resté en gage dans quelque hôtel garni, trop heureux encore si une hôtesse impatiente n'a point vendu leurs tristes bardes, — des pourpoints troués, des maillots déteints, quelques vieilles toques, quelques plumes flétries, — leur outil et leur gagnepain t
On ne saurait trop insister sur C93 lamentables détails. Souvent des esprits aventureux se lancent dans des entreprises qui sont au-dessus de leurs moyens. 11 faut les arrêter à temps, les prémunir eux-mêmes contre des illusions funestes; empêcher les fripons de faire des dupes; les imprudents de se ruiner. Voilà notre système en deux mots: subvention, contrôle
parles villes; responsabilité, garanties sérieuses par le directeur.
— Mais si vous les poussez trop, personne ne voudra plus diriger un théâtre.
N'en croyez rien. De deux choses l'une : ou l'affaire est bonne, et l'on trouvera des hommes capables et solvables qui ne demanderont pas mieux que de s'en charger; ou elle est décidément mauvaise, et mieux vaut qu'un théâtre n'ouvre pas du tout, s'il ne repose point sur des combinaisons solides, que de s'écrouler au bout de deux ou trois mois et d'entraîner tant de malheureux dans sa chute.
Le plus grand obstacle à la prospérité, à l'existence même des théâtres de province vient du public. J'aime à dire la vérité sans détour, et peu m'importe qu'elle soit prise en bonne ou mauvaise part par ceux qui s'en trouvent blessés. Or, la vérité est que, dans plusieurs villes, le* public est si exigeant, si capricieux, si injuste, si pénétré de sa toute-puissance et si despote; il juge avec tant de précipitation, si peu d'équité et d'indulgence, qu'il finira par ne plus avoir de spectacle et passera forcément ses soirées au logis, dans I4 rue OU ù rçitamjnet,
J'arrive aux deux questions les plus brûlantes et les plus envenimées, la question des abonnements et la question des débuts.
On sait ce que Ton entend par débuter en province. Un artiste régulièrement engagé ne fait partie de la troupe que s'il a été agréé, après trois débuts, par la majorité des spectateurs. Ces trois débuts se font dans trois rôles différents, si bien que l'artiste en réalité n'a qu'un seul début, qu'il éprouve trois foià le même saisissement de terreur, et que son admission ou son refus ne dépend que d'un rôle, d'une scène, d'un morceau, d'une note ou d'un geste, comme vous allez voir.
Laissons de côté les intrigues, les protections, les cabales; nous y viendrons tout à l'heure. Je suppose que chaque spectateur ait les connaissances, le goût, l'impartialité, le sang-froid nécessaires pour porter sur la voix, sur le jeu, sur la figure^ sur la tenue," sur les qualités si nombreuses et si diverses qui forment le talent de l'artiste, un jugement motivé et définitif. Eh bien ! même dans ce cas, je soutiens que l'épreuve est impossible, Ne voyez vous point que cet homme
tremble? que cette jeune fille pâlit sous son fard? que ce chanteur est prêt à se trouver mal? Un seul moment va décider de leur avenir. Duprez lui-même dans ses plus beaux jours a eu ses inégalités et ses défaillances, et il n'eût jamais été l'un des premiers artistes de l'école française, si sa carrière avait dû être brisée par un éclat de voix. Un sifflet misérable a fait jeter Nourrit par la fenêtre, et l'on ose encore siffler !
Ronconi et la Pasta n'ont jamais pu entrer en scène sans chanter faux pendant deux ou trois mesures; mais ils se remettaient quelques instants après, et ils étaient admirables. J'ai vu de très-grands artistes ne pouvoir maîtriser leur émotion s'ils n'étaient encouragés, rassurés, par les applaudissements du public. — Sire, disait la Malibran au roi de Naples, je supplie Votre Majesté de ne pas honorer mes débuts de sa présence. — Et pourquoi cela, madame? dit le roi étonné. — Parce qu'on m'assure que le roi n'applaudit pas.
— Eh bien! je vous applaudirai; êtes-vous contente?
— Vous m'applaudirez après, Sîre; mais ces marques de votre bonté, assurément très-flatteuses, me seront ^lorr, inutiles; pour que nous autres artistes nous
ayons tous nos moyens, il faut nous applaudir avant^ il faut nous faire crédit de quelques bravos. — Ainsi fit le roi, et la Malibran fut sublime.
Comment voulez-vous juger vos débutants, si vous les effrayez d'abord, si vous les glacez par une atti- * tude hostile et menaçante? ils savent que leUr sort est dans vos mains, (jue vous n'avez qu'à dire un mot, qu'à faire un signe pour les perdre. Ils songent à leur femme qui est là, dans la coulisse, plus morte que vive, à leurs enfants qui peut-être, dans trois jours, n'auront plus de pain. Le bel état pour filer des sons, pour débiter des tirades! S'ils avaient du moins quelque temps devant eux pour faire connaissance avec leur public, deviner ses goûts, flatter ses faiblesses, pousser des cris à certains endroits parce que le ténor qu'ils remplacent hurlait dans ces passages, rire à gorge déployée dans telle scène parce qu'une soubrette complaisante et regrettée aimait à montrer ses dents ! S'ils pouvaient jouer leurs meilleurs rôles, s'y préparer par des répétitions d'ensemble, y être bien entourés, bien soutenus, bien compris! Mais vous les condamnez sans les entendre, car ce n'est point les entendre c|uê d^ leur accorder trois c(ébuts d^ns des
conditions que pas un de nos artistes de Paris ne voudrait accepter.
La soirée finie, on constate la prétendue majorité des suft'rages. De quelle manière? On en a essayé deux ou trois, mais l'une ne vaut pas mieux que l'autre. La première, la moins compliquée, la plus directe et la plus sommaire, est celle des sifflets, et quels siffletsi Des huées, des vociférations, des trépignements, parfois des cris d'animaux plaisamment parodiés; parfois on est allé jusqu'à lancer des projectiles sur la scène ou des billets outrageants. Ces brutalités, ces insultes ^ sont indignes de gens bien élevés. Pour avoir essayé de jouer la comédie ou de chanter l'opéra, une femme, n'eût-elle aucun talent, ne perd pas tout droit aux égards qui lui sont dus. Que devient, dans ces scènes de crocheteurs, cette galanterie française, si connue, si vantée dans le monde! Un tel mode de refus doit être absolument interdit. Quand des marques de froideur ou d'improbation, qu'on pourrait tolérer sinon permettre, dégénèrent en tumulte et en émeute; quand des furieux, par leur violence et par leur bruit, troublent la représentation, gênent leurs voisins paisibles, et sont pris en flagrant délit de tapage nocturne,
si l'autorité fermait les yeux, elle manquerait au premier de ses devoirs qui est de maintenir l'ordre partout et toujours. Il n'y a qu'une seule chose à faire dans ces cas-là : appeler la garde et mettre les perturbateurs à la porte.
On a voulu voter par oui et par non; mais il était fort difficile de compter les voix et de décider si l'artiste était refusé ou admis. On s'est avisé enfin d'établir un scrutin régulier, avec une liste d'électeurs, qui heureusement ne sont pas éligibles, — des boules noires et blanches, des bulletins, une urne, et tout ce qui s'ensuit. Gela n'est point sérieux. Quand un public est rassemblé dans une salle, il forme un tout compact et en quelque, sorte indivisible ; il a des commotions soudaines, électriques, instinctives, qui le trompent rarement , on peut s'en rapporter, jusqu'à un certain point, à son bon sens inné et collectif, bien que souvent les jugements de la veille soient cassés le lendemain. Mais si vous décomposez une salle, si vous la divisez, si vous donnez une boule à chaque spectateur,' vous n'aurez plus que des individualités respectables qu'il sera permis de récuser. Je vois d'honnêtes négociants, d'excellents propriétaires, de
dignes employés, de bons cultivateurs, des marchands, des marins, des médecins, des avocats, des clercs de notaires et des clercs d'avoués ; je ne vois plus de public. Eh quoi! ce que des critiques de profession, des artistes vieillis sur les planches, des maîtres illustres, le jury même du Conservatoire, l'Académie des Beaux- Arts et l'Institut, n'oseraient décider qu'après de longues épreuves et de vives discussions, vous qui n'êtes après tout que de simples amateurs, très-instruits, trèséclairés, je le veux bien, vous allez le trancher par un vote 1 Ah! messieurs, remportez vos boules, je vous prie, et dites à ceux qui vous convoquent qu'ils vous chargent là d'une bien singulière et bien plaisante corvée !
Quel est donc le seul parti à prendre? C'est d'abolir entièrement, radicalement, les débuts, tels qu'on les pratique en province, parce que c'est un reste de barbarie, parce qu'ils désorganisent tout, parce qu'ils jettent le trouble et le désespoir dans une foule d'existences, parce qu'ils ne prouvent rien, parce qu'on peut réussir dans deux ou trois représentations et être détestable le reste de l'année, comme on peut manquer d'assurance les premiers jours et se relever dans
la suite, parce que mieux vaut garder des artistes médiocres, mais accoutumés, depuis quelques mois, à jouer ensemble, qu'avoir attaire sans cesse à de nouveaux visages et changer souvent un cheval borgne pour un aveugle, parce qu'enfin le système actuel a produit les résultats les plus désastreux et que par cela môme il est jugé.
Mais, dit-on, comment ferons-nous pour nous débarrasser des artistes réellement mauvais, qu'on ne manquerait pas de nous imposer, et en grand nombre, si l'on savait que nous n'avons aucun droit, aucun moyen de les refuser? Gomment ferez-vous? Comme nous faisons à Paris, corxime. on fait en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Russie, dans toutes les grandes villes, dans tous les grands théâtres. On se lève, et on s'en va. J'ai commencé par établir qu'un directeur de province ne devrait obtenir sa nomination qu'après avoir versé un cautionnement qui le mît à même de faire face à tous ses engagements. Croyez-vous qu'il ne serait pas assez puni, s'il voyait défiler silencieusement les spectateurs l'un après l'autre, et si le vide se faisait ainsi dans la salle? Il serait forcé, quand même, d'achever la saison théâ-
traie, à ses risques et périls, et de payer intégralement ses artistes. Il jouerait devant les banquettes, mais il jouerait tous les soirs, et il y regarderait à deux fois avant d'engager sa nouvelle troupe. Il prendrait la peine d'entendre lui-même ses premiers sujets, et s'il ne s'y connaissait point, il quitterait le métier. Il ne se fierait pas à certains correspondants dramatiques, dont l'unique souci est de toucher beaucoup d'honoraires, et qui expédient ténor sur ténor, comique sur comique, dugazon sur dugazon, souhaitant leur chute, au fond du cœur, et prêts à tondre de nouveaux moutons pour les envoyer gaiement à l'abattoir.
— Le directeur serait puni, d'accord; mais que deviendrions-nous, en attendant, et que ferions-nous de nos soirées? Vous parlez de Paris, de Londres, de Milan, de Madrid^ de toutes les grandes villes qui possèdent quinze ou vingt théâtres d'opéra, de comédie, de vaudeville ou de drame. Si l'on ne se plaît pas dans l'un, l'on s'en va dans l'autre, et tout est dit. Mais nous n'avons souvent dans nos villes de province qu'un seul théâtre, où l'on joue, à la vérité, tous les
genres. Si la troupe est mauvaise, si le spectacle ne II ' . 10
vaut rien, il ne nous reste aucun refuge^, aucun espoir, aucun moyen de tuer le temps.
Voilà l'objection dans toute sa force; voici la réponse : Vous n'avez qu'un théâtre? Raison de plus pour y rester tranquilles. S'il est mauvais après toutes les précautions que j'indique, si aucun entrepreneur ne veut s'en charger, si les frais dépassent les recettes, si aucune amélioration n'est possible, c'est que la ville que vous habitez n'offre pas assez de ressources pour avoir un bon spectacle et pour rémunérer convenablement les comédiens et les chanteurs, même de second et troisième ordre, aux prix où ils sont aujourd'hui; c'est que l'administration locale ne veut ou ne peut s'imposer d'assez grands sacrifices pour combler un gouffre qui de jour en jour se creuse et s'élargit davantage; c'est que les habitants n'aiment pas le théâtre et n'y vont pas en assez grand nombre ou assez sauvent pour qu'un directeur actif, intelligent, économe, puisse joindre au moins les deux bouts. Dans ce cas, vous aurez beau sifïler ef remuer des boules, il n'en sera ni plus ni moins : où il vous faudra changer d'air, ou vous armer de patience et de philosophie.
— Mais nous ne sommes pas des philosophes, nous sommes des abonnés.
Allons donc 1 voilà le grand mot lâché. Que ne le disiez-vous plus tôt? Je vous connais, beaux masques, vous êtes un peu partout les mêmes. Vous payez vos places un peu moins cher, en vertu de votre abonnement, et vous avez beaucoup plus de prétentions que le simple mortel qui loue sa stalle au bureau. C'est en province surtout que cette aimable institution s'épanouit dans toute sa vigueur et dans tout son éclat. Elle forme une petite oligarchie, remuante et puissante, qui aspire à tous les droits de la féodalité, y compris le droit du seigneur. Ce sont des abonnés qui sifflent les artistes parce que le directeur leur déplaît, ou parce que la première chanteuse est trop farouche, ou pour faire pièce à un rival, ou pour obliger un camarade, ou pour se venger d'un ennemi, ou tout simplement pour faire les entendus, les difficiles et les importants. — Ce ténor que vous applaudissez si fort à Paris, nous l'avons fait tomber à Nimes, à Toulouse, à Montpellier. — Pas possible 1 — Oui, tomber, et la basse-taille aussi, et le baryton, le trial et la chanteuse légère, et la dugazon, toute la troupe. Nous
i72 COMÉDIES ET COMÉDIENS
avons culbuté sept duègnes — Ah bah f et pourquoi? — Parce que. — 0ht les grands hommes f — Ce sont des abonnés qui jouent aux dominos le refus ou l'admission d'une actrice; des abonnés qui sifflent pour siffler, pour s'amuser, pour faire du tapage; des abonnés qui ont jeté, tout dernièrement, sur le théâtre d'Anvers, un billet dont on a exigé la lecture et qui ordonnait à une actrice de talent de ne plus avoir à reparaître. Et cette artiste qu'on privait de la sorte, contre toute justice et toute loyauté, des trois débuts auxquels elle avait droit, vient d'être reçue à l'unanimité à Nancy.
Je pourrai dire à messieurs les abonnés: Nescio vos; je n'ai point de distinction à faire entre vous et le reste du public ; mais comme en province l'abonnement est presque une nécessité, qu'il est aussi utile aux directeurs qu'agréable aux habitués du théâtre, voici une transaction qui sauvegarderait , ce me semble, toutes les convenances et tous les intérêts. Les abonnés qui, après un mois, deux mois si l'on veut, ne seraient pas contents des artistes qu'ils auraient pu voir et entendre suffisamment, ou du répertoire, ou de la mise en scène, seraient libres de quit-
ter leur abonnement. On déduirait les représentations qu'ils auraient eues, et on leur rendrait le surplus de l'argent qu'ils auraient payé d'avance. Mais point d'autres concessions, point d'abus, point de scandale I Il faut, encore une fois, que tous les représentants de l'autorité, dont quelques-uns, je le dis à regret, aiment à trancher du dilettante et à faire prévaloir leur opinion ou leur goût, ne s'occupent que de maintenir, d'une main ferme, l'ordre et la tranquillité dans les salles de spectacle. Il faut que toute manifestation bruyante soit rigoureusement interdite. Si l'on n'ête pas aux tapageurs ce droit au sifflet qu'ils s'arrogent, c'en est fait de l'art dramatique en province.
Un seul exemple en dira plus que tous nos arguments. Il y a en ce moment dans une des grandes villes de France qui subventionne assez largement ses théâtres, un directeur des plus honnêtes et des plus habiles ; il jouit d'une considération méritée et d'une aisance personnelle qu'il doit à de précédentes entreprises loyalement menées à fm. Ce directeur s'est empressé d'engager des artistes d'un vrai talent et que plus d'un théâtre de Paris serait heureux de posséder. Eh bien! devant l'opposition capricieuse,
arbitraire et malveillante de public, ou d'une partie du public, il aime mieux se retirer. Il vient d'adresser au ministre sa démission pour la seconde année de son privilège.
En résumé, les mesures urgentes que nous proposons se réduisent à ceci : larges subventions municipales, responsabilité sérieuse du directeur, abolition complète et radicale des débuts, stabilité des troupes au moins pour une saison théâtrale, répression sévère de tous les désordres, faculté laissée aux abonnés de se retirer après un ou deux mois si le spectacle n'est point de leur goût. Il y aura peut-être moins de théâtres en province, mais ceux qui resteront debout, après ces indispensables réformes, offriront un peu plus de sécurité aux artistes et un peu plus d'agrément au public. Enfin, si, malgré ces mêmes réformes, les choses ne vont pas mieux, nous aurions encore une consolation : c'est que rien ne peut être pire que ce qui est.
9 décembre 1861.
Faut-il supprimer la claque? Faut-il interdire le sifllet? yoilà deux questions qui sont à l'ordre du jour et dont je dirai quelques mots pour ne plus y revenir.
Vous voulez nous empêcher de siffler, nous dit-on, c'est une tyrannie. Il y a sifflet et sifflet. A Paris nous n'avons jamais tué personne. Les gens que nous sifflons se portent assez bien. Rarement le sifflet s'adresse à l'artiste, et encore ce n'est pas un sifflet, mais un simple chut^ un murmure, une protestation discrète et polie. Ce n'est qu'à la fin d'une pièce, lorsqu'une pièce est exécrable, ou devant quelque
176 COMÉDIES ET COiMÉDIENS
énormité choquante pour la décence ou pour le sens commun que le public perd patience. Les immunités, d'ailleurs, n'ont pas de bornes. On ne siffle ni les fautes de français, ni les plagiats, ni les platitudes ; on aurait fort à faire. Entîn, — notez bien ceci : — les sifflets sont toujours provoqués par le tapage impertinent de la claque. Supprimez la claque, il n'y aura plus de sifflets.
Supprimer la claque, c'est bientôt dit; mais le peut-on, même si on le voulait ? Voilà ,ce qu'il faut examiner de bonne foi. Au temps où M. Lireux était directeur de l'Odéon, il avait dans sa troupe une grande actrice et un grand comédien. L'une est morte, l'autre est dans la retraite; aussi trouverezvous bon que je ne les nomme pas. Un jour, les deux grands artistes se rendent, du même pas, dans le cabinet du directeur et le supplient de renvoyer la claque. — Elle nous fait plus de tort que de bien, disaient-ils, et, sans vanité, nous pouvons nous passer de ces admirateurs à gages. La jeunesse intelligente et lettrée de ce quartier-ci nous aime, nous comprend, nous applaudit avec une ardeur et un enthousiasme dont nous nous tenons pour très-honorés. Pourquoi
perdre de bonnes places qui seraient occupées par le meilleur des publics ? Balayez-nous donc ce parterre, et soyez convaincu que notre dignité et vos intérêts y gagneront.
Le directeur, enchanté de cet heureux accord, — qui régnait peut-être pour la première fois entre les deux artistes, — congédie sa claque et rend ces mains si robustes et si dévouées à une plus utile industrie.
Le lendemain, dès l'ouverture des bureaux, douze ou quinze individus d'assez forte encolure et d'une tenue plus que négligée, exhibent leurs billets au contrôle et vont se masser au côté droit du parterre. Quelques minutes après, une seconde escouade, en nombre égal, aussi déterminée et aussi mal mise que la première, présente ses billets et se range au côté gauche. On frappe les trois coui)s; le rideau se lève. Le grand comédien paraît : tonnerre d'applaudissements^ droite; sifflets, tumulte à gauche. La scène marche comme elle peut. Arrive enfin la grande actrice. Cette fois, c'est la gauche qui bat des mains comme un seul homme, et c'est la droite qui siffle et rugit. Dans le courant de la soirée on fut tout près
d'en venir aux mains et de se prendre aux cheveux.
— Puisqu'il en est ainsi, dit le* directeur, j'aime mieux garder ma claque ofRcielle ; elle n'obéira qu'à mes ordres, elle sera disciplinée, impartiale jusqu'à un cerain point, et ne troublera pas le spectacle.
Un homme de beaucoup d'esprit, M. Romieu, se donna la satisfaction de supprimer la claque, dans son court passage à la direction des Beaux-Arts. C'était une de ses idées fixes; il l'avait longtemps caressée, et dès qu'il en eut le pouvoir, il la mit à exécution. Gela ne dura tout au plus qu'une semaine. Les spectacles étaient lugubres, les acteurs glacés, le public au désespoir. On lui demandait ce qu'il n'a jamais fait, de se prononcer, de se compromettre, de prendre une initiative; c'est ce que l'on craint le plus à Paris. Au bout de quelques jours, une députation d'auteurs et de compositeurs, dont je pourrais vous citer les noms, conjura l'autorité de revenir au statu quo pur et simple, et M. Romieu s'y prêta de bonne grâce.
Il fallait persister, nous dit-on ; laisser le temps au public de s'habituer à juger par lui-même, à s'aifranchij; d'une tutelle humiliante, à blâmer ou approuver selon son goût. Je ne sais si l'apprentissage eût été
LA CLAQUE Eï LE SIFFLET 179"
long, ni s'il eût produit les. résultats qu'on espérait. Je crois plutôt qu'il serait arrivé ce que nous disions naguère à propos de l'Odéon, que chaque artiste assez largement rétribué pour se donner ce luxe, eût recruté sa petite armée dé claqueurs. Dans cet arrangement, les faibles seraient toujours opprimés par les forts, et les deuxcamps se battraient au détriment de la pièce, des acteurs et du public.
Mais comment fait-on dans les pays où il n'y a pas de claque ? Êtes-vous bien sûr, avant tout, qu'il y ait au monde un pays ou un théâtre où cette aimable institution n'ait point pénétré ? S'il n'y a pas de claque apparente, organisée, fortifiée sous le lustre, inexpugnable et compacte comme une légion romaine qui eût formé son carré, — ce qui, à vrai dire, est l'enfance de l'art, — il y en a une plus habile, plus exercée, plus libre de ses mouvements, composée de volontaires et de tirailleurs, disséminée et cachée sur tous les points qu'il faut prendre d'assaut. Il y a la claque officieuse des amis, des parents, des protecteurs, des voisins, des domestiques ; il y a le cocher du ténor, le cuisinier de la prima donna, le portier de la basse-taille et le nègre du baryton, tous gens
qui se feraient tuer pour un billet de spectacle.
Il ne s'agit donc pas d'abolir la claque, parce qu'on -y parviendrait difficilement et que le remède serait peut-être pire que le mal; mais il faut en modérer les abus. La claque est là pour seconder le public et non pour le contredire ou l'importuner; elle peut chauffer le succès, quand il y a succès, et non pas l'imposer quand il y a chute évidente ; elle doit remplir à peu près le rôle que la contre-basse joue dans l'orchestre et renforcer, s'il y a lieu, quelques effets de sonorité.
Au reste, ce n'est pas sa faute si elle passe trop souvent la mesure et si par là elle s'attire, depuis quelque temps surtout, de violentes représailles. Elle obéit à la consigne de ceux qui la paient ou de ceux qu'elle paie, car on sait que les places de chef de claque se vendent fort cher et que plusieurs de ces messieurs sont créanciers de leurs directeurs. Or, plus la pièce est mauvaise, plus on leur ordonne de la soutenir envers et contre tous. J'en connais qui ont de l'amour-propre à leur manière et qui^ pour ne pas subir une défaite certaine, donneraient leur démission quitte à perdre leurs avances.
Mais, à ce compte, c'est le directeur qu'il faudrait siffler ?
Gardez-vous en bien; dans certaines circonstances, un entrepreneur de spectacles, un montreur de curiosités, un metteur en scène de marionnettes, ne fût-ce que l'émuie et le confrère de Guignol, l'heureux Guignol ! est l'être du monde le plus digne d'indulgence et de compassion.
Quand un homme est dans le malheur, il ne se connaît plus; il enrage, il divague, il extra vague, il fait des sottises. Un directeur qui voit que ses recettes baissent, me fait l'effet d'un pâtissier qui ne vend pas ses gâteaux. Je ne sais rien de plus navrant que ce pauvre homme, accoudé sur son comptoir devant ses babas, ses brioches, ses petits fours, regardant d'un air hébété la foule qui passe et qui n'entre pas dans sa boutique. Au moins le pâtissier a la ressource de manger ses gâteaux; mais l'infortuné directeur ne peut avaler sa pièce. Alors il s'en prend à Dieu et au diable, et surtout à son chef de claque. Il le gronde, il l'excite, il l'exaspère, il le rue sur le public, comme un dogue démuselé, jusqu'à ce que le public, à son tour, s'irrite et crie : A bas les claqueurs I
Ces exès, sans justifier les marques d'une improbation trop bruyante ou trop dure, les atténuent et les excusent, j'en conviens. Malgré cela, toutes les ' raisons qu'on a produites en faveur du siftlet ne m'ont pas fait changer d'avis. Je persiste à croire qu'une manifestation plus éloquente et plus efficace, à Paris comme ailleurs, serait de se lever en masse et de s'en aller.
Mais, ceux qui, par boutade ou par esprit de contradiction, font l'apQlogie du plus grossier, du plus indigne, et — oui, vraiment, — du plus meurtrier des usages, ne savent pas comment et pourquoi l'on siffle en province. On siffle de parti-pris, de gaieté de cœur, pour faire du bruit, pour s'amuser^ et ce passe-temps, qui est devenu la joie des vauriens, le plaisir des idiots, la gloire des piliers d'estaminet, on le préfère au spectacle quel qu'il soit. Les faits m'arrivent de toutes parts, et en si grand nombre que je ne suis embarrassé que de choisir.
Un voyageur descend dans un des premiers hôtels d'une ville du Midi, que je ne veux point nommer par égard pour les habitants qui ne sont pas responsables des méfaits d'une cabale imbécile. Le voyageur
LA CLAQUE ET LE SIFFLET i83
avait pris un billet pour le grand théâtre, où, par parenthèse, il y a dans ce moment une fort bonne troupe. Le soir, se sentant fatigué, il donne sa stalle au garçon. Cet homme n'avait jamais été au spectacle; il éclate en remerciements, obtient la permission de sortir, et le voilà à son poste une heure avant le lever du rideau.
— Eh bien 1 t'es-tu amusé ? lui dit, le lendemain, notre voyageur.
— Si je me suis amusé ! Ah 1 monsieur, je le crois bien ; de ma vie je n'eus tant de plaisir. J'ai sifflé, mais sifflé pendant cinq heures, du commencement à la fin, sifflé à me casser les poumons.
— Ah f la pièce était donc mauvaise?
— Je n'en sais rien, je .n'ai jamais vu de pièce, moi ; je n'ai rien compris à ce qu'ils disaient et à ce qu'ils chantaient. Mais nous étionsià une trentaine de gaillards, plus en train les uns que les autres, et nous nous en sommes donné pour notre argent... pour votre argent, monsieur. Ah t mon Dieu ! avonsnous ri, avons-nous sifflé I que j'en ai eu le gosier brûlant toute la nuit, malgré les six chopes de bière que m'ont payées les camarades f
m COMÉDIES ET COMÉDIENS
Ainsi voilà le sort d'artistes honorables, livré à la malveillance ou à l'ineptie de quelques mauvais sujets de bas étage à qui la fantaisie a pris de s'amuser, comme ils s'amusent dans la rue, par des plaisanteries de crocheteurs et par des coups de poing. Si au moins ces acteurs, indignement outragés, avaient été * dans le cas de ce ténor de Boulogne-sur-Mer, dont l'histoire est connue I Le pauvre garçon chantait l'air de la Dame blanche, et, c'est une justice à lui rendre, il le chantait à côté du ton, de la meilleure foi du monde, en homme qui ne se doute nullement de l'effet qu'il produit.
Le public accompagnait le chanteur d'une basse continue de sifflets, mais sans trop s'emporter et avec une tranquillité apparente.
Gela eut pu durer longtemps. Le ténor allait son train, comme si^e rien n'était, et le public aussi.
Tout à coup le trial s'avance et dit : — Messieurs, vous prenez une peine inutile, il ne vous entend pas ; il est sourd comme un pot.
Autre variante à l'usage des cabaleurs et des mauvais plaisants qui ne vont pas au théâtre pour entendre l'opéra ou la comédie, mais pour se donner à eux-
LA CLAQUE ET LE STFFLET iS^
mêmes une comédie et un opéra. Dans une ville de la Belgique, où l'on inflige aux artistes des humiliations continuelles, un chanteur fort modeste, d'un talent secondaire, mais pbin de zèle et de dévouement, a eu le malheur d'être pris en grippe par une partie du public. Il a été reçu pourtant après ses trois débuts, et à l'unanimité. Que voulez-vous? Les flots et les abonnés sont changeants. Voici la jolie charge d'atelier qu'on a imaginée pour mortifier et persécuter ce brave homme. Il joue de tout petits rôles, entre autres celui d'Arthur dans Lucie. On ne le siffle pas, et il n'y, a point de quoi le siffler. Mais lorsque, à la cinquième scène du troisième acte, Raimond vient dire au chœur atterré :
D'un coup mortel Lucie a frappé son époux, Arthur est mort tendant les bras vers nous,
les loustics du parterre et de l'orchestre attendent cet: Arthur est mort pour s'écrier: Tant mieux! tant mieux ! nous en voilà débarrassés 1
Un soir, le bon Raimond, voulant épargner à son camarade cette injuste avanie, supprime les mots ma-
lencontreux qui servaient de prétexte à l'orage. Il ne dit pas Arthur est mort^ mais il met à la place une phrase innocente : Affreux malheur ou crime inouï^ je ne sais plus laquelle; le pi*blic se voyant privé de son passe-temps favori, se met à faire un vacarme effroyable :. ((Non, non t s'éçrie-t-on de tous côtés, le texte, le texte ; point d'affreux malheur, point de crime inouï. Arthur est mort! Arthur est mort t »
Le pauvre artiste essaie de passer outre; mais les cris redoublent, les sifflets font rage, on menace de casser les banquettes, et force lui est enfin de se rendre à discrétion.
Il prononce le mot fatal : Arthur est mort !
— Allons! tant mieux! tant mieux! s'écrie la salle avec des applaudissements forcenés ; puisqu'il estmort nous ne Ventendrons plus, » et le tumulte s'apaise, et la représentation continue sans autre incident.
Ce sont-là, dira-t-on, des espiègleries d'écolier, des gamineries qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Mais il n'en est pas moins vrai que la vie de tant de pauvres gens en dépend ; que, pour une méchante raillerie, pour un caprice, pour un entêtement puéril, de mal-
heureux comédiens, souvent pères de famille, sont réduits à la mendicité et au désespoir.
D'ailleurs si le public agit parfois sans réflexion, par entraînement ou par légèreté, il y a des gens intéressés qui montent sournoisement ces cabales, qui ont leurs raisons pour renverser un artiste et le remplacer par un autre, qui se cachent pour mieux frapper, qui soufflent la discorde et la haine, propagent des bruits faux, colportent des niaiseries, des misères, des commérages de petite ville, de telle sorte que des spectateurs honnêtes, d'une indépendance notoire, incapables de toute lâcheté et de toute perfidie, se font, à leur insu, l'instrument des plus basses manœuvres et des plus méprisables calculs.
Ceux qui croyent encore à l'utilité ou à la nécessité des débuts, seraient complètement désabusés s'ils voyaient comment les choses se passent dans la plupart des théâtres de province et des théâtres belges où se produisent les mêmes désordres et les mêmes scandales. Les débuts ne servent de rien ; c'est une formalité vaine, une aggravation fâcheuse aux conditions si précaires et si déplorables du plus triste et du plus ingrat des métiers. Tel artiste, reçu la veille,
est repoussé le lendemain. Un de nos diecteurs les plus habiles et les plus intelligents, M. Vizentini, a succombé ces jours-ci, à Anvers, devant l'hostilité systématique et les exigences croissantes de ses abonnés.
Voici de*quelle façon courtoise et tout à fait raisonnable on procède à l'égard des comédiens dans cette heureuse ville.
Au milieu d'une scène, à l'endroit le plus intéres- • sant de la pièce, on entend tomber des billets sur le théâtre; ils sont lestés d'une pierre ou d'un gros sou. On n'est pas obligé de ramasser sur-le-champ ces projectiles; mais ils ne laissent point de faire une agréable diversion. Quand l'acte est fini et le rideau tombé, le régisseur s'avance et fait respectueusement la levée de cette étrange poste aux lettres. Il passe, un à un, les petits papiers à M. le commissaire, qui se tient dans la coulisse et qui en autorise ou en refuse la lecture.
Premier billet : « Nous ne voulons pas du ténor. »
— Mais, messieurs, vous l'avez admis...
— Nous n'en voulons plus, nous n'en voulons plus, nous n'en voulons plus.
Sifflets, huées, trépignements.
Second billet : «Nous ne voulons plus du baryton.»
— Pardon, messieurs, mais il a fait ses trois débuts et vous l'avez applaudi dans tous ses rôles.
— Eh bien ! nous le sifflons ! qu'il s'en aille, et malheur à lui s'il reparaît; on lui jettera des pommes. '
Troisième billet : « Nous ne voulons plus de la dugazon. »
— Oh ! pour celle-là, messieurs, vous l'avez acclamée; c'est de tous nos artistes...
— Elle nous déplaît, elle nous ennuie, elle nous assomme; à bas les artistes, à bas le régisseur, à bas le directeur f...
Si, après cela, il se trouve encore des avocats officieux du sifflet, nous leur tirons notre révérence.
30 décembre 1861,
Il se fait en France, depuis quelques années, un mouvement musical qui frappe les esprits même les plus légers et les plus superficiels. Le bourgeois de Paris n'était guère dilettante. Les plus belles compositions du monde, les rhythmes les plus savants, l'harmonie et ses plus ingénieuses combinaisons, le contrepoint, la fugue, lui inspiraient de vagues terreurs. Il eût dit volontiers comme M. Jourdain à son maître de musique :
G Cette chanson me semble un peu lugubre, elle
endort; je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là. »
Elle endort! voilà un mot qui a tué sans rémission bien des œuvres qu'on ne pouvait ou que l'on ne voulait point comprendre. Elle endort! c'est bientôt dit. Une symphonie sublime, une ouverture admirable, une page immortelle, autant de soporifiques, au jugement de ces bons connaisseurs. De tout temps, et jusqu'à nos jours, ce que l'on aimait le mieux, dans ce pays-ci, c'étaient les airs connus, les refrains vulgaires, les chansons qui faisaient les délices de M. Jourdain, parce que,, selon son expression naïve, il y avait du mouton dedans.
Je croyais Jeanneton, Aussi douce que belle; , Je croyais Jeanneton Plus douce qu'un mouton.
Le courtisan, le grand seigneur n'était pas plus avancé ; il s'écriait avec Alceste :
Et je prise bien moins tout ce que l'on admire Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire :
Si le roi m'avait donné
Paris, sa grand'ville, etc..
J'aime mieux ma mie, oh ! gue';
J'aime mieux ma mie.
Voilà OÙ l'on en était en musique. Un peu plus tard, l'école allemande et l'école italienne se disputaient la vogue à l'Opéra. Les gluckistes disaient des injures aux piccinistes qui n'épargnaient pas leurs adversaires. Cependant, que pensait-on des maîtres français? Ils étaient méconnus même de leurs collaborateurs et de leurs .amis. Rameau ne put jamais faire comprendre une note de sa musique à Voltaire, et Ton sait si Diderot l'a maltraité! (( C'est Rameau (le neveu), élève du célèbre (le maître), qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni. lui ni personne n'entendit jamais rien (parlez pour vous, philosophe!), et de qui nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des bouts de chant, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à perte d'haleine, des airs de danse qui dureront éternellement, et qui après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux. »
Voilà bien de l'indulgence et de la politesse! On ne
fait grâce qu'aux airs de danse. Le reste n'est bon II 11
qu'à jeter au feu. C'est ainsi qu'à l' Opéra-Comique on ne tolérait que la comédie à ariettes ; encore ne fallait-il point que ces ariettes fussent trop longues, car elles gênaient le spectateur, et on pouvait remarquer dans toute la salle un désappointement trèsvoisin du dépit lorsque la ritournelle venait brusquement interrompre le dialogue des deux amoureux.
Ah! mon Dieu! quel contre-temps! Ils parlaient si bien ! ils étaient en train de se dire les plus agréables choses du monde, et nous étions si ravis de les entendre I Nous entrions avec tant de plaisir et tant de curiosité dans leurs confidences et dans leurs sentiments ! Faut-il qu'un chef d'orchestre, impatient ou jaloux, ait la fureur de remuer l'archet, de donner le signal à ses musiciens déchaînés, et d'obliger, par son intervention maladroite, ce berger si discret, cette jolie et timide bergère, à crier sur les toits ce qu'ils se murmuraient si doucement à l'oreille ! La peste soit de vos trompettes et de vos timbales, de vos flûtes et de vos bassons ! Cela ne sert qu'à donner l'éveil aux grands parents qui sépareront ce joli couple par toutes sortes de menaces et d'invectives. On en viendra peut-être aux mains, grâce à vos coups de grosse
caisse qui ont donné l'alarme au voisinage. Autant vaudrait jeter des pierres dans un nid d'hirondelles effarées.
Ainsi raisonnaient encore il n'y a pas bien longtemps les habitués de Favart. Si cela ne se disait pas tout haut, cela se pensait tout bas. La pièce tombait-elle? Il n'y avait pas de succès possible pour le musicien. Ces partitions charmantes de MM. Auber, Ambroise Thomas, Grisar, Massé et bien d'autres, n'ont pu survivre à la chute du poëme ; ce qu'on venait voir surtout, c'était la comédie ; on faisait bon marché de la musique, et les mœurs s'étant radoucies, on ne la sifflait pas, on était même assez disposé à lui pardonner, pourvu qu'elle ne dérangeât point les paroles.
Quant aux œuvres symphoniques, aux quatuors, aux concertos, aux sonates, on en parlait par ouï-dire, et l'on plaignait les Allemands de s'adonner à ce genre nébuleux, assez semblable aux rêveries et aux hallucinations d'un malade. La première fois que le pauvre Habeneck réunit chez lui l'élite de son orchestre, et que, après une collation substantielle, car il s'agissait de leur donner des forces, il leur mit devant les yeux une symphonie de Beethoven, ils se regardèrent saisis
d'eifroi ; ils doutaient de la raison de leur illustre chef; l'œuvre d'un commun accord fut déclarée indéchiffra- , ble. Habeneck ne se montra ni surpris n'i blessé de cette première impression si peu favorable à ses desseins ; il pria doucement ses hôtes de revenir la semaine suivante et de ne point se rebuter d'une étude,' qui pour leur paraître ingrate au premier abord, n'en serait pas moins pour eux une source inépuisable des plus pures et des plus nobles émotions que pût jamais ressentir l'âme d'un artiste. Peu à peu la lumière se fit, et la Société des concerts (car c'est là son origine) est devenue la plus célèbre réunion musicale qu'il y ait dans toute l'Europe et, on peut le dire, dans le monde entier.
Les progrès ont été rapides, étonnants, pour ceux qui connaissent combien d'obstacles il y avait à vaincre, de préventions à étouffer ; aujourd'hui les faits parlent d'eux-mêmes avec la dernière évidence. La bonne musique a chassé partout la mauvaise, ou s'apprête à lui donner le coup de grâce. Nulle part les grandes œuvres de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Weber, de Mendelssohn, ne sont mieux interprétées que chez nous. Ce que la Société du Conservatoire avait
fait pour de rares élus, les Concerts classiques populaires l'essayent sur des milliers d'auditeurs. Don Giovanni est de tous les ouvrages celui qui attire le plus de monde aux Italiens ; Alceste et Orphée sont remis en honneur; on n'a pas oublié le succès des Noces de Figaro. Nous avons plusieurs sociétés de quatuors trèssuivies et très-florissantes; de fort beaux concerts dans les salons publics ou particuliers, dans la salle Érard, dans la salle Pleyel et dans la salle Herz ; des pianos et des orgues à chaque étage, depuis la loge du portier, jusqu'à la mansarde de l'artisan. Des éditions à prix réduit répandent dans le peuple le goût des chefs-d'œuvre, et l'Orphéon ne se contente plus de pousser des clameurs, avec plus ou moins d'ensemble, plus ou moins de justesse ; il phrase, il vocalise, il rend les plus légères nuances; il chante enfin si bien que, l'autre jour encore, il disait une messe de Besozzi comme peu d'artistes eussent pu le faire, et, sans la sainteté du lieu, on eût applaudi.
Cette émulation, cette fièvre musicale gagne aussi la province. Les plus petites villes veulent avoir leur grand opéra ; elles dédaignent la comédie, le vaudeville et le drame ; la tragédie ne les tente guère ; mais
elles se ruinent en chanteuses légères et en fortes chanteuses, et donnent à un mauvais ténor des appointements qui feraient vivre une trentaine de comédiens. Partout des orphéons, des sociétés philharmoniques, partout de modestes amateurs rivalisant de zèle et d'application. Vous allez sourire peut-être; mais je connais plus d'une commune où le maire, l'adjoint, le percepteur et le maître d'école, exécutent des trios et des quatuors, sinon d'une manière irréprochable, au moins dans un très-bon sentiment, avec beaucoup d'ardeur et de respect pour les maîtres.
Paris devient de plus en plus le grand centre et le grand foyer du mouvement musical qui rayonne et s'étend, de proche en proche, dans les cinq parties du monde. Aussi tous les compositeurs, tous les virtuoses, tous les artistes, depuis Rossini jusqu'à M. Wagner, depuis la Malibran jusqu'aux sœurs Marçhisio, depuis Thalberg jusqu'à M. Auguste Dupont, n'ont qu'une ambition, qu'un rêve, une idée fixe, réussir à Paris. La raison en est toute simple. Ce qui se fait en Italie reste en Italie; ce qui se joue en Allemagne ne sort point de l'Allemagne. Soyez connu à Paris, vous le serez partout à l'instant même. Les étrangers le savent
bien ; ils trouvent dans les journaux français un admirable instrument de publicité, une langue universelle, qui se fait lire dans les pays les plus lointains, chez les peuples les plus divers, pour sa clarté, pour sa précision, pour sa justesse^ pour les mille agréments du style et les saillies de l'esprit ; cette presse intelligente et bienveillante, attentive à tous les événements, curieuse de toutes les nouveautés, sympathique à tous les progrès, instruite et solide sans pédanterie et sans lourdeur, enjouée et plaisante sans bassesse et sans trivialité, n'attend même pas qu'on la sollicite ; elle va au-devant des talents nouveaux, des essais craintifs, des vocations chancelantes; elle leur tend la main, les relève, les encourage et les rend célèbres. Puis sa tâche faite, son devoir rempli, sans participer ni à la gloire qu'elle donne, ni aux louanges qu'elle distribue, elle rentre, obscure et contente, pour recommencer le lendemain sa journée pénible et son écrasant labeur.
Telle est, croyez-le bien, l'une des causes principales de cette grande afïïuence d'artistes de tout genre et de toute valeur qui nous arriVent journellement de tous les points du globe. Il y a des théâtres italiens jusqu'en
Sibérie et jusqu'en Australie. Autrefois, les directeurs étrangers qui voulaient former une troupe devaient se rendre soit à Turin, soit à Milan, soit à Bologne, dans cette dernière ville surtout. C'était le grand entrepôt des plus belles voix d'Italie. Je me souviens d'un directeur d'Odessa qui fit ce voyage à la recherche d'un ténor, et qui nous racontait tout le mal qu'il s'était donné en pure perte. « Aussi bien, j'aurais pu m'épargner le chemin, disait-il; car j'ai trouvé mon affaire devant le café Cardinal^ au coin de la rue Richelieu. Mon aventure n'en est pas moins bizarre, et je tiens à édifier les personnes trop crédules qui seraient tentées de m'imiter.
(( Dès mon arrivée à Bologne, poursuivit le directeur, j'allai au café du théâtre où j'étais sûr de rencontrer ce que je cherchais. On m'avait montré un gros garçon d'une figure avenante et réjouie, qui trempait gravement des biscuits dans une tasse de chocolat. Il n'était ni beau ni d'une extrême distinction : mais Rubini avait aussi une tournure commune ; ce qui ne l'a pas empêché d'être le plus grand ténor de notre siècle. J'abordai civilement mon homme. On m'avait averti de donner du docteur à tous ceux dont
je voudrais me concilier les bonnes grâces. Dans les villes d'université on ne risque rien à. prodiguer ce titre. Tout le monde est un peu docteur en droit, en médecine, en théologie, en archéologie ou en n'importe quoi.
» — Permettez-jnoi, docteur, lui dis-je, d'en user librement avec vous. Je viens d'apprendre, il n'y a qu'un instant, que vous avez une fort belle voix de ténor, et j'ai pour ces sortes de voix une passion que je ne saurais vous exprimer. Seriez-vous disposé à quitter cette ville et à vous produire sur quelque grand théâtre tel que celui d'Odessa, ou de Moscou, ou de Varsovie?
» — Seigneur étranger, me dit-il en me rendant mon salut, je ne suis que basso cantante^ un Tamburini ou un Lablache, jeune, pour vous servir ; car je puis chanter ad libitum le baryton ou la basse-taille. Mais si vous venez pour m'engager, comme vous en avez la mine, ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser. J'appartiens à Tonino Lenari, le fils du grand Lenari, qui m'avait loué pour trente ans, avec le droit de me céder pour les quatre saisons du Carnaval, du Printemps, de la Foire et de l'Automne. Le père étant
mort, j'ai passé au fils ; je fais partie de la succession.
» Bien que cela ne laissât point de me surprendre, je répondis simplement à mon interlocuteur : Je vous remercie des renseignements que vous voulez bien me donner; je verrai Lenari, et j'espère que nous pourrons nous entendre. Mais ne sauriez-vous point m'indiquer un ténor parmi vos connaissances?
)) — Un ténor! s'écria-t-il, eh! pardieu! voilà Doria, mon ami, un Donzelli pour la force, un Davide pour l'agilité ; c'est ce jeune homme qui est assis à la troisième table et qui joue aux tarots ; mais je ne vous conseille pas de l'approcher en ce moment, il n'aime pas à être dérangé quand il perd.
» Effectivement, j'aperçus non loin de nous ce phénix des ténors. Il était beau comme un ange : des cheveux blonds, de grands yeux bleus, un teint de jeune fille, un sourire charmant. Le cameriere, ou garçon de café, venait de poser auprès de lui le troisième flacon de marasquin de Zara, et notre futur artiste le vidait à longs traits pour se consoler de sa mauvaise chance; puis il remuait les cartes d'une main crispée et jurait conime un voiturin dont les deux chevaux se seraient
jetés dans un précipice. C'était affreux d'entendre de si vilains mots sortir d'une aussi jolie bouche,
» — Et votre ami Doria, dis-je à la basse-taille, estil aussi à Lanari?
» — Non, seigneur, il est mieux part'agé.
» — Il est donc libre?
» — Pardonnez-moi ; il est à ce petit bossu que vous voyez là-bas sous les portiques, à côté de ce beau palais de marbre.
» — Ah çà î mais l'on pratique ici sur une grande échelle la traite des blancs?
» — Vous nous jugez mal, seigneur étranger, me répondit la basse d'un air sérieux. Maître Antoine est un honnête homme, quoique savetier de son état, et grand ami des arts. Il a ramassé le petit Doria, qui était une sorte d'enfant trouvé que tous les polissons du quartier rouaient de coups à l'envi; il a eu pitié de sa faiblesse et de son dénûment, l'a pris chez lui, l'a nourri, logé, habillé, lui a donné des maîtres, et, dès que l'enfant a pu tracer son nom, il lui a fait signer deux mots d'écriture, moyennant lesquels mon ami s'est engagé, sa vie durant, à^ne jouer ni chanter que pour le compte de son père adoptif. Ce traité.
fait double, a été ratifié plus tard par-devant notaire, à la majorité de Doria. N'est-il point juste qu'il s'acquitte de la belle éducation qu'il a reçue et à laquelle il a répondu fort brillamment, c'est une justice à lui rendre; car, sauf qu'il est un peu joueur, un peu menteur, un peu querelleur, un peu paresseux, un peu emporté, un peu ivrogne, un peu gourmand, un peu libertin, je vous le donne pour le plus joli et le meilleur garçon du monde.
» — Gela étant, lui dis-je, je m'en vais parler au petit bossu.
)) Le savetier me regarda venir du coin de l'œil, sans relever la tête, qu'il tenait collée à son établi. Il avait une physionomie très-fine, un air narquois, et deux petits yeux gris pétillants de raillerie et de malice.
» Ma foi 1 je lui donnai du docteur gros comme le bras. N'était-ce pas un docteur en ressemelage? et, d'ailleurs, j'avais grande envie de m'en faire un ami. )) — Votre figure me revient, lui dis-je, et sans autre > préambule je vais droit au fait. Voulez-vous me céder votre ténor Doria pour trois ans, et à quel prix ? » — Monseigneur, fit le bossu en ôtant son bonnet,
VOUS me faites bien de l'honneur. Le jeune Doria était encore à moi hier matin, mais depuis vingt-quatre heures il ne m'appartient plus. J'étais las de travailler dans une vilaine échoppe, où je manquais d'air en été, de jour en hiver, et, à mon grand regret, je l'avoue, j'ai troqué mon pauvre ténor contre cette jolie boutique que voilà I
— A la bonne heure t Mais seriez-vous assez aimable pour me dire de qui dépend ce jeune artiste que vous avez échangé si avantageusement contre une nouvelle installation?
— De la signora Teresa Aldobrandini. la propriétaire de mes nouveaux ateliers.
— Et où demeure-t-elle?
— La voici qui vient justement de ce côté. Elle sort de l'église; vous pouvez l'accoster et lui parler dans la rue, car elle est très-affable.
— Madame, lui dis-je en la saluant jusqu'à terre, on m'assure que le ténor Doria a l'honneur de vous appartenir. Je suis en état de faire sa fortune; vous plairait-il de lui rendre sa liberté et de dicter vousmême les conditions de son engagement?
— Monsieur, me répondit la dame d'un ton sec. le ténor Doria n'est ni à vendre ni à louer, je le garde pour moi.
— Ah! madame fait une troupe?
— Non, monsieur; je fais une bonne œuvre; j'estime le talent de Doria et surtout ses vertus ; c'est un jeune hornme de mœurs exemplaires; il se perdrait sur les planches. J'ai donc résolu de l'épouser; il m'a promis, ce matin même, de renoncer au théâtre, et si vous voulez nous faire Thonneur d'assister à la noce, elle sera célébrée, samedi prochain, dans la cathédrale de San Petronio.
(( Et voilà comment, fit en riant le directeur d'Odessa, le ténor que j'avais cherché à Bologne avec tant de peine, je n'ai pu l'engager qu'à Paris, au coin du boulevard des Italiens et de la rue de Richelieu. Le marché aux artistes^ s'il m'est permis d'employer ce mot, s'est déplacé à leur grand avantage, ils ont repris leur liberté et leur dignité. Ils n'ont affaire qu a des corres. pondants serviables, qui, moyennant 6 0/0 de commission, les expédient, francs de port, au bout du monde. Le général de division Carini, commandant
en chef de la garde nationale de Palerme, était naguère agent dramatique. Ce n'est pas la moindre singularité de Paris, depuis que cette étonnante ville est devenue un grand centre dramatique et musical. »
16 février 1862.
En reprenant la plume après six mois de repos, mon premier devoir est de remercier tous ceux qui m'ont donné des preuves d'amitié et de sympathie, lorsque j'ai cessé de faire partie d'un journal dont j'ai été pendant seize ans l'un des plus assidus et des plus fidèles collaborateurs. J'avoue que je ne croyais point qu'un critique faisant profession de dire aux gens leur vérités pût conserver encore des amis. Je n'ai pu répondre à ceux de mes lecteurs qui ont bien voulu me demander si je me retirais désormais de la presse mi-
litante; je n'en savais trop rien moi-même. Je n'avais nulle envie d'entrer dans un journal qui n'eût point offert des conditions d'indépendance et de stabilité sans lesquelles on ne peut traiter dignement et efficacement les questions d'art et de goût.
Ces. conditions, je les retrouve ici et j'en suis heureux. Les lettres ont besoin de liberté, et les arts dont je m'occupe sont les arts libéraux par excellence. La discussion politique peut quelquefois, pour des raisons majeures, être restreinte ou suspendue; la discussion littéraire n'offre aucun danger et n'est soumise à d'autres lois que celles que s'impose tout homme bien élevé, tout écrivain qui se respecte : la modération de la forme et la sincérité des opinions. Qu'une comédie soit mauvaise ou un opéra détestable, qu'un livre soit plat, qu'un auteur ne sache point sa langue, cela se voit journellement; cela peut se dire en tout temps et en tout lieu. L'État n'en est point troublé, ni la paix du monde en aucune façon compromise. Les amours-propres, seuls, en souffrent, et ils ne pardonnent jamais la plus légère piqûre. Mais si l'on ne sait braver les mécontentements de la vanité blessée, ni dédaigner ses représailles, il ne faut pas se mêler
d'avoir un avis sur n'importe quoi, ni de le faire par-* tager au public.
Moins que jamais, la critique ne saurait se passer de courage et de franchise. Le théâtre est dans un triste état, tout le monde en convient. Ce n'est pas une raison pour crier à la décadence et à l'épuisement final. Il y a eu et il y aura encore de ces temps d'arrêt, de ces lassitudes, de ces stérilités locales et passagères. On en revient, et de bien loin. Dieu merci! Souvent, lorsqu'on croit toucher le dernier degré de l'abaissement, dans le domaine de l'imagination, le chefd'œuvre est près d'éclore, et de nouvelles branches, vigoureuses et vertes, poussent tout à coup sur les racines flétries. Mais il faut dire aussi que rarement l'art dramatique a traversé une pareille crise et a paru plus près de sa fin. Gela tient à plusieurs causes, dont voici selon moi les principales : l'indifférence et l'apathie du public, ou plutôt de la foule, car il n'y a plus de public; l'avidité et la paresse des auteurs qui veulent travailler peu et gagner beaucoup ; la dispersion des artistes , qui vont d'un théâtre à l'autre, et ne font plus partie d'une troupe homogène et permanente : enfin, la situation précaire des entreprises théâtrales,
dont la plupart vivent d'expédients, placées qu'elles sont sans, cesse, et par leur faute, entre un coup de fortune et une faillite.
Les auteurs ne travaillent point. Ils seraient bien bons de se donner de la peine I Une association puissamment organisée, juge et partie' en sa propre cause, appelant à elle les petits et les grands, et les couvrant d'une égale protection, fixe elle-même le prix des travaux et met en interdit les théâtres qui oseraient se soustraire à sa loi. Il est vrai que le directeur est libre de se pourvoir ailleurs. Mais comme il n'y a guère d'apprenti capable d'écrire un tiers de mélodrame ou un quart de vaudeville, qui ne soit reçu d'emblée membre de la société des auteurs et n'ait le plus grand intérêt à s'y faire recevoir, il s'ensuit que cette faculté laissée aux directeurs de s'adresser où ils voudront çn dehors de la société, à parler franchement, est une dérision.
A cela on réplique : — La société des auteurs protège les petits comme les grands. Elle est équitable et secourable; elle est réparatrice. Les grands feraient la loi par leur talent, par leur nom, par leurs succès ; les petits la subiraient; on les marchanderait, on leur
achèterait leurs pièces au rabais ; ils seraient la proie des entrepreneurs. La société rétablit l'équilibre et maintient les droits de tous.
Je ne sais si la société protège réellement les faibles contre les forts; ceux-ci trouvent toujours moyen de faire leurs conditions, d'avoir leurs traités particuliers, leurs monopoles et leurs primes. J'admets que la position des autres est meilleure, et que, du moment que leur pièce est reçue, ils en tirent un plus grand profit que s'ils avaient dû stipuler chacun pour soi. Mais si l'association sauvegarde les intérêts matériels des auteurs, elle ne protège pas l'art contre le métier ; bien au contraire ! Cette égalité de droits perçus sur toutes les productions dramatiques, quelle que soit leur qualité et leur valeur intrinsèque, ne tourne pas à l'avantage des œuvres sérieuses. Les pièces à grand spectacle, les féeries, les revues, l'inepte et lourd mélodrame qui s'adresse aux instincts grossiers de la foule, rapportent beaucoup plus que les ouvrages les mieux conçus, les mieux composés, les mieux écrits. Si Corneille et Molière donnaient demain le Cid et les Femmes savantes^ les Femmes savantes et le Cid avec le
Misanthrope et Cinna par-dessus le marché, n'attein-
(iraient pas le quart des recettes de Rofhomago. Ainsi les auteurs de Rothomago et d'autres inventions de ce genre, sont dix fois mieux payés que s'ils avaient fait un chef-d'œuvre. Gela est-il juste? cela ne blesse*t-il point le sens commun ? Qui fait le succès de ces platitudes qui ont jusqu'à deux cents représentations ? • Est-ce l'esprit de l'auteur, son imagination, sa verve et son style? Nullement. Ce sont les machines, les accessoires, les décorations, les changements à vue, les évolutions d'un grand nombre de comparses, les ballets, les manœuvres, les apothéoses et les feux de Bengale. Supposez que la société des auteurs n'existât point, et qu'elle n'eût pas le droit d'exiger, sous peine d'interdit, les mêmes douze ou quatorze pour cent sur la recette brute de tous les produits de sa fabrique, le directeur achèterait pour deux cents francs le canevas d'une féerie, et il l'aurait encore trop payé.
Mais la société répond : — Je ne suis pas juge du mérite des oeuvres, et je n'ai pas à m'en occuper. Je me substitue à chacun de mes membres, je traite en leur nom avec les directeurs de théâtre et je veille à la stricte exécution des traités. Voilà tout ; le reste ne
me regarde pas . — A la bonne heure ! Et voilà pourquoi vos auteurs sont muets, c'estrà-dire voilà pourquoi, au lieu de^' méditer et de composer lentemeiit des œuvres d'art et de style, ils se rejettent sur le drame à grand spectacle et sur le vaudeville à maii-
• lots. Avec dix ou douze jours de facile et rapide besogne, le machiniste aidant, le peintre aidant, grâce aux épaules et aux jambes nues d'un escadron de figurantes, on tient pendant trois mois l'affiche et l'on se fait de très-beaux revenus. Peu à peu les genres secondaires sont, à leur tour, abandonnés, et toutes les scènes, depuis la première jusqu'à la dernière, ne vivent plus que de reprises. Qu'importe? Les droits sont les mêmes sur les vieilles pièces comme sur les pièces nouvelles. Aussi ne fait-on même plus un vaudeville d'actualité, un impromptu, un à-propos, un couplet de circonstance. On exhume des mots fossiles, des calembours rassis, des facéties réchauffées, et l'on estime que c'est encore trop bon pour le public.
Écoutez ce chœur lamentable. — Je n'ai point de pièces, dit la Comédie-Française, et aussi loin que
, mon regard peut s'étendre, je ne vois rien paraître à
l'horizon. — Ni moi, dit le Vaudeville. — Ni moi, dit le Gymnase. —Ni moi, ni moi répondent les Variétés dolentes et le Palais-Royal éploré. Mais c'est la fin du monde? Courage donc, messieurs, et à l'œuvre ! Un peu d'esprit, un peu de verve, un peu d'invention, s'il vous plaît 1
Dans ces derniers six mois que j'ai suivi les théâtres en amateur, j'ai été frappé des pauvretés désolantes qu'on y a jouées et de la patience inouïe du public. Ce qu'il y a- encore eu de plus remarquable, ce sont les deux ébauches de M. Victorien Sardou, bien inférieures à ses Intimes. Gela confirme, au demeurant, ce que j'ai dit plus haut. Ge qui coûte le plus à nos auteurs, c'est le travail. M. Sardou venait d'avoir un succès de surprise et de vogue, discuté à peine, accepté avec joie, enflé et surfait, d'un commun accord, par toute la presse influente, car il faut faire crédit de bienveillance et d'encouragements aux auteurs qui débutent, et l'on était bien aise de voir poindre un bel-esprit ingénieux, curieux, fureteur et d'une habileté scénique incontestable. Quel usage M. Sardou a-t-il fait de cette notoriété soudaine, de cette faveur inespérée qui s'attachaient à son nom?
II en a fait ce que les prodigues font de leurs biens trop facilement acquis. Au lieu d'écrire une .œuvre durable, tout au moins d'y tâcher, de la préparer, de la composer à loisir, il a porté à la Comédie-Française une plaisanterie médiocre qui eût été déplacée même au Palais-Royal, et il a refait la Pie voleuse avec un bourgmestre impossible. Puis, son demi-tour accompli lestement mais tristement, il est revenu à son point de départ, au Théâtre-Déjazet, comme un enfant tout meurtri qui se réfugie dans les bras de sa mère.
Autre exemple. Un compositeur de talent qui a fait une très-belle chose, les trois premiers actes de Famt^ a la rare fortune d'être appelé pour la troisième fois à l'Opéra. Après Sapho^ un succès d'estime, après la Nonne ^ une chute sanglante, il revient sur cette grande scène entre Rossini et Meyerbeer. Vous croyez qu'il se défie de lui, qu'il tremble et qu'il pâlit sur son œuvre! Assurément, M. Wagner n'est point modeste, mais son ami l'a dépassé. On l'a vu s'élancer dans l'arène avec / une fougueuse impatience, se presser, s'essouffler, chantant partout sa musique comme les rapsodes antiques et la faisant graver avant même qu'on ne l'eût jouée. Oui, vraiment, ce que Mozart, ni Weber, ni
218 COMÉDIES ET COMEDIExNS
Meyerbeer, ni Rossini n'ont osé faire, M. Gounod l'a fait. Il .avait dit son dernier mot, mis son empreinte suprême, le sceau fatal, avant la première représentation. Vanité des vanités! Tant d'orgueil pour aboutir à un désastre! La veille de ce grand combat, livré et perdu sans retour, un acte entier avait dû être retranché; c'était bien la peine de le graver d'avance !
Si je parle ici de M. Sardou et de M. Gounod de préférence aux autres, c'est qu'ils ont tous les deux des qualités réelles et que nous les reverrons bientôt sur la brèche. Ils ont, d'ailleurs, appris à se hâter lentement, et ils ne seront pas les seuls à profiter de la leçon qu'ils ont reçue. Voilà pour les auteurs; voici pour les artistes.
Quels sont les acteurs nouveaux qui se sont produits dans ces derniers six mois? Ils sont quatre, à les bien compter : Numa, Bocage, Frédéric et mademoiselle Déjazet. Je vous défie de m'en nommer d'autres. Il n'y a donc point, parmi les jeunes, quelques talents dont on pourrait tirer parti ? Il y en a, et en bien grand nombre. Mais on ne sait ni les employer, ni les grouper, ni les garder. Si l'on excepte la Comédie-Française, qui, elle aussi, s'encombre de
nullités et de non-valeurs, il n'y a point de théâtre qui possède une troupe à soi, unie, stable et complète. Je vois bien par-ci, par-là, des comédiens nomades à qui l'on fait d'interminables rôles, des monologues à peine interrompus par d'insignifiantes répliques; mais nulle part je ne vois une compagnie bien disciplinée, des emplois bien tenus, des artistes habitués de longue main à s'entendre, à se faire valoir, à répéter et à jouer ensemble. Les débris de troupes qui existent dans quelques théâtres, et que l'on n'a pas encore réussi à détruire ou à disperser, ne pourront tenir longtemps contre les intérêts et les caprices des auteurs et des directeurs.
Les auteurs ne comptent pas sur leurs pièces; ils n'attendent leur succès que de la nouveauté ou de l'étrangeté de la mise en scène. Ils font des rôles en vue de tel artiste ; ils étudient ses qualités, ses défauts ses infirmités même et ses difformités ; ils s'informent de ses relations, de ses appuis, de ses protecteurs; si telle actrice est bien appuyée, si elle est jolie, si elle a une voiture, si beaucoup d'amis viendront l'apf laudir à ses débuts; c'est un élément de réussite et l'on s'accroche à toutes les branches. Ainsi, l'au-
teur arrive au théâtre avec son manuscrit sous un bras et son actejar sous l'autre. — En voulez-vous? Signons. — N'en voulez-vous point? Je les remporte.
Il le ferait comme il le dit, et le directeur aux abois, signe. Il signe son abdication, et souvent sa ruine. Il n'a pas le choix; il n'a rien prévu, rien préparé; il ressemble au joueur qui met tout sur la même carte. Il n'a ni l'autorité, ni le sang-froid nécessaires pour dire aux auteurs; l'artiste que vous voulez m'imposer ne vaut pas ceux que j'ai à vous offrir. Vous ne cherchez qu'un effet d'affiche, un nom en vedette, une curiosité, une enseigne. Remportez votre pièce et votre phénomène. Je ne subirai pas vos exigences; je ne commettrai point d'injustices; je n'augmenterai pas inutilement mes frais ; je ne èrii/ertw pas mon théâtre.
On s'inquiète depuis quelque temps de la fortune personnelle des directeurs. On a raison. Celui qui n'a rien à perdre vit au jour le jour et joue le tout pour le tout. Il administre follement ; il creuse un gouffre sans fond ; il engloutit non-seulement le présent, mais l'avenir ; aucun homme sensé, honnête et solvable
THEATRES 22i
ne se soucie de lui succéder. Il est l'esclave de sa dette, le serviteur très-humble de ses usuriers. Il commande, on ne lui obéit pas; il se fâche, on lui rit au nez. Chaque fois que le rideau se lève, il craint de voir apparaître un huissier; chaque fois qu'un régisseur lui parle, il le prend pour un garde du commerce; dans chaque pièce qu'on lui lit, il croit voir un exploit ; derrière chaque portant se dresse un recors.
Notez que je ne parle point des directeurs qui sont sous tutelle, comme un mineur ou un interdit à qui l'on donne un conseil judiciaire : des commis aux gages de leurs créanciers. La situation est trop nouvelle et trop curieuse pour qu'on ne lui consacre pas un chapitre à part. J'y reviendrai si elle se prolonge contre toute apparence. Je ne veux rien dire, non plus, des artistes qui payent leur directeur ou lui prêtent de l'argent que celui-ci s'empresse de ne point leur rendre. Gela me mènerait trop loin pour aujourd'hui. Ce que j'en veux conclure, c'est que tout se tient dans le monde des théâtres, et que lorsqu'un directeur n'est pas libre de refuser les mauvaises pièces qu'on lui apporte et les mauvais acteurs qu'on lui impose, il n'y a pas lieu de s'étonner de la prodigieuse
ineptie de certains spectacles, ni de l'état de langueur et d'impuissance où l'art dramatique est tombé.
Il appartiendrait sans doute au public de faire bonne et prompte justice ; mais je l'ai dit en commençant, il n'y a plus de public. La plupart des Parisiens ne vont guère au théâtre; les gens de goût s'en éloignent de plus en plus; les mères n'y conduisent point leurs fdles et les maris s'assurent si la pièce est décente avant d'y mener leurs femmes. Il y avait, autrefois, un public assidu^ éclairé, passionné pour chaque genre et pour chaque théâtre ; un public pour la Comédie-Française, un public pour l'Odéon, un public pour le Gymnase, un pour les Variétés^ un pour le Vaudeville. C'étaient des habitués et des juges; ils connaissaient la tradition, savaient par cœur le répertoire, suivaient fidèlement un artiste depuis ses débuts jusqu'à sa retraite ; l'applaudissaient, l'avertissaient, le formaient par leur approbation, par leurs murmures, par leur silence. Il était beau de mériter les suffrages d'un tel public.
Aujourd'hui Paris n'est plus qu'une gare immense où les voies ferrées versent, jour et nuit, par torrents, tous les peuples du monde. Ces multitudes, qui ne
comprennent pas souvent le. français, vont au spectacle pour tuer une heure Ou deux après une journée de courses, d'émotions, de fatigues. Ce sont des spectateurs bien commodes. Ils ne se soucient pas de la pièce; ils n'y reviendront pas le lendemain; des acteurs et des actrices, ils ne savent même pas le nom ; peu leur importe. Ce comédien, qu'ils voient pour la première et pour la dernière fois, a-t-il du talent? Peut-être. Qu'est-ce que cela leur fait? Généralement ils aiment mieux une belle et grande fille, à l'air provof uant, à la jupe courte et au corsage décolleté, que la diction pure et la grâce exquise de Gélimène, fûtelle jouée par mademoiselle Mars en personne.
A côté de ces étrangers, qui forment la clientèle la plus nombreuse et la plus sûre de nos théâtres, on voit bien de temps à autre, à l'orchestre ou dans les loges, quelques gens du monde, quelques journalistes^ des étudiants, des commis, des agents de change, et beaucoup de jeunes femmes plus fardées que les actrices elles-mêmes, et attirant le feu des lorgnettes. C'est, à peu de chose près, le public des premières représentations : blasé, indiftérent, distrait, il laisse faire les claqueurs. Deux fois, cette année, il est sorti de sa
torpeur habituelle et a paru se fâcher tout rouge; mais ces deux cabales, excessives et personnelles, n'en voulaient guère aux pièces qui en- avaient été la cause ou le prétexte. L'une visait au cœur ; l'autre chiffonnait des jupes. La plupart du temps, ce public écoute ou fait semblant d'écouter ; il ne donne aucun signe d'approbation ou de blâme ; si la chose est trop mauvaise, il se contente de lever les épaules ; si elle est passable, il dit : c'est bien, et il bâille.
Ainsi, rien à espérer de ce côté là. Ce ne sont pas ces spectateurs nonchalants qui se feront des redresseurs de torts : qui vengeront jamais la raison méconnue, le bon sens honni, la grammaire outragée. La critique doit-elle se mettre résolument en leur lieu et place? doit -elle s'arroger un droit qu'ils abdiquent? J'ai déjà assez d'expérience pour savoir que les journaux et les livres ne corrigent pas les incorrigibles; mais il y a une satisfaction toute morale à dire la vérité, dût-elle ne profiter à personne. Si l'on ne peut ni empêcher le mal, ni décourager la sottise, on proteste au moins hautement et l'on ne devient pas leur complice.
11 août 1862.
Le 15 août, longtemps avant l'heure fixée pour le commencement du spectacle, la foule se pressait aux abords des théâtres, animée, curieuse, mais patiente et résignée à tout. Ce qui frappait le plus dans cette foule, c'était un air de contentement, de propreté, de bien-être* Ce peuple en blouse et en robe d'indienne était aussi poli, aussi discret que les gens les mieux élevés. Il attendait de pied ferme, à son rang, sans chercher par violence ou par ruse à dépasser ceux qui étaient devant lui, ni à refouler ceux qui venaient après. Les quelques sergents de ville placés,
de loin en loin, pour le maintien de l'ordre, avaient là une vraie sinécure. Le peuple faisait lui-même sa police. On respectait les vieilles gens, on donnait la main aux dames, on protégeait les enfants. Pas un cri, un mot déplacé, une interpellation malséante. Il n'est jusqu'au gamin de Paris, si redouté du bourgeois, sa victime, qui ne parût avoir, ce jour-là, le sentiment de sa dignité; on eût dit qu'il faisait les honneurs de chez lui.
Ceux qui se souviennent des anciens spectacles gratis assurent qu'ils avaient quelque chose d'effrayant. On ne voyait que bras nus, poitrines velues, cheveux hérissés, jambes pendantes; un amas de taches et de haillons. L'aspect était sinistre et l'odeur insupportable. Les comédiens tremblaient devant ce terrible auditoire. On leur adressait des mots crus, des apostrophes grossières, des railleries et des invectives. On leur lançait des projectiles. On jeta une fois du vinaigre sur la robe d'une actrice. Cependant la beauté et le talent dominaient et fascinaient ces multitudes béantes. Lorsque Talma paraissait, on criait : « Vive l'Empereur ! » Puis il se faisait un silence profond, comme si la salle eût été absolument vide, et après
les tirades du grand artiste, c'étaient des rugissements. Le lion populaire était dompté par cette rude main, par cette voix puissante. Un jour, madame Paradol venait d'entrer; elle jouait Agrippine, je crois. Elle était fort belle et merveilleusement ajustée. Il y eut un quart d'heure. d'applaudissements et d'exclamations. On demandait souvent des chants patriotiques, ou toute la salle entonnait des refrains vulgaires, ou l'on imitait le cri des animaux. A la sortie, c'étaient des émeutes. Voyez la différence t II n'y a aucune comparaison possible entre cette populace débraillée et le peuple d'aujourd'hui.
Aussi, avant peu, je l'espère, on traitera ce nouveau public avec plus d'égards qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Il n'y aura de queue à la porte des théâtres que les jours de spectacles gratuits. Ce qui est aujourd'hui la règle ne sera plus que l'exception. Le peuple ne sera forcé qu'une fois par an de perdre trois ou quatre heures avant d'entrer au théâtre. Quand tout le monde est convié gratis^ on comprend que les meilleures places soient aux premiers occupants. L'attente est alors légitime parce qu'elle est nécessaire, et d'ailleurs, dans ces jours de grande fête, on ne travaille
2ï?8 COMÉDIES ET COMÉDIENS
pas, on s'amuse; on ne regarde pas au temps perdu ; l'ouvrier le plus pauvre et le plus laborieux a une heure ou deux à dépenser sans regret.
Mais dans les jours ordinaires, quand tout le monde prend son billet pour de l'argent, tout le monde a droit à une place commode et assurée, et chaque place doit porter son numéro, les premières aussi bien que les dernières. Qu'il y ait des prix différents, cela est juste; que les places d'avant-scène ou d'orchestre soient plus chères que les places de parterre ou de galerie, nul ne songe à s'en plaindre; mais que les premières puissent se louer à toute heure du jour moyennant une certaine augmentation imposée par les directeurs, et qu'on ne puisse avoir les autres qu'au bureau, au dernier moment, après une longue station dans la rue, voilà l'inégalité et l'injustice. Gela est même contraire aux intérêts bien entendus des directions théâtrales. C'est un reste de barbarie qui n'existe qu'en France; il est inconnu dans toutes les grandes villes d'Europe. Aussi, je né doute pas que la réforme qu'on va essayer sur une petite échelle, et seulement pour les théâtres nouveaux, ne soit appliquée prochainement à tous les théâtres. Il ne s'agit point d'une
faveur, mais d'un droit. Quelle objection pourront faire les directeurs? Diront-ils que les grandes places peuvent seules être mises en location, parce que, audessus du prix du tarif, elles payent une prime ? On leur répondra : Élevez proportionnellement le prix des petites places, et louez-les d'avance. Le peuple y gagnera.
Savez-vous pourquoi les directeurs résistent, pourquoi la plupart d'entre eux ne veulent pas entendre parler de numéroter leurs places? C'est qu'ils ont pris l'habitude, lorsque par hasard ils ont un succès, d'entasser au parterre et dans les galeries, et jusque dans les couloirs et dans les passages les plus indispensables, dix fois plus de monde que la salle ne peut en contenir. On ne sait pas (mais les directeurs le savent) à quel point le corps humain est compressible. Ne pouvant élargir leur salle, ils aplatissent le spectateur. Ceci me rappelle un fort joli conte de M. Mérimée : Tamango. Un bon marchand de nègres, désolé de n'avoir qu'un navire trop étroit, cherche à l'utiliser de son mieux pour le transport de sa marchandise. Il en met tant qu'il peut; à fond de cale, dans les entreponts, sur le pont, partout, en long et en large, de côté, H 43
en travers, et quand il semble qu'il n'y ait plus de place pour ces malheureux, il y en a encore. Au demeurant, c'est dans leur intérêt et par humanité pure que ce bon négrier les reçoit à son bord; car s'il ne s'en chargeait point, le roi, qui est un peu ivre, leur casserait la tête. De même, quelques-uns de nos directeurs, s'ils font entrer plus de personnes qu'il ne faudrait et s'ils sont forcés de les mettre les unes sur les autres, c'est pour ne point les laisser s'enrhumer au vent et à la pluie.
Il ne faut jamais demander à ceux qui profitent d'un abus s'il leur convient que cet abus cesse. Ils trouveront une foule de bonnes ou de mauvaises raisons pour prouver qu'on ne doit point toucher à ce qui existe. Gela a toujours été ainsi; pourquoi?... parce que... Voilà qui est concluant; mais je suis persuadé que le gouvernement, qui a tant fait pour les classes populaires, les affranchira aussi de cette dernière gêne et de cette dernière servitude. Tant de choses qu'on déclarait impossibles ont été accomplies depuis dix ans ! On est allé d'abord au plus pressé : on a élargi, assaini les rues; des quartiers sombres ou infects ont été détruits; des vallées comblées, des mon-
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tagnes aplanies; on a fait circuler partout l'air et la lumière. Voilà qu'on songe aux théâtres; un peu tard, mais enfin on y arrive, et vous savez si l'administration s'est inquiétée des belles théories et des beaux raisonnements de ceux qui prétendaient l'entraver dans ses mesures les plus urgentes et dans ses œuvres les plus utiles.
Si l'on eût écouté certains directeurs^ on eût trouvé (|ue tout était trop bon pour le public des -petites classes. Il étouffait au parterre où il était pendu aux galeries, par les pieds, par la tête, comme les damnés du Jugement dernier à la chapelle Sixtine. Le lustre lui brûlait les yeux. Mais qu'y faire? Voudrait-on qu*on supprimât le lustre ? — On l'a supprimé, et on supprimera aussi la queue, ce qui est infiniment plus facile.
Qui dit privilège dit monopole, et tout monopole doit être contrôlé et contenu par l'autorité. Les boulangers ont aussi un privilège, mais ils sont soumis à la taxe et à des règlements d'une grande sévérité. Faut-il demander pardon aux directeurs d'une assimilation qu'ils trouveront peut-être impertinente? Ils nourrissent l'esprit, tandis que leurs modestes con-
frères n'alimentent que le corps. Il y a pourtant quelque analogie entre ces deux commerces. Le peuple romain demandait du pain et des spectacles; le peuple français, d'une civilisation plus avancée, demande des spectacles et du pain. Les directeurs et les boulangers lui en donnent pour son argent. Les uns louent des premières et des secondes; les autres vendent du pain de première et de seconde qualité. Là s'arrête la ressemblance. Que penserait-on si les boulangers s'avisaient de dire au public : « On peut acheter du pain de gruau, tant qu'on veut, du matin au soir; mais, pour le pain de seconde qualité, nous ne le vendons que de six heures et demie à sept heures? »
Ce qu'il faut de temps et d'efforts à une idée juste et simple pour faire son chemin, est inconcevable. Il y a deux siècles, le peuple se tenait debout au parterre, après avoir été un peu écrasé à la porte ; les grands seigneurs et les petits-maîtres se pavanaient sur le théâtre même, parlaient tout haut, lorgnaient les actrices, interpellaient les comédiens. Aujourd'hui, les petits-maîtres sont rentrés dans la coulisse, le peuple s'est assis, et il n'est plus besoin que deux ou trois manants se fassent tuer au seuil de la Corné-
die pour la plus grande gloire de la pièce et de l'auteur. Encore un pas, et l'on comprendra que le public, à (Quelque classe qu'il appartienne, ne doit pas faire antichambre dans la rue.
Lorsqu'on a construit en France les premiers chemins de fer, les compagnies raisonnaient comme les ' directeurs de théâtres. Elles ne voulaient pas que les wagons de troisième classe eussent des banquettes, ni qu'ils fussent couverts. Elles disaient : « Si l'on peut voyager assis commodément et à l'abri du froid, du soleil et de la pluie dans nos troisièmes places, on ne prendra plus les premières ni les secondes. Nous y perdrions beaucoup; notre intérêt s'y oppose. Après tout, le peuple n'en mourra pas; il est accoutumé à d'autres fatigues et à d'autres privations. » Ainsi parlaient les entrepreneurs des nouvelles voies, et ils menaçaient de se retirer si l'on ne faisait point droit à leurs demandes. On repoussa, comme on le devait, ces étranges prétentions, et on ne voulut point de wagons découverts, même pour les bêtes. Aussi les directeurs auront-ils beau dire et beau faire, il faudra bien que la queue disparaisse. C'est une question
d'humanité, d'égalité, d'équité; une question d'ordre
et de voirie, car enfin tous ces groupes qui font queue à la porte des théâtres, ce sont des rassemblements qui encombrent la voie publique, empêchent le passage et interceptent la circulation.
Si nous entrons maintenant dans un autre ordre d'idées, ce public des représentations gratuites nous a singulièrement étonné par son intelligence, son discernement et son goût. D'abord, il s'est porté de préférence aux grands théâtres, à l'Opéra, à la Comédie-Française, à rOpéra-Gomique; il ne s'est montré sensible qu'aux vraies beautés, à tout ce qui est simple, élevé ou touchant; il a saisi les mots les plus fins, les intentions les plus délicates; et les comédiens^ qui ne s'y trompent pas, ont trouvé, une fois de plus, que c'éta^ît le meilleur des publics. Il n'a jamais admiré à côté, ni applaudi de travers. Ainsi ce peuple d'un esprit si vif et d'un si bon jugement mérite^ à tous égards, non-seulement que l'on s'occupe de son bienêtre matériel, qu'on lui rende moins pénible et moins coûteux l'accès du théâtre, qu'on lui bâtisse de nouvelles salles plus spacieuses et mieux aérées, mais il est digne surtout qu'on épure et qu'on élève à son intention le côté moral et littéraire des spectacles. Ce
n'est pas auprès des classes les plus nombreuses et les plus laborieuses que réussiront ces misérables petites pièces où l'on pousse le grotesque et l'ignoble au delà de toute mesure et dé toute décence. Le peuple est plus sain, plus honnête que cela; il ne comprend rien à ces raffinements de corruption ; ce jargon, prétendu spirituel, qui se fabrique et s'échange entre certains farceurs et certaines coteries, ne l'amuse et ne le tente pas; il faut être initié pour rire de ces lourdes facéties, de ces mots tronqués, de ces désinences baroques. Le peuple, à la rigueur, aimerait encore mieux son argot, qui est plus rude et plus pittoresque ; mais il entend mal ce patois de Bourse, d'écurie et de tripot; la trivialité et l'obscénité lui répugnent, si voilées qu'elles soient de gazes plus ou moins trahsparentes; il se déplaît dans la boue, il ne rêve et il n'admire que ce qui est au-dessus des misères et des tristesses de la vie réelle, ce qui est beau, ce qui est simple et ce qui est grand. Qu'une voix mâle et so*nore, touchante et douce, lui fasse entendre les vers de Corneille et de Racine, la prose ferme, claire, harmonieuse de Molière, il est ravi et transporté; cela le I change, le relève, l'ennoblit à ses propres yeux, le
délasse et le console; c'est sa joie et son idéal; ce qui lui convient le mieux, ce sont les chefs-d'œuvre.
Nous avons bien quelques petites scènes infimes, fort rares, Dieu merci ! qui exploitent le dernier des genres, le moins populaire et le moins couru: la caricature outrée, la farce exorbitante, la parodie idiote, et, si on les laissait faire, la chanson du carrefour, la danse prohibée et autres immondices. Vous ne verrez jamais la foule à de tels spectacles, et les théâtres qui n'ont que cette ressource ne font pas leurs frais; s'ils sont un fléau pour l'art, ils ne sont même pas une spéculation; ni honneur, ni profit, cela est dur. Ils ne peuvent compter que sur un public à part, fort restreint, fort blasé, toujours le même : des sexagénaires endurcis, des lycéens décrépits, des gens d'affaires excédés et ennuyés, des beautés et des laideurs vénales, plus de laideurs que de beautés, plus de rouerie que de jeunesse; voilà le personnel invariable de ces réunions, pour ainsi dire clandestines. L'autorité les surveille avec une attention soupçonneuse et sévère; elle fait très-bien. Si nous vivions sous le régime de la liberté des théâtres, plus d'un écart pourrait sembler pardonnable; on serait censé l'ignorer;
mais quand cela se passe avec la permission et l'agrément des supérieurs, la responsabilité ne pèse pas seulement sur les auteurs et sur les artistes ; elle remonte plus haut. A mon sens, on n'eût pas dû autoriser certains tréteaux où l'art dramatique n'a rien à voir ni de près ni de loin; mais, puisque le mal est fait, il s'agit d'y remédier par une vigilance active et incessante.
L'État ne peut pas dire et ne dit pas, en effet : Je vous accorde le monopole et le privilège de toutes les grossièretés et de toutes les gravelures; vous chanterez des refrains grivois et vous danserez des pas défendus dans les bals publics; vous recruterez votre troupe en tel lieu que vous voudrez, dans les cafés, dans la rue et ailleurs; je vous permets de corrompre le goût, de blesser les convenances, d'inventer une nouvelle langue à votre usage et d'abrutir, autant qu'il est en vous, une fraction notable de la grande nation française. Voilà ce que l'État ne peut et ne veut pas dire. On ne donne point des diplômes d'absurdité, ni des brevets de scandale. On peut tolérer des cabarets borgnes, où des buveurs attardés s'enivrent en cachette ; mais un théâtre borgne est une anomalie et un contre-sens.
Il est toute une école de fabricants de mélodrames et de pièces soi-disant populaires, qui prétend que le peuple n'entend pas le français, qu'il lui faut parler un idiome adapté à son étroite. intelligence, lui faire un théâtre à son image, lui présenter des situations violentes, excessives, frapper de grands coups, l'étonner, l'émouvoir par une série d'incidents, de noirceurs et de crimes, jusqu'à la suprême catastrophe : le châtiment du traître et le triomphe de l'innocent. — Yoyez-vous, s'écrient ces maîtres d'iin ton de supériorité dédaigneuse, nous connaissons notre public, et nous savons mieux que personne ce qui le charme et ce qui le séduit. C'est d'abord notre style ; oui, notre style; il ne faut pas avoir l'air de se moquer. Nous avons des phrases retentissantes comme des coups de tam-tam, des mots qui ne manquent jamais leur effet, des exclamations qui vont droit au cœur des nourrices, des tirades qui font bondir le parterre et crouler le paradis. Voulez-vous que l'on vous raconte les pièces, ou plutôt la pièce, car c'est toujours la même, qui fait les déliées du peuple depuis trente ans que nous travaillons, sans relâche, à instruire et à moraliser le boulevard? La voici en peu de mots. Prenez
d'abord votre héros dans les rangs populaires. Plus sa condition sera humble et son état modeste, mieux cela vaudra. Donnez-lui toutes les qualités aimables et toutes les vertus, sans marchander. Il sera bon, généreux, brave, simple, franc, sobre, doux comme un agneau, mais fort comme un lion. La veuve et l'orphelin n'auront pas de protecteurs plus puissant ni plus désintéressé que lui. Il sera le père, ou le grandpère, ou l'oncle, ou le tuteur d'une petite fille de trois à six ans, qu'il bercera avec tendresse et à qui il fera dire une courte prière au troisième acte. La prière est essentielle; il n'y a point de bon mélodrame sans prière et sans enfant.
Imaginez, d'autre part, un abominable scélérat» tout ce qu'il y a de plus lâche, de plus faux, de plus traître, de plus méchant, de plus misérable au monde. Placez-le dans les plus hautes classes de la société, qu'il soit comte ou marquis, tout au moins gentilhomme, descendant d'une race illustre, mais dégénéré, avili, perdu de dettes et d'honneur. Cet homme, après avoir tué de chagrin ses père et mère, abreuvé d'amertume sa famille et ses amis, détourné des testaments, falsifié des actes de naissance, enlevé des pa-
piers précieux d'une cassette à secret, poursuivi une jeune fille qui ne l'aime point et qui en aime un autre, après mille impiétés, mille infamies et mille railleries, — car il a le mot pour rire, le malheureux! — est sur le point d'arriver à ses fins; rien ne pourra plus l'empêcher d'épouser la jeune fille et d'assassiner son rival, de dépouiller la petite orpheline et de s'emparer de ses biens qui sont considérables; lorsqu'il se trouve face à face avec le chiffonnier, ou le roulier, ou le savetier, ou le colporteur, ou le saltimbanque, enfin avec le héros de la pièce, qui lui dit : « A nous deux ! »
Vous ne sauriez croire l'effet de cet : A nous deux ! qu-and la scène est bien préparée. Gela veut dire : « Brigand, coquin, malfaiteur, tu t'es joué de Dieu et des hommes, et d'une pauvre petite innocente de trois ans et demi, à qui j'ai appris à épeler sa prière. Tu croyais déjà avoir les clefs du coffre dans ta poche, et tu endossais ton plus bel habit noir pour mener ta fiancée à l'autel. Tu as compté sans la justice divine et sans la présence d'un commissaire de police, qui rendrait bien des mélodrames impossibles s'il daignait apparaître au dénoûment. A nous deux^ misérable ! Je
vais t'ëcraser comme un insecte sous les clous de mes souliers... ou plutôt je te pardonne. Voici un pistolet chargé, va te brûler la cervelle, t, Voilà le mélodrame type, voilà ce qu'il faut au peuple, voilà ses chefsd'œuvre !
J'en suis fâché pour ces auteurs, que j'estime et que, pour rien au monde, je ne voudrais désobliger. Mais, cette année encore, le public des spectacles gratuits, ce peuple qu'ils prétendent connaître et qu'ils calomnient à leur insu, leur a donné un démenti et une leçon. Ce qu'il a surtout applaudi, ce sont les grandes pensées, les nobles sentiments; c'est la plus belle langue que les hommes aient parlée, ce sont les larges accords, les pures et suaves mélodies, c'est l'art dans sa plus haute et sa plus fière expression.
Il n'y a pas à s'y tromper, les conditions matérielles et littéraires des théâtres se modifient profondément. C'est en vue du peuple que les auteurs doivent travailler désormais, et ce qui va le mieux au peuple, c'est le grand art. Dans les sociétés démocratiques, on ne peut opérer que sur les masses. Là est la fortune et le succès. Il faut baisser les prix et élargir les salles. Voyez l'exemple des concerts Pasdeloup. La H 1 4
grande et belle musique a détrôné, tout d'un coup, les romances et les polkas. Mozart et Beethoven ont des milliers d'auditeurs. C'est ce qui arrivera pour les œuvres dramatiques, et l'auditoire le plus nombreux sera encore le plus éclairé et le plus compétent.
18 août 1862.
Je me suis arrêté un moment, hier matin, devant les affiches, et j'ai lu ce qui suit :
Opéra: le Prophète, reprise. Opéra-Comique: la. Servante maitresse, reprise. Comédie-Française : Psyché, reprise. Vaudeville: Dalila, reprise. Gymnase-Dramatique: Louise ou la Réparation, YÉtourneau, reprises. Variétés: les Bibelots du Diable, reprise. Palais-Royal: les Saltimbanques, reprise. Théâtre- Déjazet: les Mystères de CÉté, reprise.
Qu'en pensez-vous?
Distinguons. Pour l'Opéra, la Comédie-Française et parfois l'Opéra-Comique, les reprises, puisque ce
mot barbare est adopté, sont une nécessité et un devoir. Ces théâtres sont institués et subventionnés pour jouer les chefs-d'œuvre dont ils ont la garde et le dépôt : ce sont aussi bien des théâtres que des musées. Il y. a de grands ouvrages qui, à proprement parler, ne quittent jamais le répertoire, d'autres qu'on laisse en repos parce que l'on n'a point sous la main des artistes capables de les bien jouer et de les bien chanter; mais on saisit la première occasion pour les remettre en lumière et en honneur. Ainsi, qu'on joue souvent les Huguenots et Guillaume Tell, le Tartuffe et le Misanthrope , Phèdre et Cinna , qu'on reprenne , de temps à autre, A /ces ^e et Psyché, rien de mieux. C'est un charme et une leçon pour le public et pour les auteurs que d'entendre de beaux vers, une prose admirable, des accords sublimes ou touchants.
Mais reprendre de vieux mélodrames émaillés de fautes de français, des revues fossiles, des vaudevilles surannés, des farces médiocres, voilà l'abus, le nonsens intolérable, l'infirmité et l'abaissement dont il faut sortir à tout prix. La veine est tarie; l'esprit se fige; le mouvement s'arrête. Le théâtre ne dit rien de neuf; il rabâche , il ressemble à ces collectionneurs
idiots qui ramassent précieusement toutes sortes de débris. Ce n'est plus là un musée, c'est une hotte. Pour peu que cela continue, il faudra : ou proclamer la liberté de l'art dramatique, et laisser construire de nouvelles scènes en face des anciennes si évidemment frappées de stérilité et d'impuissance, ou imposer au rnonopole des restrictions salutaires, et limiter le nombre des reprises.
L'Opéra-Gomique nous a rendu la Serva 'padrona, une œuvre charmante, aussi fraîche que le jour où elle a été écrite. Il faut en savoir gré à M. Perrin, qui à l'intelligence du directeur joint le goût de l'artiste. La Serva de Paësiello (car ces vieux maîtres ne se gênaient pas pour traiter le même sujet), plus jeune de quarante ans et plus mélodique peut-être, n'a point les rares qualités qu'on admire dans la musique de Pergolèse : une harmonie pure, élégante et sobre; un naturel exquis; un charme doux, égal, pénétrant; de la gaieté sans bouffonnerie; de l'abandon sans vulgarité; un style qui parfois s'élève jusqu'à la noblesse et à la fierté; une expression qui va sou vent jusqu'aux larmes. Il y a dans cette comédie intime, d'un ton si familier, un récitatif accompagné par l'orchestre aussi
ample et aussi émouvant que ce que Gluck fera plus tard de plus beau et de plus achevé. Ceci est le secret des maîtres; ils passent d'un genre à l'autre avec tant de simplicité et d'aisance, que l'on s'y trouve porté tout naturellement, sans secousse et sans effort.
Gimarosa n'a rien écrit de plus vif et de plus étincelant que le fameux duo : Je devine^ à ces yeux^ à cette mine ; la scène est parfaite, la gradation ménagée avec un art infini ; la coquetterie triomphante et railleuse de la jeune fille, l'indignation, la révolte, et l'ensorcellement du vieillard sont peints d'une touche fine, avec des nuances de passion vraie et de sensibilité profonde. L'air où Pandolphe au désespoir éclate en reproches et presque en sanglots, nç serait point déplacé dans un grand opéra. Y a-t-il rien de plus tendre que cet air éploré de Zerbine, où elle demande grâce au bonhomme dont elle se moque tout bas? Ici, Pergolèse est merveilleux de grâce et d'ingénuité touchante. On dirait que l'attendrissement le gagne malgré lui; il voudrait sourire, et il pleure commejamais Piccini ou Jommelli n'a pleuré.
Cette reprise excellente de la Serva padrona nous a
révélé une actrice do talent, madame Galli-Marié, veuve d'un artiste italien et fille du chanteur de l'Opéra; quand je dis chanteur, c'est une manière de parler. Il ne chante plus depuis longtemps, mais il rend des services ; il joue d'une façon vague, dans un genre mixte, des rôle effacés. Il a eu dans sa jeunesse une voix de ténor, puis de baryton, puis de bassetaille ; aujourd'hui il n'a plus aucune espèce de voix, mais il peut s'en consoler, car il est bon musicien, et, de plus, il est le père de cette fille qui a si bien réussi à rOpéra-Comique.
Madame Galli a une voix de contralto ou de mezzosoprano d'un bon timbre, pure, sympathique, vibrante; elle a beaucoup d'intelligence et de goût; elle ne manque ni de finesse, ni d'assurance. La singularité et la soudaineté de ses débuts l'ont servie mieux que n'eussent pu le faire un long stage et un avancement régulier. Elle jouait naguère en province les rôles dramatiques; elle débute à Paris, presque à l'improviste, dans un rôle de soubrette, et avec un tel succès, que le ^directeur de Rouen, qui l'eût peut-être laissée partir il y a deux mois, sans la faire crier sur les quais et sans promettre une récompense honnête à qui
lui ramènerait sa chanteuse égarée, voyant le bruit qui se fait autour d'elle, la demande à tous les échos. On lui donnerait une madame Galli en or massif, qu'il n'en voudrait point. Il tient moins à l'argent qu'à la gloire. Rendons-lui ce qui lui appartient. Yoilà donc noire, servante redevenue maîtresse, et partant bientôt pour la ville de Corneille. Elle nous reviendra plus tard, l'été prochain, dit-on, et nous pourrons mieux juger son talent de cantatrice lorsqu'elle jouera un rôle approprié à sa voix. Elle a dû transposer presque tous les morceaux de la Serva; elle chante juste, elle dit bien, voilà tout. A-t-elle de l'agilité? Nous n'en savons rien. Mais, en tout cas, l'Opéra-Comique fera bien de se l'attacher dès qu'elle sera libre.
La musique de Jean de Paris, qui est pourtant de Boïeldieu, a beaucoup plus vieilli que la Servante maîtresse. C'est la différence d'une œuvre supérieure à une œuvre estimable. Je n'augure rien de bon de la reprise de Zémire et Azor, ni de la pièce à brigands de Dalayrac. Il y a grand danger souvent à secouer la poussière qui couvre certaines partitions ; cela vous prend à la gorge.
Mais pourra-t-on me dire à qui est venue l'idée lu-
gubre de ressusciter celte parade antédiluvienne des Saltimbanques? Pourquoi faire et à quoi bon? Il ne faut revoir ni les amours ni les farces de sa jeunesse. Ces vieux mots tant de fois répétés ont fait leur temps, ces lazzis ont vécu. Il y a quinze auteurs aujourd'hui, et non pas des premiers ni des plus illustres, qui vous feront une pièce plus gaie, plus actuelle, plus vivante et plus amusante, surtout si un comédien tel que Frederick veut bien mettre à leur service les restes de son magnifique talent.
Quelle est cette rage d'exhumation, cette maladie des reprises? L'irrémédiable défaut des Saltimbanques est la bassesse et l'immoralité qui régnent, sans aucun contraste ni aucune compensation, d'un bout à l'autre de la pièce. Bilboquet est un Robert-Macaire naïf, et c'est ce qui a tenté peut-être et fourvoyé Frederick. Il ne s'agit point ici d'un saltimbanque et d'un escamoteur, mais d'un escroc et d'un fripon qui vole effrontément et platement, et que les gendarmes ont grand tort de laisser circuler. Gela fut sifflé d'abord à outrance, puis on en ' rit beaucoup, par un de ces étranges caprices qui font que, dans certains moments, Paris se complaît à remuer sa boue.
On a paru s'étonner que Frédérik n'ait produit aucun effet dans ce rôle ignoble ; j'eusse été surpris du contraire. Odry, lui-même, s'il pouvait revenir au monde avec sa laideur comiquç, sa voix nasale, ses cheveux hérissés, ce sourire narquois qui n'était qu'une grimace, son fameux carrick à quadruple collet, et son grand naturel, ne parviendrait pas à nous égayer avec ces mots flétris qui semblent tomber d'une bouche sans dents. Il nous apparaîtrait comme un spectre ou un fossoyeur. Aussi le plus navré de tous est Hyacinthe, qui a pourtant la tradition du personnage, et qui joue le rôle qu'il a créé. Je ne l'ai point quitté des yeux pendant tout ce premier acte si pénible pour Frederick. Il a toujours son gigot sur le sein gauche, et il dit ses mots comme autrefois. Mais il regardait d'un œil sombre tout son entourage, et ce grand comédien venant chercher de gaieté de cœur un échec inévitable, et la nouvelle Atala, parée de plumes' rouges et d'oripeaux fantasques, — femme géante sur des mollets colosses, — et le jeune homme à la dent, fort bien joué par Priston, et le père Ducantal dont le rhume séculaire a résisté à des tonneaux de pâte Regnauld ; voilà ce que ce pauvre Hyacinthe contemplait
d'un œil hébété. Il paraissait méditer profondément sur le néant des farces. Il faisait sur lui-même des retours mélancoliques. Il se souvenait de ces anciens compagnons des Variétés, tous, ou presque tous, à jamais disparus. Pauvre Yorik ! Il avait plus envie de pleurer que de rire, et son nez, si joyeux, s'allongeait tristement et aspirait à la tombe.
Il y a eu cependant, dans cette soirée funèbre, un moment, un éclair, au second acte, où Frederick, jusqu'alors si terne et si découragé, saisissant un lambeau de comédie, s'en empare et redevient le grand artiste que nous connaissons. Le voilà ému et transformé en un clin d'œil ; sa physionomie s'anime, son front se redresse, un sourire d'une finesse incomparable erre sur ses lèvres ; sa démarche est fière et son geste souverain, môme dans la parodie. Il se drape dans ses haillons comme dans un manteau de pourpre. Il est superbe et il est charmant; mais, encore une fois, que vient-il faire dans cette galère ?
Les Variétés, à leur tour, ont repris les Bibelots du Diable. Voilà une œuvre classique qu'on fait bien de remettre à la scène. On se demandait dans la ville, on s'écriait dans les faubourgs : « Mais quand donc nous
rendra-t-on nos Bibelots J » Les esprits superficiels, peu versés dans les mystères de l'art dramatique, se diront peut-être : Pourquoi MM. Cogniard etClairville, qui sont pourtant à leur aise, ont-ils fait rempailler leurs vieux meubles? Est-il donc si difficile d'en faire de neufs? On les accuse, à tort sans doute, de barrer l'accès des Variétés à leurs confrères ; on les appelle, injustement, j'en conviens, les fournisseurs brevetés du théâtre ; on trouve, par un sentiment d'envie trèsblâmable, j'y consens, que les pièces nouvelles de ces deux auteurs sont reçues trop fraternellement peutêtre. Et que dira-t-on, je vous prie, s'ils reprennent, l'une après l'autre, leurs vieilles féeries et leurs vieilles revues? Allons-nous revoir, coup sur coup, ces œuvres délicates qui s'appellent le Royaume des Calembours^ Ohé! les P'tits Agneaux t et Oht la^ la, que cesi bête tout çaf Le génie de M. Cogniard, la muse ailée et attique de M. Glairville, seront-ils donc forcés de tourner sans cesse dans le même cercle ?
Voilà comme on parle, et l'on s'abuse étrangement. En vérité, le public est d'une ignorance crasse. Homère a-t-il refait V Iliade à quatre ans de distance, et Virgile l'Enéide^ et Dante la Divine Comédie^ et Milton le
Paradis perdu, et Shakspeare Othello^ et Molière le Misanthrope et Tartuffe? On n'écrit pas les Bibelots tous les jours, et puisqu'ils ont partout soulevé l'enthousiasme des populations, non-seulement dans la moderne Athènes, mais à Brives même, et à Garcassonne, et à Garpentras, pourquoi devrions-nous en priver les générations nouvelles ? D'ailleurs, la foule y vient, et les Bibelots a font de l'argent. » Voilà l'argument suprême et sans réplique.
L'Ambigu dit à peu près ceci dans ses annonces, que les journaux publient avec une naïveté charmante : La pièce que nous avons l'honneur de représenter tous les soirs, bien que maltraitée unanime- II ment par la presse, attire un monde fou. La recette est miraculeuse. Nous ne savons plus où placer nos lingots.
L'Ambigu a raison et la critique a tort.
Le Gymnase est en grand progrès ; qui oserait le nier? Non- seulement il vit sur ses anciens vaudevilles, mais il emprunte des pièces littéraires au répertoire du Palais-Royal. Je ne désespère pas de voir bientôt r Omelette fantastique^ le Bourreau des Crânes et la Mariée du Mardi-gras sur cette scène où nous avons applaudi
les vigoureuses peintures d'Alexandre Dumas fils, et l'une des plus charmantes pièces de ce temps, le Gendre de M. Poirier.
Je suis encore tout ébloui des richesses et des merveilles du nouveau théâtre impérial du châtelet. Voilà, enfin, une salle admirable, digne d'une grande ville et d'un grand peuple; vaste, aérée, splendide. Elle est peut-être trop sonore ; mais cela ne messied pas aux grandes épopées militaires qui viendront se dérouler dans ce cadre immense. La voix des généraux commandant les manœuvres retentira comme un clairon de Sax; le canon tonnera avec des roulements de tonnerre. La nuit est supprimée; le spectacle se passe en plein jour, Un plafond, rayonnant comme le disque môme du soleil, vous enveloppe et vous inonde d'un torrent de lumière. Mais cette clarté, trop \ive, est adoucie par une coupole de cristal opaque, et peut se diminuer à volonté, selon les besoins de la scène. On n'a rien vu déplus simple et de plus grandiose que ce curieux appareil.
Il n'y a qu'une chose que je regrette : c'est la pauvreté et la laideur du vêtement moderne. Quand on voit ruisseler ces flots de lumière sur des habits noirs
déteints, sur des chapeaux fanés, des gants de couleur, des casquettes et des blouses, on est choqué du contraste. Il faudrait, pour remplir dignement cette salle si brillamment éclairée, la*cour de Louis XIV; des habits^de velours et de moire, garnis de diamants et de perles; des étoffes tombées du ciel, « des robes d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et, par-dessus, un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, » enfin, des costumes princiers.
Mais, à défaut de ces pierreries, de ces brocarts, de ces divines étoffes, de ces œuvres de fée, de ces magnificences qui nous sont inconnues, on devrait, au moins s'habiller en grande toilette de bal, comme on fait à Londres lorsqu'on va à Govent-Garden ou au Théâtre de sa Majesté. Gela est impossible au Girque, théâtre populaire. Il n'importe, après tout, que la tenue des spectateurs jure un peu avec tant de dorures. Ge qu'il faut regarder, c'est la scène, et, véritablement, la direction n'a rien négligé pour que les costumes et les décors, les machines, le spectacle et les ballets fussent parfaitement en rapport avec la richesse et l'éclat de la salle.
On assure que depuis que ;ie nouveau théâtre est
ouvert, la recette s'est élevée tous les soirs à 8,000 francs. Maintenant, je le demande, est-il juste que les auteurs des paroles de cette féerie insensée profitent, dans une proportion si large, de cette affluence extraordinaire, de cette recrudescence de succès qui n'est due qu'à l'inauguration de la nouvelle salle et aux frais ruineux de la mise en scène? Évidemment les traités de la société des auteurs sont à refaire sur des bases plus équitables et plus rationnelles. Quand le Cirque aura payé six pour cent à celui qui lui apporte un canevas qu'il revêt de ses splendeurs, il aura donné plus qu'il ne doit. Le reste est pour l'architecte, le tapissier, le machiniste, le décorateur et le marchand de gaz, qui sont les véritables auteurs de ces féeries.
!«'• septembre 1862.
DERRIÈHE LE RIDEAU
Quand on voit tomber si tristement, comme au Gymnase, au Vaudeville et sur d'autres scènes plus ou moins* importantes, des pièces dont lès auteurs ont certainement beaucoup de talent et d'esprit, on se demande s'il n'y a point quelque vice radical, quelque faute originelle et commune dans la manière de dresser le plan d'une œuvre dramatique, d'en agencer les scènes, de les écrire, de les corriger, d'en distribuer les rôles, de les apprendre et de les répéter. On ne comprend pas que des hommes habiles, qui n'en sont point à leur coup d'essai, que des artistes qui ont dix ou
quinze ans de profession, que des directeurs qui ont joué et enterré plus de drames, de comédies et de farces que certains médecins en vogue n'ont tué de malades, ne voient point au bout de trois ou quatre mois de répétitions, ce qui saute aux yeux du premier venu, et provoque les murmures et les sifflets de toute une salle. Il faut qu'il y ait à cela quelque raison qui échappe au public; tâchons de la connaître ou de la deviner, montons sur le théâtre, "et voyons ce qui s'y passe, à huis-clos, « devant que les chandelles ne soient allumées. »
Suivez-moi sans crainte, ces dédales me sont familiers. Voici l'entrée des artistes ; montez une marche, puis une autre, puis une troisième, et tenez-vous à la rampe. Maintenant touraez à droite, quelques pas encore, prenez à gauche, traversez ce couloir, poussez une porte ; nous voici sur la scène. Prenez garde de vous lieurter à un portant ou de tomber dans une trappe. Bien! restez là .dans la coulisse et, ne trahissez, par aucune marque d'approbation ni d'improbation, la présence d'un profane.
Il est midi. Un jour douteux, une clarté blafarde filtre des croisées du cintre. Quand vos yeux.se seront faits
à cette demi-obscurité, vous distinguerez les personnes qui sont sur le théâtre et à l'orchestre. Voilà le souffleur dans son trou ; un quinquet, posé près de lui et dont la mèche fume et charbonne, éclaire son manuscrit sillonné de renvois et de ratures. Plusieurs pains à cacheter fixent sur des feuilles doubles les inspirations successives qui ont déjà modifié profondément le premier jet de l'ouvrage. Le pauvre homme bâille et s'étire en attendant qu'on lui ordonne de continuer. Le directeur est sorti un moment pour parler aux machinistes. La première actrice, en négligé, un fichu, attaché sous le menton, pâle, défaite, les yeux battus, se plaint d'une migraine actroce à l'un des auteurs, car ils sont plusieurs, deux qui se nommeront et trois qui ne se nommeront pas.
Gomment, direz-vous, tant de monde a-t-il pu travailler à la môme pièce sans nuire à l'unité de composition, de pensée et de style, qui est le premier mérite d'une œuvre de théâtre? Rien n'est plus facile à comprendre. Il y a des enfants de plusieurs pères qui ne s'en portent pas plus mal. Au demeurant, tous les collaborateurs n'ont pas contribué de la môme façon, ni pour une part égale à l'achèvement de ce prodigieux
édifice. Ils y ont chacun apporté leur pierre comme à la tour de Babel. Il en est même qui n'ont rien apporté du tout ; aussi ne leur donnera-t-on que trois pour cent sur les droits et un dixième sur le prix de la brochure, s'il y a lieu. Pourquoi s'ils n'ont rien fait? C'est pour ne point décourager les paresseux. D'ailleurs, peu ou prou, on a toujours fait quelque chose, et quand on n'est pas d'une pièce, c'est qu'on ne l'a point voulu. Celui-ci a trouvé le sujet, c'est-àdire qu'il l'a pris dans un livre ; celui-là a dérangé le scénario ; un autre a mis les fautes en français ; un quatrième a fait les commissions; un cinquième n'a pas nui à la réception de la pièce, étant le comi\iensal assidu de l'amie du directeur.
Cependant, un de ceux qui seront nommés reçoit à bout portant les reproches et les récriminations de l'actrice à laquelle il a eu le tort de confier le premier rôle. (( Il faut me changer tout le troisième acte, dit-elle ; il est rempli d'allusions désagréables. — Pouvais-je supposer, madame, qu'une personne de votre esprit, de votre vertu... — Taisez- vous, maladroit, ne voyez-vous point que ces créatures nous écoutent ?
Ces créatures^ selon la charitable dame, sont l'ingénue qui dévore des gâteaux et la coquette qui est en train de lire un roman. Ni l'une ni l'autre ne se soucie d'elle et n'a fait l.a moindre attention au regard venimeux qu'elle leur a lancé. L'amoureux, — si bien frisé, si verni, si luisant, le soir, — assis sur un tabouret, la tête en bas, les pieds en l'air, étend nonchalamment sur une table, à l'américaine, son pantalon rongés de boue et ses bottes crottées. Le comique fait semblant de laisser tomber sa canne, se penche pour la ramasser, et dit à l'oreille de son camarade : (( J'ai envie de rendre mon rôle; il est gai comme un convoi de troisième classe. — Veux-tu le mien ? dit l'amoureux, je te le cède ; il n'y a pas un effet. » Les comparses jouent dans un coin, les choristes tricotent, le pompier se promène et le garçon du café voisin laisse tomber avec un bruit épouvantable, son plateau et ses tasses qui sont plus dures que du granit.*
— Messieurs, ne perdons pas de temps, dit le directeur en reprenant sa place à l'orchestre. Où en sommes-nous? — On répète le cinquième acte, dit le régisseur. — Encore! fait l'amoureux; mais voilà
deux mois que nous le répétons, ce cinquième acte. On veut donc nous abrutir! — 11 y a un changement, dit le directeur. — Un changement! s'écrient sur le même ton quinze voix désolées. Les auteurs se lèvent pour sortir.
— Écoutez-moi, cher ami, dit le directeur, en arrêtant, par le bouton de l'habit, l'un des cinq complices qui ont plus plus ou moins perpétré l'ouvrage en question. J'y ai pensé toute la nuit.
— Vous auriez mieux fait de dormir.
— Le dénouement ne peut marcher ainsi. Votre asphyxie par le charbon me paraît bien commune.
— Tant mieux ! On a tellement abusé des moyens bizarres, que, pour avoir du succès, il faut revenir à ce qu'il y a de plus simple.
— Je préférerais que votre Georgina se jetât par la fenêtre, du troisième étage. Cela nous ferait un beau décor, et...
— Je déclare que nous ne changerons plus un mot à la pièce. Ce cinquième acte a été refait vingt fois. D'abord les amoureux devaient se marier; puis l'un deux s'engagait dans les chasseurs de la garde et l'autre entrait au couvent ; puis ils se fai-
saieiJt sauter la cervelle avec un fusil à deux CQups; puis on tuait deux lièvres à leur place, pour ne pas attrister les spectateurs; puis vous avez trouvé plaisant de faire arrêter le fiancé pour dettes et de le faire conduire à Glichy, tandis que la jeune fille se dirigeait vers la mairie; puis vous avez proposé un suicide par immersion, parce que vous avez une vieille rivière dont vous vouliez tirer parti. Je suis las, entendez-vous, de toutes les folies qui vous passent par la cervelle. Le dernier qui parle a toujours raison dans ce théâtre. Vous jouerez la pièce telle que vous l'avez reçue ou vous ne la jouerez pas.
— Gomment, reçue! s'écrie le directeur avec une explosion de colère qui fait sauter son chapeau au plafond. J'ai reçu votre pièce, moi! voilà qui est trop fort! J'ai ignoré, jusqu'au dernier moment, quel sujet vous traiteriez et quel titre il vous plairait de donner à votre ouvrage. A l'heure qu'il est, je n'en sais rien encore. Vous m'avez dit : Je vous livrerai une pièce en cinq actes le 1" octobre; elle entrera en répétition le 15. 11 y aura un rôle pour A, un pour B, un pour G, un pour D. Je n'en ai pas su davantage. Le 2 septembre, vous m'avez lu un scénario où je n'ai rien com-
pris, parce qu'il était incompréhensible. Le lendemain, votre collaborateur n° 1 est venu me voir et m'a dit : Soyez en repos ; c'est moi qui fais la pièce. Cela ne m'a pas rassuré. Vous m'avez envoyé votre manuscrit scène par scène, lambeau par lambeau. L'un de vous était à la campagne, l'autre se baignait à Trouville, l'autre essayait de faire sauter la banque à Hombourg, et maintenant-que la pièce ne va pas, c'est à moi que vous vous en prenez, à moi qui suis la victime de votre paresse, de votre inexactitude et de vos divagations f
— Je vous conseille, en vérité, de vous plaindre et de rejeter vos torts sur nous, dit l'auteur. Ne faites donc pas le bon apôtre I On sait fort bien ce qui en est, et vos simagrées ne trompent plus personne. La pièce avait dix rôles à l'origine, vous en avez voulu vingt. Gela fait bien, disiez-vous, sur l'affiche. Vous avez voulu utiliser toutes vos grues, dont vous prétendez faire de grandes comédiennes. Car vous avez aussi la manie de faire des artistes. Fabrique de gants de chevreau; atelier d'ingénues, de soubrettes, déjeunes premiers, de duègnes et de comiques, de comiques surtout; c'est l'emploi que vous réussissez le mieux;
ils n'ont qu'à vous prendre pour modèle; ils seront d'une gaieté folle. C'est vous qui nous avez demandé un rôle pour la protégée de votre bailleur de fonds, pour la cousine de votre associé, pour la nièce de votre claqueur, et maintenant que votre mise en scène ne va point, vous vous en prenez à nous qui sommes les victimes de votre mauvaise foi, de votre despotisme et de vos tartufferies.
La querelle pourrait durer longtemps, car les deux interlocuteurs ont également raison et se disent d'assez bonnes vérités. Mais un homme conciliant vient se placer entre eux, et d'une voix calme :
— Monsieur, dit-il à l'auteur, vous êtes bien décidé à ne faire aucun changement à votre cinquième acte?
— Plutôt nous retirerons la pièce.
— Fort bien; et vous, monsieur le directeur, persistez-vous à ne point vouloir jouer le cinquième acte tel qu'il est?
— Je me ferai plutôt couper les deux bras.
— A merveille! Eh bien, messieurs, il y a un moyen fort simple de vous mettre d'accord : c'est de suppri-
mer l'objet du litige. La pièce aura quatre actes au lieu de cinq, et tout sera pour le mieux.
— J'y consens, dit le directeur; j'ai entendu dire ' souvent à M. Scribe que tout ce qu'on coupe n'est jamais sifflé par le public. C'est autant de gagné.
— Vous êtes encore bien poli, vous! s'écrient en masse les auteurs; mais tant pis! Pourvu que les droits soient les mêmes, cela nous est absolument égal.
— Voilà qui est convenu, dit le directeur soulagé d'un grand poids. Il est temps d'aller dîner. Nous avons assez travaillé pour aujourd'hui.
Et le régisseur prend son chapeau :
— Messieurs et mesdames, demain à onze heures précises. On répétera la pièce en quatre actes.
La scène vous paraît comique et outrée; elle est de la dernière exactitude, et, avec de légères modifications, peut s'appliquer à tous les théâtres. Il n'y a presque point d'auteur qui termine une œuvre à loisir et qui exige qu'on la joue telle qu'elle est écrite sans y changer une syllabe. 11 n'y a presque point de directeur qui ne change d'idée dix fois par jour, et qui tantôt ne cède aux caprices des auteurs, tantôt ne leur impose
les siens. L'habitude qu'on a prise de faire et défaire les pièces, pendant les répétitions, est absurde; cependant, plus nous allons, plus elle devient un usage reçu, une règle générale. On commande des rôles sur mesure ; on les coupe, on les faufile, on les bâtit, quitte à les coudre plus tard, si on a le temps. J'ai vu répéter, pendant des semaines et des mois, des féeries stupides qui n'avaient même pas l'attrait de la nouveauté. Tous les jours le directeur, les auteurs, ou ceux qui s'étaient chargés de recrépir et de replâtrer ces vieilleries, arrivaient au théâtre avec une nouvelle scène ou un nouveau couplet. Les acteurs passaient leur temps à apprendre et à désapprendre; à oublier le lendemain ce qu'ils avaient dit la veille. Tous les jours on barbouillait un nouveau décor, ou l'on donnait quelques coups de ciseaux dans les costumes; d'un manteau on faisait une toque^ et d'une toque un pourpoint; on mettait du rouge à la place du bleu, et du jaune à la place du violet. C'est l'inquiétude et la folie du désordre. Au bout d'un mois ou deux, comédiens, danseurs, tailleurs, peintres, machinistes, directeur, souffleur, musiciens, chef d'orchestre, tout le monde avait le vertige. On ne savait plus ce que Ton disait ni ce que l'on
faisait. Supposez un succès, si grand qu'il soit, après de tels gaspillages de temps et d'argent, vous comprendrez facilement que les recettes sont absorbées d'avance par les frais.
J'ai vu des artistes d'un grand talent répéter longtemps des rôles qu'ils n'ont pas joués, et être remplacés par d'autres artistes qui ne les valaient point. A quoi cela tenait-il? A une lubie, à un mot dit en passant par quelque pécore, à une dispute, à une rivalité, à un commérage de coulisses, à une antipathie personnelle, à une protection cachée, à des calculs et à des motifs encore moins avouables. Serrez de près ces équitables et candides administrateurs, ils vous répondront de l'air le plus franc, le plus ingénu du monde ; <( Mais, apportez-nous donc des pièces, donnez-nous donc des acteurs et des actrices qui' aient le moindre talent, même en herbe, nous les accueillerons à bras ouverts, nous leur signerons des engagements en blanc; notre théâtre, notre activité, notre intelligence, notre fortune, notre vie sont à eux. » Oh! les aimables gens, et qu'on a tort de ne pas les croire sur parole !
Êtes-vous curieux d'assister à un autre intermède
qui se joue aussi fort souvent et qui ne manque ni d'originalité ni d'a-propos? La répétition finie, le directeur rentre dans son cabinet pour prendre son paletot. 11 a été suivi par une jeune personne qui lui saute au cou et lui dit à l'oreille :
— Vous voyez bien, monsieur, que votre coquette n'ira pas t.. .
— Elle est un peu molle...
— Elle est affreuse. Je sais le rcMe; mes costumes sont tout prêts ; des robes superbes, du satin, du velours, des dentelles ; mon parrain ne regarde pas à la dépense. Dites un mot, et votre pièce est sauvée.
— Gela ne dépend pas de moi, dit le directeur en se débarrassant comme il peut des câlineries et des étreintes de sa pensionnaire. Allez voir l'auteur; vous êtes jeune, vous êtes jolie, vous avez de l'aplomb; c'est plus qu'il n'en faut pour réussir. Espérez.
• La jeune personne ne dort pas. Le lendemain, levée au point du jour, belle, parée et sous les armes, elle se rend chez l'auteur à sept heures et demie du matin. Mais elle a été précédée; une visite est déjà au salon. Qui a pu se présenter chez un garçon de si grand matin?
C'est une comédienne antique et chargée de famille, chez qui l'activité et l'intrigue ont remplacé la jeunesse et la beauté. Elle s'est glissée, sur la pointe du pied, légère comme une ombre, avec des frétillements et des • ondulations de couleuvre.
La dame s'assied; l'auteur s'éloigne.
— Monsieur, je viens de la part du ministre.
— De quel ministre, madame?
— Mais... de tous les ministres.
Nota bene. — Elle a passé deux heures dans l'antichambre d'un sous-chef de bureau, et n'a parlé qu'à l'huissier.
Elle reprend :
— Vous n'êtes pas, monsieur, sans savoir que j'ai connu, en d'autres temps, plus d'un grand personnage qui s'intéresse à la fm de ma carrière. Je viens donc, sans détour, vous demander le premier rôle de votre . pièce.
— Mais il est donné, madame, et vous me voyez vraiment désolé de ne pouvoir rien faire pour une personne de votre mérite, si protégée d'ailleurs, bien qu'elle n'ait besoin d'aucune protection.
— Prenez garde, monsieur; ceux qui ne sont pas
avec moi sont contre moi. Si vous me refusez votre rôle, la pièce sera sifïïée et abîmée par les journaux.
L'auteur s'incline et se retire. La dame sort furieuse, descend l'escalier en maugréant, remonte dans son fiacre et continue sa tournée du matin.
C'est ce qui s'appelle essayer d'emporter un rôle par intimidation.
D'autres l'obtiennent par séduction.
D'autres par sommations. (€e sont celles qui ont prêté de l'argent à leur directeur).
Étonnez-vous après cela qu'il y ait tant de chutes, et tant de succès plus honteux encore que des chutes t
Quant aux directeurs qui créent les artistes, qui les font comme on fait les allumettes, avec un éclat de bois et un brin de soufre, ils sont à mettre sous verre. Ils s'imaginent sérieusement que ce sont eux qui font la recette ; qu'il leur suffit d'éclairer leur salle et de s'établir dans leurs loges, visibles à l'œil nu, pour que la foule accoure et s'étonne qu'on n'ait pas augmenté le prix des places. Ils s'attribuent modestement tout ce qui se fait de bien dans leur théâtre ; ils reçoivent les compliments sans sourciller; tous les bravos leur.sont dus; tous les effets, ils les ont trouvés. Si on applau-
dit, ils saluent ; si l'on rappelle, ils se lèvent et s'écrient : Me voilà ! Gomme les mères d'actrices et les maris des danseuses, ils finissent par dire, sans y prendre garde : « Nous avons bien dansé, hier au soir! On nous a jeté vingt bouquets. On a bissé notre air 1 Et le petit vicomte, celui qui a de si jolies moustaches, nous a fait une déclaration, et le petit marquis, celui qui ne paye pas ses différences, nous a prié à souper. »
Gela n'est que ridicule. Parce qu'on est tombé une fois, par hasard, sur des artistes de talent, et que. ces artistes, à force de travail et d'étude, ont fait des progrès, et qu'en faisant des progrès ils ont acquis un nom, et que ce nom leur a valu des engagements brillants, soit à Paris, soit à l'étranger, est-ce une raison pour croire qu'on n'a qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir des Bressant, des Berton, des Geoffroy, des Déjazet? Mais, si vous possédez cette recette merveilleuse de donner du talent à ceux qui n'en ont pas, que n'en usez-vous plus souvent? Pourquoi, lorsqu'un comédien sort de chez vous, le remplacez-vous par un élève mal dégrossi, par un acteur de province, gauche, froid, guindé, empêtré, ou par un farceur grimacier, inepte et de bas étage? Pour-
DERRIÈRE LE'RtDEAU 273
quoi n'avez-vous plus que des médiocrités et des nullités? Pourquoi prenez-vous aux petits théâtres des figurantes, des modèles et des danseuses, et pourquoi^ chez vous, ne font-elles pas plus de progrès qu'elles n'en faisaient ailleurs? Pourquoi restent -elles ce qu'elles étaient, danseuses, figurantes et modèles? Qu'attendez-vous pour leur donner du génie. Allons, sorciers, puisque vous le pouvez, faites donc des miracles t
Le rôle d'un directeur est assez difficile et assez beau pour que l'on n'en cherche point d'autres. Recevoir les pièces, distinguer les talents, suivre les progrès de l'art, épier les goûts du public, surveiller la mise en scène, administrer avec sagesse, avec ordre et prévoyance, concilier tous les intérêts, aplanir tous les obstacles, respecter tous les droits sans froisser aucun amour-propre, voilà une tâche assez ardue et assez délicate pour satisfaire l'ambition d'un homme actif, intelligent et laborieux. J'en connais qui s'en conten- ;,• tent et à qui jamais il ne tiendrait à l'esprit d'imiter certaine directrice, arnie du bon La Fontaine :
Une mouche suWicnt el des chevaux s'approclie, Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l'un, pique l'autre et pense à tout moment Qu'elle fait aller la machine
Aussitôt que le char chemine Et qu'elle voit les gens marcher, Elle s'en attrihue uniquement la gloire.
Au moins cette pauvre mouche ne touchait pas de traitement et ne prélevait aucune part sur les bénéfices.
Mais en voilà assez pour cette fois. On a frappé les trois coups, la toile se lève, et nous n'avons plus à nous occuper de ce qui se passe derrière le rideau.
27 octobre i862.
Les bourgeois, qui s'étonnent de tout, ne peuvent se persuader qu'un ténor ait les appointements d'un maréchal de France, d'un ambassadeur ou d'un ministre. Cela les irrite et les scandalise. Ils lèvent les deux bras vers le ciel et ils s'écrient : Mon Dieu, où allons-nous !
Ce qui devrait les surprendre , c'est l'extrême discrétion de ces messieurs. Ils chantent vraiment pour rien; ils ont des goûts fort simples, des exigences fort modérées. Ils peuvent prétendre à tout et ils se contentent de peu. Ils professent les plus rares
276 COMÉDIES ET COMÉDIExNS
vertus : la modestie, l'abnégation, la magnanimité et le mépris des richesses. .
Car enfin il est prouvé que le monde ne peut pas se passer de ténors. Ils sont en très-petit nombre, et leur race disparait comme celle des mastodontes ou des carlins, révérence parler. Or, tous les plus beaux rôles du répertoire sont écrits pour ces voix introuvables. Si les ténors venaient absolument à manquer, il faudrait fermer les théâtres lyriques, et attendre une vingtaine d'années pour refaire autant d'opéras qu'on en a joué depuis Monteverde jusqu'à nos jour^. Les ténors grands et petits, étrangers ou indigènes, savent parfaitement cela, et n'en sont pas plus fiers.
Le bonheur est qu'ils n'aient point songé à se réunir entre eux et à fonder une association des ténors. Que pourrait-on leur objecter?
Ils diraient : Nous avons nos petits statuts, tout comme d'autres associations du môme genre; nous sommes une société privée, établie selon la loi, pour veiller à nos intérêts; nous avons notre commission, notre caisse et nos receveurs-généraux; nos agents sont MM. de Rothschild et Pereire, qui veulent bien se charger de nos rentrées; voilà !
MAUIO A L'OPÉKA 277
Nous sommes une société éminemment philanthropique, car nous songeons d'abord à nous et puis à nos semblables, c'est-à-dire à tous ceux qui ont une voix de ténor de tête, de poitrine ou de genou,, et pour que les gros poissons ne mangent pas les petits, nous maintenons l'égalité des droits non-seulement pour les tenoroni, mais pour tous les tenoretti et les tenoracci de l'univers.
Aussi tout homme ayant reçu de la nature le moindre la ou quelque son qui lui ressemble, à moins d'être archifou, s'empressera de faire partie de notre société, et quand il sera bien avéré qu'il ne reste plus en dehors de nous l'ombre d'un ténor, nous traiterons de gré à gré avec les théâtres. C'est-à-dire que si les théâtres acceptent nos conditions , nous serons les meilleurs amis du monde; s'ils refusent, nous n'en serons pas moins bons amis, mais nous les enverrons se pourvoir ailleurs, et, en attendant, nous les mettrons en interdit.
Nous ne sommes pas égoïstes, car notre générosité
s'adresse aux morts aussi bien qu'aux vivants, et nous
venons de décider que tout théâtre qui ne dressera
pas dans son foyer public une statue à Garcia, k Elle- H IG
viou, à Nourrit père, et qui ne fera pas une pension à leur femme, à leurs enfants ou a leurs neveux jusqu'à la dernière postérité, aura affaire à nous. 11 sera privé à jamais de nos secours, et mourra dans l'impénitence et ^dahs l'excommunication finales. Anathema sit.
Nous ne sommes pas exclusifs et nous invitons les soprani, les contralti, les basses, les. barytons, les dugazons, les trials et les chantres de la chapelle Sixtine, s'il en reste, à se constituer en société particulière, ou à se joindre à nous pour traiter aussi de gré à gré avec les théâtres.
Enfin, nous ne sommes pas une coalition temporaire et fortuite, nous sommes une association permanente, ce qui est bien autre chose; mais si l'un de nous s'engage à d'autres conditions que celles que nous avons arrêtées, il sera passible de vingt-cinq mille francs d'amende.
Et pour montrer notre déférence au gouvernement, notre commission ira tous les ans, le 1" janvier, porter nos hommages et nos vœux à S. Exe. le ministre d'État. Si elle est reçue, elle dira, du ton le plus pénétré et le plus respectueux : Monsieur le ministre, c'est vous qui donnez les privilèges, mais c'est nous qui
xMARIO A L'OPÉRA 279
faisons la loi. Si un directeur n'obtient pas notre exequatur, s'il ne souscrit pas au traité que nous lui présentons avec toute la bonne grâce et toute l'inflexibilité dont nous sommes capables, il peut enlever ses afTiches et fermer son théâtre. Son privilège restera dans sa famille comme un titre d'honneur et un gage de votre haute bienveillance. Mais, en réalité, nous sommes les maîtres, et il fera bien de s'entendre avec nous.
Ainsi parleraient, sans doute, messieurs les ténors, s'ils s'étaient avisés de fonder une association qui, dès le lendemain, serait devenue toute-puissante. Et alors, où s'arrêteraient leurs prétentions?
Ils demanderaient 50,000 francs par mois, payés d'avance, avec 2,000 francs de feux pour chaque représentation.
Item. Une loge à trois salons tendus de cachemire des Indes, avec des rideaux de brocart et des tapis de Turquie.
Item. Un carrosse bleu-ciel à fdets d'or, attelé de six chevaux alezans, avec un cocher poudré sur le siège, et trois laquais par derrière, armés de joncs à pommes d'or pour écarter la populace.
Item. Une table de douze couverts, somptueusement servie.
Item. Six bayadères, vêtues' de gaze et couronnées de fleurs, pour leur servir, sur des plateaux de vermeil, des liqueurs et des sorbets.
Eh bien ! ne faut-il pas leur savoir gré que, pouvant tout exiger, ils veuillent bien se contenter de cent mille francs par an, ou de deux mille francs par soirée?
Encore ont-ils des raisons sans réplique pour ne point descendre au-dessous de ce minimum. Leur voix est si fragile ! Leur carrière est si courte ! A les entendre , ils ne font que paraître et disparaître. « Tantôt vous me verrez, et tantôt vous ne me verrez plus. » « Je passai ; il n'était plus là ! » dit l'Écriture.
Cela n'est pas, direz-vous, d'une exactitude absolue, et, tout au moins, il y a de grandes exceptions.
Donzelli, à soixante-cinq ans, a toute sa voix, plus énergique et plus vibrante que jamais, et s'il ne consent à chanter que dans son palais de Bologne, ce n'est point que le théâtre ne veuille plus de lui, c'est lui qui n'a plus voulu du théâtre.
MARIO A L'OPKRA 281
Rubini s'est retiré à cinquante -deux ans, dans toute la force et l'éclat de son talent magnifique. On le suppliait de chanter quelques années encore ; mais comme il avait une petite fortune de cinq millions, et que, de plus, il était sage, il s'en alla planter ses choux à Bergame.
Mario, le plus jeune de sa génération, en était déjà à la vingt-cinquième année de sa carrière, lorsqu'il a eu la malheureuse idée de rentrer à l'Opéra, où il avait débuté jadis, et où, peut-être, comptait-il encore nous charmer pendant vingt ou trente ans.
Je ne sais si Mario a les millions de Rubini, mais il faut lui rendre cette justice qu'il a toujours vécu en grand seigneur. Il ne s'est jamais refusé un tableau de maître, un objet de prix, une curiosité, une arme rare. Il a acheté la villa Salviati à Florence, et il a fait construire un hôtel sur le boulevard de l'Empereur. Avant les chemins de fer, il voyageait en poste, et il n'a jamais donné aux postillons moins d'un louis de pourboire. Il a secouru largement ceux de ses compatriotes qui ont eu recours à lui. Il a été de toutes les souscriptions publiques ou privées. Si l'on demandait des fusils en Italie, Mario envoyait un canon: si on
levait un homme, il habillait un bataillon à ses frais; si l'on dressait une statue, il fournissait le marbre et payait le sculpteur.
Mais il n'est pas moins vrai que le public a fait tout ce qu'il pouvait pour Mario, et que ce charmant artiste a gagné, en moyenne, deux cent mille francs par an depuis un assez grand nombre d'années.
Par quels moyens était-il arrivé à une conservation si miraculeuse qu'on ne lui donnait pas, jusqu'à l'année dernière, la moitié de son âge ? Tous ces détails, à première vue, peuvent sembler inutiles ou indifférents au public. C'est une erreur ; nous touchons là à une question vitale pour les artistes, à l'organisation des théâtres, au taux des appointements, aux caprices et aux engouements de la foule, à l'hygiène et aux tempéraments des chanteurs. Il y a des voix qui durent plus ou moins, soit parce qu'on sait les conduire, soit parce qu'on les soigne et qu'on les ménage, au détriment des œuvres qu'on interprète. Puisque nous avons sous les yeux un artiste dont l'organe n'a jamais été d'une grande force ni d'une grande étendue, voyons par quel secret il l'a fait durer si longtemps et par
quelle habileté magistrale il en a tire jusqu'au bout un assez bon parti.
Ses amis vous diront qu'en sortant du lit, Mario va se placer sous un robinet d'eau froide qui laisse tomber sur toute sa personne une pluie fine et glacée. Gela l'empêche, assurent-ils, d'être enrhumé plus de cinq ou six fois par an, et ses rhumes ne durent que deux mois.
J'en demande pardon à l'hydrothérapie, mais je crois que Mario ne s'est maintenu si longtemps aux Italiens que parce qu'il s'est prodigieusement épargné. Dans des opéras très-courts, et qui ont rarement plus de deux ou trois actes, il ne chantait qu'un air, une romance, une ballade, et il retranchait ou escamotait le reste. Il nuançait merveilleusement un largo, il enlevait la stretia, quand il était en voix, mais il ne la disait qu'une fois, et il coupait sans façon la reprise. Dans les morceaux d'ensemble, il ouvrait la bouche et ne donnait point de son. Tant pis pour les auteurs ! tant pis pour le public! On ne prodigue point les notes dont chacune vaut cinq louis.
Les abonnés et l'artiste se connaissent de longue date. On se traitait de part et d'autre avec une fami-
liarité, une aisance parfaites, comme de vieux amis. Mario arrivait quand il voulait, se prélassait dans sa loge, grondait son valet de chambre, plaisantait son coiffeur, ou causait avec ses intimes. On ne levait le rideau que quand il en donnait l'ordre ; il faisait faire des entr'actes d'une longueur énorme. Personne ne soufflait mot.
On a dit que Mario n'avait pu s'entendre cette année avec le directeur des Italiens, parce qu'il demandait un prix exorbitant et que M. Calzado l'a marchandé. Une chute arrange bien des choses. M. Calzado est trop heureux de repêcher les restes de son ancien ténor, après le naufrage de l'Opéra. Il a transformé son théâtre en ambulance, et il a recueilli, soigné et pansé un blessé qui lui fut cher. C'est bien, c'est trèsbien. Nous ne connaissions pas M. Calzado sous ce nouvel aspect de garde-malade et de sœur de charité. Le directeur a oublié ses rancunes, l'-artiste a rabattu de sa fierté, peut-être aussi de ses prétentions; on s'est pardonné, on s'est embrassé. ,
Abbracciamoci di core E speriam félicita
Ce soir même, Mario reprendra aux Italiens ses
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nonchalantes habitudes. Il aura un grand succès, cela est sûr, et n'en eût-il point, on le lui fera. Le seul homme avec lequel il devra compter désormais est M. Dai Fiori.
M. Dai Fiori est le régisseur général, l'avertisseur et le metteur en scène du Théâtre-Italien. Il cumule, avec ces fonctions importantes, l'emploi de second ténor, et nul ne gesticule plus que lui et ne se pénètre mieux d'une situation dramatique.
Il y a eu deux phases dans la vie de M. Bai Fiori. La première, lorsqu'il demeurait rue Buffault; la seconde, depuis qu'il demeure aux Batignolles.
Quand M. Dai Fiori demeurait rue Buffault, il n'était pas pressé de rentrer chez lui. Gela lui était égal que Mario ou la Frezzolini fissent attendre le public. Tout le monde prenait ses aises; les comparses ne se hâtaient point, les machinistes s'endormaient sur leurs portants; les prêtresses de Norma, ou les demoiselles d'honneur de Lucie, accomplissaient leurs évolutions sur la scène avec une majestueuse lenteur.
Mais depuis que M. Dai Fiori demeure aux Batignolles et qu'il ne veut pas manquer l'omnibus de
onze heures et demie, tout est changé aux Italiens. Le
régisseur est inflexible ; l'avertisseur ne fait grâce à personne. Il n'y a plus de longs entr' actes; les musiciens pressent leurs mouvements , les chanteurs n'ont pas le temps de respirer, les machinistes précipitent leur manœuvre. Enfin, M. Dai Fiori est exact comme cette fameuse montre marseillaise, qui faisait son heure en trente-cinq minutes.
Ainsi donc, si Mario veut se mettre bien avec M. Dai Fiori, il faut qu'il arrive au théâtre à sept heures précises, et qu'il ne flâne plus pendant les entr'actes. Il pourra se rattraper sur son rôle ; plus il passera de morceaux, plus M. Dai Fiori l'honorera de sa protection.
La faute impardonnable de Mario a été de vouloir changer de genre, à son âge, et de rentrer à l'Opéra quand il n'avait même plus de moyens suffisants pour le Théâtre-Italien. Les artistes ne sont entourés que de flatteurs. Si quelqu'un les avertit avec franchise, en termes polis, mesurés, qu'ils ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois, ils font pis que l'archevêque de Grenade. Ils ne se contentent pas de renvoyer le donneur -"d'avis, en le plaignant de son mauvais goût; ils le méconnaissent et le calomnient. J'ai vu, je vois tous
les jours des chanteurs et des cantatrices qui n'ont plus de souffle, et qui soutiennent que leur voix n'a jamais été meilleure. Et ce qu'il y a de plus inouï, c'est qu'ils le croient de très-bonne foi. Ainsi, une prima donna que je ne veux point nommer, est allée affronter, il y a trois ans, à Madrid, une réception sauvage : des sifflets, accompagnés de projectiles. S'est-elle ravisée et corrigée ? Nullement. Elle est revenue ici, a cherché de nouveau à être réengagée, et n'y pouvant réussir, a voulu, au moins, paraître une fois sur ces planches où, jeune, elle avait triomphé. C'était pitoyable. Les avertissements, les conseils n'ont pas manqué à Mario. II a vu que cela n'allait guère aux répétitions; qu'il ne savait point son rôle en français ; que la mémoire le trahissait à chaque instant; que son accent, plus fort qu'aucun étranger ne l'a jamais eu en parlant ou en chantant, blessait les oreilles françaises au point que l'orchestre entier n'a pas été maître assez de lui- . même pouf réprimer un mouvement d'hilarité. II a vu tous ces symptômes alarmants, et il a passé outre. Maintenant, y avait-il dans la salle un parti hostile, un coin d'opposants, des gens prêts à chuter, quand même on ne leur eût donné aucun prétexte ? C'est pro-
bable. Mais, dans tous les cas, on aurait tort d'y voir une querelle de compagnonnage, une protestation de la part ou dans l'intérêt des artistes de la maison, contre les chanteurs étrangers envahissant l'Opéra. Tous les talents ont droit de cité à l'Académie impériale de musique, et la liste est longue des Allemands, des Belges et des Italiens qui ont reçu à l'Opéra le meilleur accueil. Il suffira de citer Tamberlick, Gardoni, Bettini, M'"" Alboni, M'^^ Cruvelli, M'"^ Bosio, M°^' Borghi- Mamo, M»esMarchisio, M""" Tedesco et M. Mario luimême, quand il était à son aurore, et ne prévoyait pas qu'un jour il y reviendrait à son déclin.
Peut-être aura-t-on cru que la direction de l'Opéra était dans l'intention d'imposer cet artiste. On s'est trompe, assurément; mais les protections, réelles ou supposées, ne valent rien quand on arrive devant le public.
L'auteur orgueilleux du Tannhauser en a fait la triste expérience. Patronné par de grandes dames étrangères, il afl'ectait un superbe dédain pour l'opinion, insultait la presse, et osait écrire dans sa lettre aux Débats qu'il n'était venu à Paris que pour s'entendre et se juger lui-même, n'ayant pu assister en Allemagne à la re-
présentation d'aucune de ses œuvres. Cette audacieuse
kgasconnade eut la réponse qu'elle méritait. La Reine de Saba avait eu aussi un tour de faveur ; bile avait passé sur le corps de Gevaërt, de Félicien David et de bien d'autres dont les ouvrages avaient été écartés, ajournés ou suspendus pour lui faire place. Elle est tombée devant l'indifférence et les bâillements du public.
Quoi qu'il en soit, si Mario, dans cette triste représentation des Huguenots, avait eu un éclair de talent, toute prévention eût cessé, toute cabale eût été réduite au silence. Il y avait des malveillants, mais il y avait aussi dans la salle des amis de l'artiste qui n'eussent pas mieux demandé que de le soutenir et de le défendre, s'ils avaient pu. La majorité du public était plus attristée que sévère. Toutes les femmes, jeunes ou vieilles, qui assistaient à la représentation, se sont retirées avec un serrement de cœur indicible. Quant aux médiocrités jalouses, aux plats railleurs qui pullulent dans tous les théâtres, s'ils se sont réjouis de cette chute, ils n'ont qu'à faire un retour sur eux-mêmes. Ils peuvent bien se dire : « Voilà pourtant comme je serai dimanche. » Il n'est jamais de bon goût d'accabler un
camarade^ surtout quand il est à terre. Les plus simples bienséances veulent au moins qu'on s'abstienne. Laissez le public et la critique faire leur devoir, et sachez bien qu'après tout vous n'aurez jamais les succès qu'a eus Mario, et que vous n'approcherez jamais de ses qualités ni même de ses défauts, qui ne sont pas ceux de tout le monde.
Malheureusement, les ennemis de l'artiste ont eu beau jeu. Mario s'est complètement troublé et fourvoyé; il a manqué de voix, de tenue, de mémoire; il n'a pas chanté juste ; il disait un mot pour un autre; ses notes gutturales et comme étranglées, sa prononciation dépforable, ont produit le plus mauvais effet. Il a dénaturé l'accent, la couleur et le style des morceaux; on n'a jamais rien vu de pareil. On l'attendait au duo du quatrième acte. La déception a été plu^ grande encore et plus lugubre. Au cinquième acte, (( les chants avaient cessé » pour Mario; sa résolution était prise, et il abandonnait une partie qu'il n'eût jamais dû tenter.
Au reste, à l'exception de madame Duprez, qui a chanté à merveille et qui s'est fait rappeler, et de madame Gueymard, qui a l'habitude du rôle, la repré-
sentation a été des plus négligées. L'exécution générale des morceaux d'ensemble, les chœurs, les mouvements, que M. Dietsch altère avec un incroyable laisser-aller, la mise en scène, les décors et les costumes qui s'en vont en pièces, auraient consterné Meyerbeer, s'il avait eu le malheur d'assister à cette Saintr-Barthélemy de ses Huguenots. Il est grand temps que l'on remonte ;\ neuf et que l'on répète à fond ce chef-d'œuvre comme on a fait pour la Juive. On remplacerait même M. Kœnig que personne ne s'en plaindrait.
Mario joue ce soir aux Italiens le Barbier., après sa jolie expédition. Il fait comme ces cavaliers désarçonnés qui remontent tout de suite à cheval avant que la meurtrissure ne soit refroidie. Aux Italiens, il est chez lui; il n'aura pas besoin de se gêner; il chantera quand il sera en voix; et, quand il n'en pourra plus, il remplacera le chant par une pantomime agréable,mais fort peu animée:
Il faut pourtant que ni lui ni les autres n'oublient la leçon qu'il a reçue. A propos de ce mémorable échec, qu'il aurait pu s'épargner, et de ce fâcheux spectacle, qu'il aurait dû nous épargner, j'ai un peu tracé l'histoire de la grandeur et dje la décadence des artistes. On
doit (le rindulgence à un malheureux débutant; on ne doit que la vérité à ceux que leur passé, leur position, leur fortune et leur expérience devraient mettre à l'abri d'aussi lourdes fautes et d'aussi inexcusables témérités.
Au surplus, voilà un article assez long que je voudrais terminer par une sorte d'apostrophe qui en serait comme 1^ conclusion et la morale :
Rois de la scène, heureux du monde, enfants gâtés du public, idoles enivrées d'encens, excédées d'applaudissements, accablées de couronnes, profitez de vos années de vogue, de jeunesse et de succès; vivez en princes, si cela vous agrée, faites de votre fortune un large et noble usage, mais songez aussi un peu à l'avenir, commencez par assurer votre indépendance, et quand l'heure de la retraite aura sonné, n'attendez pas, hélas ! que le public vous l'annonce, et ayez le bon esprit de quitter le théâtre avant que le théâtre ne vous quitte.
1" décembre 1862.
On n'a parlé que de l'Opéra cette semaine et des changements de directions, qui viennent de s'accomplir. Jamais peut-être M. Royer n'avait reçu tant de compliments et tant de félicitations, tant de marques d'amitié et d'intérêt. Il y a eu explosion de sympathies à son égard. Ceux qui n'avaient pas toujours approuvé ses actes, et je suis du nombre, ont été des premiers à lui serrer la main. Esprit distingué, caractère aimable et loyal, nature obligeante et facile, il a trouvé moyen d'être six ans directeur de l'Opéra, et de ne déplaire à personne. Il rendait service avec tant
d'empressement, ou il s'excusait de si bonne grâce! On voyait au chagrin que lui causait le moindre refus qu'il n'était ou qu'il ne se sentait pas libre. « Nous n'usons pas de toute la liberté que nous avons. » C'est un mot de M. Guizot. M. Royer se croyait peut-être moins de pouvoir qu'il n'en avait en réalité.
Ce qui s'est dit tous bas, depuis huit jours, peu de gens oseraient le redire tout haut. J'essaierai pourtant de l'écrire sans timidité et sans témérité, avec des ménagements qui n'ôtent rien au fond des choses, et je tâcherai, s'il est possible, de ne blesser ni la vérité, ni les convenances.
On a dit tout d'abord que les changements de personnes ne servaient de rien tant que l'Opéra serait administré pour le compte de la liste civile, et que le seul moyen de sauver notre première scène, si tant est qu*elle soit en péril, est de la rendre à l'industrie privée.
Je ne suis nullement de cet avis. Trouvez-vous que les autres théâtres soient si bien dirigés que l'on puisse leur porter envie? Il n'y a pas longtemps, deux des principaux, dont l'un subventionné, tombaient en
déconfitureç,^t les artistes, qui dormaient tranquillement sur la foi des traités, se sont réveillés sur le pavé, du soir au lendemain. L'exemple n'a rien d'engageant. Un théâtre de drame non subventionné, celui-là, mais admirablement situé, et qui a réalisé des recettes magnifiques, est régi à l'heure qu'il est par une sorte de conseil des' Dix, un comité des plus forts créanciers qui poursuit avec beaucoup de courage une liquidation laborieuse. Je ne vois pas que l'industrie privée fasse les choses mieux que l'État quand elle s'en mêle.
Si l'on se décide un jour pour la liberté absolue des théâtres, ce sera une épreuve à faire, et l'on en verra les résultats. Mais, avec le système compliqué des privilèges, des subventions et des commandites, il est préférable, selon nous, que l'Opéra soit à l'abri des chances aléatoires qui ont amené, à peu de mois de distance, les deux désastres de l'Opéra-Gomique et du Théâtre-Lyrique. L'^Opéra n'est pas un théâtre comme
l un autre ; c'est aux yeux des provinciaux et des étrangers la merveille des merveilles parisiennes, et il serait vraiment fâcheux que cette grande scène, qui est cen-
' sée marquer le degré /ie civilisation, de bien-être et de goût que notre société se glorifie d'avoir atteint, fût,
295 COMÉDIES ET C(3MÉDIENS
par la faute d'un entrepreneur incapable ou avide, exposée à la honte d'une faillite.
D'ailleurs, on oublie que l'Opéra a été longtemps soumis au régime qu'on sembleregretter aujourd'hui, et qu'on voudrait lui voir appliquer sur-le-champ comme un remède souverain. Qu'est-il arrivé dans cet âge d'or de l'industrie privée et des directeurs indépendants? Ceux qui ont eu l'habileté ou le bonheur de gagner beaucoup d'argent se sont empressés de faire, comme on dit, Gharlemagne, et de passer la main à des hommes plus aventureux et plus modestes, — j'entends plus modestes, en ce sens qu'ils se contentaient d'un moindre gain. Si bien que de l'un à l'autre et d'un troisième à un quatrième, au lieu de bénéfices, il n'y eut plus que des pertes. Tous les ans le déficit augmentait dans des proportions énormes, et la maison de l'Empereur, plutôt que de laisser fermer l'Opéra et mettre le matériel aux enchères, paya les dettes de l'industrie privée, et prit l'excédant des frais à sa charge.
Mais, dit-on, la subvention n'était pas suffisante. Avec six cent mille francs, l'Opéra était une mauvaise affaire; avec huit cent mille, c'est une affaire excel-
lente. Vous n'avez qu'à la proposer demain, et vous verrez les candidats se présenter en foule.
Je le crois bien ; on se bat pour un privilège de caféchantant, jugez ce qu'on ferait pour l'Opéra! L'affaire est grosse et belle, si belle et si grosse que l'eau en vient à la bouche aux spéculateurs. J'en connais un qui a déjà son plan. Il commencerait par faire des économies, beaucoup d'économies; retrancher par-ci, diminuer par-là, renvoyer quelques artistes, ou les prendre à l'écart et leur parler si bien de leurs véritables intérêts, qu'ils renonceraient à une partie de leurs appointements. L'orchestre et les chœurs n'auraient qu'à bien se tenir ! Et comme les sujets ont bec et ongle pour se défendre, les petits payeraient pour les grands. On estime à deux cent mille francs les réductions que pourrait subir, sans que cela y paraisse trop, le budget de l'Opéra. Puis on frapperait un grand coup (si Meyerbeer pouvait donner l'Africaine!); on attendrait la prochaine exposition, la nouvelle salle, un événement quelconque, on vendrait le privilège, et le tour serait fait.
Mais qu'est-ce que l'art y gagnerait? Et les artistes et le public, et lès auteurs et les compositeurs en se-
raient-ils plus avancés, parce qu'un monsieur déjà riche aurait cousu à son paletot marron une nouvelle doublure de billets de banque?
Il y a toujours trop de candidats pour les directions vacantes. Nous l'avons vu ces jours-ci, et je ne sais pas pourquoi la comédie à portraits ne s'est pas encore emparée de ces types amusants. La galerie était complète. Voici le candidat perpétuel à toutes les directions; Dès qu'il apprend qu'un directeur est parti ou qu'il va partir, il se place devant le théâtre, il reçoit les compliments, il sourit d'un air aimable, il donne des poignées de main.
— Que fais-tu là par cet affreux brouillard, les pieds dans la boue? lui dit un passant qu'il arrête et qui est tout étonné de le voir de faction sous un réverbère.
— Eh ! mon ami, j'attends les clefs.
II attend si bien qu'un autre est nommé. Mais notre homme s'en console.
— Ce sera pour la prochaine fois, dit-il; si mes capitalistes avaient été aussi sérieux que moi, j'aurais enlevé l'affaire.
Il y a le candidat sournois qui fait jouer des trappes
et des sous-trappes, sans trop se mettre en avant, et dont le but n'est pas d'être nommé directeur, mais d'empêcher qu'un autre le soit.
Il y a le candidat grognon qui se plaint de la dureté des temps et de l'ingratitude des hommes. Voilà trente ans qu'il se met sur les rangs, pour tout faire. On lui a tout refusé. Il serait lampiste aussi bien que directeur, frotteur aussi bien que secrétaire, régisseur aussi bien que ^comparse. On n'a jamais voulu faire droit à aucune de ses demandes. On ne veut même pas vérifier ses titres, ses certificats, ses papiers. C'est une infamie!
Il y a le candidat bon enfant qui souscrit, les yeux fermés, à toutes les conditions qu'on lui impose. Veuton lui donner des appointements? il les accepte avec reconnaissance. Une part dans les bénéfices? Il se confond en remerciements. Rien du tout? Il dirigera pour l'amour de l'art. Eh! mon Dieu! que sait-on? quand il aura fait suffisamment ses preuves d'incapa- HLcité et de maladresse, on lui donnera bien un petit HB)ureau de tabac, ou il en sera quitte pour mettre sur r ses cartes : « Ex-directeur de Bobino. » C'est un état. I Le candidat compositeur ou auteur commence par
300 COMEDIES ET COMEDlExNS
déclarer qu'il ne jouera pas ses pièces et qu'il renonce à la musique à perpétuité. C'est un devoir de conscience, et quand bien môme les règlements ne s'y opposeraient pas, il se ferait scrupule de recevoir une ligne ou une note de sa façon. Maintenant, si son frère, ou son cousin, ou son neveu, ou ses anciens collaborateurs veulent enrichir le théâtre dont il sollicite le privilège, de plusieurs productions remarquables, il s'engage à les monter avec le même soin, le même luxe et le même zèle^ que si ces œuvres de génie n'appartenaient pas à des camarades ou à des membres de sa famille.
Il y a enfin le candidat dédaigneux, parce qu'il se croit indispensable. Quand vous lui demandez ce qu'il y a de nouveau, il regarde en l'air ou il vous prie de ne point parler politique. Il vous arrête au bout de la rue Richelieu.
— Je ne vais pas plus loin, dit-il, pour un empire!
— Est-ce que la nouvelle façade .du Théâtre-Français vous fait peur?
— Non, mon ami... Vous ne voyez donc pas?...
— Les omnibus?
— Plus loin, derrière les omnibus, cette grande porte, le ministère d'État.
— Eh bien?
— Eh bien ! on me guette^ on a besoin de moi ; ils sont dans un embarras terrible, et ils n'en sortiront pas avec leurs trois théâtres ; il n'y a qu'un homme qui puisse les diriger tous les trois, et cet homme, vous devinez... Je me sauve au bois de Boulogne. Si Ton me voyait, on me prendrait de force.
Après les candidats viennent les commanditaires. Il y en a aussi do plusieurs sortes :
1° Les capitalistes sérieux qui placent leur argent dans un théâtre comme dans une affaire industrielle, dans l'exploitation d'une mine, dans la charge d'un agent de change. Ces bailleurs de fonds sont très-rares; ils y regardent à deux fois avant de s'engager pour une somme importante, et ils ne risquent leur argent que lorsqu'ils ont la presque certitude qu'il leur rapportera vingt-cinq ou trente pour cent, plus une loge à l'année et quelques billets pour leurs clients.
2" On a vu de riches banquiers mettre de l'argent
dans un théâtre, par complaisance, par des relations H 17
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du monde ou parce qu'ils se trouvaient engagés dans d'autres affaires, et qu'il eût été difficile de ne pas obliger quelqu'un qui leur était recommandé, ou tout simplement par morgue et par ostentation. Mais ils limitent la somme et n'exigent pas d'intérêt, pour qu'on ne revienne pas à la charge, une fois la commandite épuisée.
3° Il y a enfin les amis de la maison, les commanditaires intimes, qui sont les plus dangereux et qui retirent d'une main ce qu'ils prêtent de l'autre : l'auteur qui veut faire jouer sa pièce, le protecteur qui' veut lancer sa pupille, l'artiste qui fait des sacrifices pour s'assurer un bon engagement, le fournisseur qui veut écouler sa marchandise, l'usurier qui pêche en eau trouble, le désœuvré qui aime à rôder dans les coulisses, le gobe-mouches qui est flatté d'attraper des taches d'huile sur son habit ou un portant sur la tête. Tous ces gens'là sont destinés à perdre entièrement leur mise^ à la grande satisfaction du public qui trouve que c'est bien fait.
Par le tableau très-exact que je viens d'esquisser, on comprend qu'au point de vue de la sécurité des intérêts, sans parler des autres avantages, il est à sou-
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haiter que l'Opéra continue d'être administré pour le compte de l'État et de la liste-civile, sous la surveillance immédiate et directe de deux ministres, à l'abri de toute éventualité fâcheuse et de toute chance de perte. Aussi la situation exceptionnelle des employés et des artistes attachés à l'Opéra est-elle un sujet d'envie et d'émulation pour les artistes et les employés de tous les autres théâtres.
Il est donc tout naturel que les acteurs de l'Opéra- Comique, en apprenant qu'on leur enlevait leur directeur pour lui donner de l'avancement, se soient empressés de prier S. Exe. le ministre d'État de les annexer à l'Opéra. Les annexions sont fort à la mode. Il n'est jusqu'à la prudente Angleterre qui ne comprenne, un peu tard, la nécessité d'annexer les îles Ioniennes à la Grèce. Les artistes de l'Opéra-Gomique ont connu les mauvais jours. Il fut un temps, pas très-éloigné de nous, où ils arrivaient tous les matins à la répétition, où tous les soirs ils entraient dans leur loge en se demandant : Dînerons-nous? Souperons-nous ? Payerat-on? Ne payera-t-on pas? Cette incertitude a duré plusieurs mois et s'est terminée par un coup d'autorité qui, séparant le bon grain de l'ivraie, n'a reconnu
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que les dettes légitimes et a soulagé le théâtre d'une partie des charges dont il était grevé.
Sans compter que c'eût été un grand honneur pour les pensionnaires de M. Perrin d'appartenir, au même titre que les artistes de l'Opéra, à la maison de l'Empereur, ils auraient eu la double perspective de ne jamais courir aucun risque, et d'être appelés, le cas échéant, à monter sur les planches mêmes de l'Opéra, ce qui est l'ambition de tout chanteur engagé dans un théâtre secondaire. La première idée de cette manifes^ tation spontanée a été, dit-on, suggérée à Montaubry par un ancien directeur de l'Opéra, homme de bon conseil et de grande expérience. On n'a eu qu'à rédiger ensuite la pétition qui s'est couverte aussitôt de signatures, et la candidature improvisée de M. Perrin, comme directeur des deux théâtres, a renconV'é la même faveur que celle du prince Alfred.
Heureusement il n'y avait point de protocoles qui eussent prévu le cas, et rien n'empêchait le directeur de l'Opéra d'être en môme temps directeur de l'Opéra- Gomique.
Mais voilà que les artistes du Théâtre-Lyrique de-
L'OPÉRA E;t ses dépendances 305
mandaient aussi à être annexés à l'Opéra et à ne point se trouver les seuls exclus des libéralités de l'Empereur. Leur sort était d'autant plus digne d'intérêt que le Théâtre-Lyrique ne reçoit aucun subside, et qu'il paye un très-gros loyer à un propriétaire qui se connaît en baux : la ville de Paris. Ces excellents artistes ' aiment Garvalho de tout leur cœur; ils l'aiment comme un frère et un camarade, qui les a dirigés pendant quatre ans avec la plus scrupuleuse intégrité, qui a rempli exactement et jusqu'au bout ses devoirs, qui n'a obtenu que des succès, qui a travaillé avec une ardeur infatigable et une parfaite abnégation. Il n'a oublié de payer qu'une seule personne : madame Garvalho ! Les appointements de madame Garvalho ! tout ce qu'elle a gagné à Paris, tout ce qu'elle a gagné à Londres dans ses quatre mois de congé et dans ses tournées triomphales, mais si fatiguantes, en province, tout cela a servi de subvention au Théâire-Lyrique! Les artistes le savent bien, et ils ne voudraient certes pas se séparer de leur directeur; mais l'avenir les préoccupe et les alarme, et s'ils avaient vu leurs camarades de rOpéra-Gomique, incorporés par une heureuse fusion dans ce que l'on peut appeler la.garde
des théâtres impériaux, ils n'auraient pu s'empêcher de réclamer la même faveur.
Les mêmes raisons qu'on faisait valoir pour l'Opéra- Comique, sinon de plus fortes, plaidaient pour le Théâtre-Lyrique. Il a déjà fourni à l'Opéra de nombreux artistes : madame Gueymard, mademoiselle Sax, Michot; il peut lui en fournir encore et de plus éminents. Avant d'être installé dans son nouveau poste, M. Perrin, en homme prévoyant, a pris Warot, comme s'il se l'empruntait à soi-même, et l'a fait passer à l'Opéra. Il n'a pas attendu la nomination d'un successeur improbable pour lui demander qu'il voulût bien céder cet artiste; il a considéré l'annexion comme un fait accompli. Je ne le blâme pas de ce procédé expéditif; un grand capitaine ne sépare pas la pensée de l'action; mais enfln, Warot n'est que le troisième ténor de l'Opéra-Gomique; il chante agréablement, mais il a une voix de gorge qui peut ne pas ravir les" abonnés de l'Opéra. Supposez un moment que le Théâtre-Lyrique fût entré dans la fusion, M. Perrin aurait pu engager, sans aucun scrupule, du soir au lendemain, madame Garvalho, qui est. sans contredit, la première cantatrice de l'école française,
et on avouera que cette acquisition eût été un peu plus importante que celle de M. Warot, voire de mademoiselle Bélia et de mademoiselle Baretti.
La centralisation aurait été encore plus complète et plus rationnelle si l'on avait réuni dans les mêmes mains, avec les trois théâtres lyriques, le Conservatoire impérial de musique et de déclamation. Les élèves, en sortant de l'école, seraient entrés dans le théâtre où la qualité de leur voix et le genre de leur talent les eussent appelés; ils auraient passé successivement par tous les degrés de la hiérarchie; et l'on n'eût point fait de prix de Rome sans être sûr d'avance que leurs ouvrages seraient reçus.
L'homme qu'on eût mis ainsi à la tête de la musique française aurait eu une fort belle place, supérieure à celle d'un surintendant ou d'un directeur des Beaux- Arts. Je ne dis point que M. Perrin soit au-dessous d'une telle situation, sa modestie ne va pas jusqu'à s'en croire indigne. Quand on a les voix de ses artistes, on peut aspirer à tout. Je m'étonne même qu'on n'ait pas p<Hitionné dans ce sens; j'aurais donné ma signature. Seulement, pour bien remplir ses nouvelles fonctions, M. Perrin n'aurait eu qu'à joindre à tous les dons
qu'il tient de la nature prodigue, celui de l'ubiquité.
Ceux qui l'ont vu à l'œuvre pendant sa première direction, son vrai titre de gloire, savent qu'il ne bougeait pas de sa loge ou de son cabinet; on le trouvait à toute heure; il s'absentait à peine la nuit; son assiduité est devenue proverbiale. Il a essayé, un moment, de diriger à la fois l'Opéra-Comique et le Théâtre-Lyrique; il y a renoncé aussitôt, môme au prix d'un léger sacrifice (cent mille francs de perte, dit-on). Il est trop l'homme de ce qu'il fait pour faire deux choses en même temps. C'est par cette présence réelle et continuelle, par ce contrôle de tous les instants, par cet infaillible ascendant de l'œil du maître sur tous les subordonnés, que M. Perrin a fait sa fortune, et qu'il a pu céder un privilège qui n'avait plus que deux ans à courir, pour la somme ronde de cinq cent mille francs.
S'il avait concentré dans ses mains l'Opéra, l'Opéra- Comique et les autres théâtres, puis les autres direclions que je lui souhaite, car rien n'est trop vaste ni trop lourd pour une telle activité, comment M. Perrin s'y serait-il pris pour gouverner un si grand nombre de
sujets, et mener de front tant de travaux et tant d'entreprises? Là était l'obstacle, et, malgré ses heureuses dispositions à se charger de tout, à tout embrasser, si on eût consulté M. Perrin sur cette combinaison gigantesque, il eût désavoué les pétitionnaires. Pouvait-il déléguer son autorité? Pouvait-il prendre des sous-directeurs ou des sous- régisseurs? Assurément, non. C'eût été compliquer les choses au lieu de les simplifier, comme on l'espère; ajouter un rouage de plus à la machine dont le jeu est ralenti ou entravé par un trop grand nombre de rouages. Et d'ailleurs, on ne fait bien que ce qu'on fait soi-même. M. Perrin le sait mieux que personne; un directeur ne doit jamais dédaigner de faire sa cuisine, et de veiller aux fourneaux. J'ai connu un pâtissier fort habile en son état, qui disait à son maître, avec toute sorte de déférence : « Monsieur mon maître, laissez-moi faire mes gâteaux comme je l'entends. Si vous les trouvez bons, vous les mangerez; si vous les trouvez mauvais, vous me donnerez mon congé. Mais, pour Dieu! ne touchez pas à ma pâte, ou je ne réponds plus de rien. »
Nous en étions là de nos raisonnements et de nos hypothèses, lorsque la nomination de M. de Leuven
à la direction de l'Opéra-Comique est venue déranger bien des plans et couper court à toutes les pétitions. Les puissances n'ont pas ratifié les vœux de la Grèce. Pour cette fois, M. Perrin se contentera d'être directeur de l'Opéra, et il aura fort à faire. Quant à M. de Leuven, nous sommes charmés de son avènement, et nous le jugerons par ses actes.
Le journal n'est souvent qu'un écho; je n'ai voulu vous entretenir aujourd'hui que de ce qui a formé le sujet de toutes les conversations, de toutes les discussions et de tous les bruits de la semaine.
22 septembre 1862.
Sur ce fameux boulevard du Grime, veuf aujourd'hui de la plupart de ses théâtres, à deux pas des Folies- Déjazet, s'ouvre une nouvelle salle, fort jolie et fort mignonne, blanche comme la foi et comme l'innocence. C'est la salle Robin.
Des statues de la Pudeur voilée> des médaillons coloriés représentant des physiciens illustres, for^ ment la décoration la plus sobre et la plus simple cjui se puisse voir. IJn rang de premières loges, un rang de galeries, de bons fauteuils d'orchestre 4arêes
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et moelleux, voilà pour la commodité et pour l'agrément des spectateurs. La scène est vaste et carrée. Le rideau se lève sur un salon brillant de lumières et de dorures, rempli de meubles rares, d'objets merveilleux, d'appareils électriques de toute puissance et de toute grandeur, de cofï'res mystérieux, de tables tournantes et d'animaux articulés qui sont aux automates de Yaucanson ce qu'un piano dÉrard ou de Pleyel est aux anciennes épinettes.
Il y a là des paons qui font la roue et devinent le nom des villes que vous avez pensées; des tambours qui battent la retraite tout seuls; des rouleaux qui engendrent la foudre, la tempête et l'orage; des arbres de Noël qui secouent leurs branches poudrées de givre et se chargent de bougies tout allumées, de bonbons, de fleurs et de jouets d'enfants; des bouteilles inépuisables, des cloches invisibles, des citrons qu'on coupe en deux et d'où s'envole un essaim de tourterelles, des pièces de cent sous qu'on brise par le milieu et d'où l'on tire une douzaine de foulards ; enfin c'est le monde étrange, surnaturel et fantastique de la prestidigitation, de la magie et de la sorcellerie.
M. Robin, le maître et l'enchanteur de céans, glisse
plutôt qu'il ne marche sur des tapis sourds ; il a les façons discrètes d'un diplomate, le front pensif d'un savant, l'œil extrêmement jeune et vif, le parler doux et nonchalant, les cheveux bien plantés, un peu grisonnant sur les tempes. Il a beaucoup voyagé; il a fait, je ne sais combien de fois, le tour du monde ; son âge, nul ne le sait; il a peut-être vécu plusieurs siècles, comme son ami Gagliostro, qui s'écriait, en voyant une image du Sauveur :
— Mon Dieu! c'est bien lui! Quelle ressemblance frappante !
Sur quoi, un familier du saint-office, qui ne le quittait point des yeux, lui dit sournoisement :
— Monsieur a donc connu Notre-Seigneur?
— Si je l'ai connu ! reprit effrontément Gagliostro; j'étais placé tout près de lui, à sa gauche, aux noces de Cana, quand il daigna changer l'eau en vin.
— Est-ce bien vrai, ce que dit votre maître? reprit le familier s'adressant cette fois au domestique.
— Je ne sais pas, monsieur, fit l'autre avec la même assurance. Je ne suis au service de M. le comte de Gagliostro que depuis trois cents ans.
Le domestique de M. Robin paraît plu^ jeune. Il ne II 18
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doit servir son maître que depuis une centaine d'années. Mais je crois qu'on perdrait son temps à vouloir en tirer des éclaircissements quelconques. Il se tient d'un côté de la scène, impénétrable et muet, attentif aux ordres qu'on lui donne, et droit comme un grenadier prussien à la parade. Il est blond, parfaitement frisé, d'un teint rose et d'un air ingénu ; mais je ne me fierais pas à sa candeur, car il en sait assurément plus long qu'il n'en veut dire.
Après bien des scènes amusantes, des tours prodigieux et des expériences instructives, M. Robin va chercher lui-même une boîte, recouverte en velours rouge, la pose sur une table au milieu du salon, prend sa baguette magique et ordonne au couvercle de se lever en autant de fois que le voudra une dame ou un monsieur de l'assistance. Le couvercle obéit à point nommé. Tout à coup, du fond de la boite, jaillit, comme d'une tabatière à surprises, un Arlequin, grand de dix pouces, mais si bien proportionné dans sa petite taille, si bien fait, si leste, si adroit, si souple, si intelligent et si spirituel, que la salle entière, en le voyant paraître, pousse un cri de plaisir et d'admiration. Ce joli petit Arlequin fait tout ce qui concerne
son état. Il danse, il fume, il gambade, il ôte et il remet son masque, il salue la compagnie, et il joue du flageolet. Vous allez me dire : « 11 ne lui manque que la parole. » Eh bien! non, la parole ne lui manque pas; il parle et il répond conïme une personne naturelle à toutes les questions qu'on lui adresse; il conte des histoires; il en invente au besoin. Mais cela dépend du temps. Les jours de pluie il ne s'explique que par gestes. Quand il fait très-beau et très-sec, il cause avec une facilité jétonnante. Je suis tombé sur un bon jour; il avait la langue fort déliée, et M. Robin l'ayant mis sur le chapitre des théâtres, voici le singulier dialogue que j'ai entendu et retenu :
— Êtes-vous allé au spectacle» cette semaine?
— Oui, monsieur Robin ^ mais je ne me suis guère amusé.
— C'est que vous étiez mal disposé, mon ami.
— Pardonnez-moi, monsieur Robin, j'ai commencé par l'Opéra; c'est notre premier théâtre; j'avais une très-grande envie d'entendre un des chefs-d'œuvre de Tart contemporain. On donnait trois ballets, ce soir-là. Taime la danse ; je suis même assez bon danseur, en ma qualité d'Arlequin. Je bats fort proprement mes
entrechats sans jamais avoir été dans la classe de M. Petipa, ni dans celle de mademoiselle Taglioni. Un ballet me divertit, deux ballets, passe encore, mais troi^ ballets consécutifs^ c'est pousser un peu loin la passion de la chorégraphie.
— Trois ballets le même soir I Vous vous trompez ou vous voulez nous tromper, maître Arlequin.
— Je vous le jure, foi d'automate. Trois ballets, monsieur ! La Vivandière^ V Etoile de Messine et le Marché des Innocents^ un « spectacle exclusivement consacré à la danse, » pour parler comme YEntr'A cte. On a raiî^on de dire que les Français sont le peuple le plus spirituel de l'univers. Nous avons beaucoup voyagé, vous et moi, monsieur Robin. Il n'y a point de public au monde qui avalerait 'trois ballets le même soir, sans en être abruti. Eh bien! l'esprit français y résiste. Il ne s'en porte pas plus mal, et les abonnés de l'Opéra ne m'ont guère paru changés le lendemain d'une si rud^ épreuve.
— Ainsi, maître Arlequin, selon vous, on aurait pu doubler la dose et leur administrer six ballets au lieu de trois?...
— Sans doute, et on les eût guéris du coup, je vous en réponds.
Mais, dites-moi, monsieur Robin, vous qui êtes sorcier, pourquoi tout le corps de ballet a été ainsi piqué de la tarentule ? .
— Ne vous pressez pas de juger, ni surtout de médire. Il y a des raisons que vous n'êtes pas en état de comprendre. Si l'on a donné trois ballets, par extraordinaire (une fois n'est point coutume), c'est qu'on a voulu faire reposer les chœurs qui n'en pouvaient plus. Quand ces demoiselles de la danse recevraient un peu sur les doigts, ce serait pain bénit. Elles s'étaient fort émancipées sous la direction précédente. Elles riaient et parlaient tout haut, tiraient la langue aux abonnés, jouaient à la main chaude, à cache-cache et faisaient des cocottes. Si elles se plaignent...
— Elles ne se plaignent pas^ monsieur Robin ; elles aiment assez le changement par leur nature, et la direction nouvelle ne leur est point désagréable.
— Qu'en savez-vous ?
— J'ai des intelligences dans la place. Mon amie Colombine a un protecteur, un bien aimable homme, à qui on a donné, pour son argent, une loge sur le
théâtre : c'est une exception ; il la mérite sous tous les rapports. Colombine s'était brouillée avec lui pour des bêtises ; mais il a pardonné, parce qu'il est grand et généreux. Elle va souvent dans sa loge, elle y allait même en homme, et c'était plus piquant; mais on l'a priée de mettre bas ses culottes et de reprendre ses jupons, ce qu'elle a fait de la meilleure grâce dumonde. En traversant les coulisses, elle s'est liée avec Zaza Malot...
— Qu'est-ce que Zaza Malot? Que nous contezvous là?
— Vous ne connaissez -point la petite Malot, Malot deuxième, surnommée la Maline? Pour un magicien de votre force, vous m'étonnez, monsieur Robin. Zaza est de tous les rats ses semblables, le rat le plus déluré, le plus espiègle et le plus rongeur ; adroite comme un singe, elle danse tous les pas de la Ferraris pour une boîte de praline. Elle ferait vos tours, monsieur Robin, si elle vous les voyait faire une seule fois.
— Après, où voulez-vous en venir?
— Eh bien ! Zaza Malot disait à Colombine, en ma présence, qu'elle et ses camarades étaient enchantées...
LA SALLE ROBIN 3t9
— Du nouveau directeur?
— De la direction nouvelle ; c'est une dame.
— Expliquez-vous.
— Elle est bien polie, bien douce, disait Malot deuxième; elle a l'air d'une maîtresse de pension, mais pas méchante. Elle est venue dans notre foyer, nous a fait mettre sur deux rangs et nous a dit d'un ton maternel : (( Mes enfants, si vous avez quelques réclamations à faire, adressez-vous à moi ; je veillerai sur vous comme si vous étiez mes filles. Mais j'exige en revanche que vous soyez bien sages, bien modestes, que vous ne jasiez point, que vous baissiez les yeux et que vous cachiez ces épaules que je ne saurais voir. Vous vous décolletez trop, mes enfants. (Ici, mademoiselle Pilvois fait la grimace). Vous bavardez dans les petits coins avec les abonnés, ce qui gêne le service et offense les bonnes mœurs. (S' adressant à la costumière) : Allons, madame, remontez-moi tous ces corsages, allongezmoi ces jupes, et surtout ayez soin de coudre désormais, non pas deux, mais quatre jupons à chacune de ces demoiselles. — Pour moi, dit mademoiselle Mercier, je ne danserai dorénavant qu'avec une guimpe. -* Et moi, dit mademoiselle Baratte, j'aurai des manches
à gigot. — Et moi, dit la jeune Fiocre^ des pantalons de satin bleu, comme jadis au théâtre de Saint-Charles. »
— Maître Arlequin, vous êtes un farceur. Si vous n'avez que de tels caquets à nous débiter sur l'Opéra, vous feriez mieux de vous taire. Parlez-nous plutôt des Italiens. Il y a eu, m'a-t-on dit, cette semaine, un opéra nouveau, ce qui est assez rare à ce théâtre. Vous auriez pu y aller.
— C'est ce que j'ai fait, monsieur; je ^uis allé aux Lomhardi.
— Vous avez vu I Lomhardi? Quelle chance !
— Oui, monsieur Robin ; mais je suis arrivé trop tard. Il paraît que là pièce amusante s'était jouée aux répétitions. A chaque morceau, on voyait entrer des huissiers qui saisissaient les parties d'orchestre, les mettaient dans leurs poches et faisaient aux musiciens et aux artistes de longs et charmants loisirs. L'éditeur et le directeur n'avaient pu s'entendre. L'un prétendait posséder, seul, les vrais Lombards^ les Lombards authentiques, les Lombards qui ont paru à l'Opéra, revus, corrigés et considérablement augmentés, sous le titre de Jérusalem^ et que les Lombards qu'on allait chanter dans quelques heures n'étaient qu'une misérable
contrefaçon ; l'autre affirmait que les vrais Lombards^ les Lombards de la première croisade, les Lombards sortis tout armés du cerveau de Verdi, s'étant réfugiés, pour quelque temps, à Barcelone, il les avait fait venir à grands frais de cette ville pour en donner 1 etrenne au public. De là procès, saisie, référé, ordonnance, entrées d'huissier, sorties de commissaires, une telle confusion sur le théâtre, et de tels courants d'air à force d'ouvrir et de fermer les portes, que Bonetti, qui prend tout à cœur, en a eu la grippe. Il lui a fallu tout son courage, et il en a beaucoup, pour conduire ces malheureux Lombards jusqu'au cimetière. Mais le second jour il était dans son lit.
— Abrégez, je vous prie. Enfin, vous avez vu l'ouvrage ?
— Oui, monsieur Robin; mais il n'était pas gai. La musique m'a paru bien violente et les exécutants bien faibles, à l'exception de Naudin, qui a dit sa romance d'une façon charmante.
— Cependant madame Frezzolini, une grande artiste, y joue le premier rôle.
— Oui, monsieur ; le rôle qu'elle a créé en Italie, il y
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a vingt ans; or, vingt et vingt, car il faut être
honnête...
— Vous êtes un faquin ; continuez...
— Que vous dirai-je, si vous me fermez la bouche à chaque instant? Enfin, sans le casque de Bartolini, j'aurais passé une soirée bien triste.
— Il fallait aller voir mademoiselle Patti dans Don Pasquale, C'est pour le coup que vous ne vous seriez pas ennuyé; une jeune et gracieuse cantatrice, une voix fraîche, agile et pure, surtout dans les notes élevées; et Zucchini, si plaisant, si remuant, si plein de verve et d'entrain sous la perruque blonde du galant sexagénaire; et Gardoni, qui dit avec tant de charme le rôle du ténor, surtout la ravissante sérénade du dernier acte ; rien que ce morceau valait la peine de vous déranger. Mario lui-même ne le chantait pas mieux dans ses beaux jours.
— Gela est vrai ; j'ai fait tout mon possible pour entendre ce Don Pasquale^ mais il y avait tant de monde, tant de monde, que je n'ai pu me caser.
— Il fallait alors, maître Arlequin, pousser jusqu'à la Comédie-Française, où l'on fêtait la naissance de Molière.
— J'y ai songé, monsieur Robin ; mais on n'y jouait que la comédie. Le Misanthrope a son prix; le Malade imaginaire est assez réjouissant. Seulement, foi d'Arlequin, je n'aime que la tragédie. Je suis un classique, tel que vous me voyez. Il n'y a que la tragédie qui m'égaye et qui me fasse rire aux éclats. Parlez-moi de Mithridate; baillez-moi une jolie représentation de Mérope^ avec de beaux alexandrins bien déclamés d'une voix ronflante, ou chantante ou nasillarde. Ah I la bonne farce ! N'eût-on pas de quoi payer son terme, qu'on se pâmerait, on poufferait, on se tordrait dans les convulsions de la plus folle et de la plus inextinguible hilarité.
— ■ Soyez satisfait, maître Arlequin, on va donner un petit supplément de troupe à votre chère tragédie.
— Eh ! quoi, n'ont-ils pas assez de madame Emilie Guyon , à la lèvre ornée d'un duvet viril, ni de la belle mademoiselle Devoyod, ni de la dramatique et sympathique mademoiselle Favart?
— On apprécie beaucoup le talent de ces dames, mais on veut leur joindre mademoiselle Rousseil...
— Ah ! j'en suis ravi ! mademoiselle Rousseil représente le hoquet tragique, et rien ne m'émeut comme le
hoquet. J'aime la violence et l'emportement ; une respiration saccadée me met hors de moi-même. J'adore un cou qui s'enfle, se roidit, s'engorge au point de faire saillir ses veines comme des cordes de violoncelle. Je 3uis fou d'une poitrine qui s'élève et s'abaisse agitée par deux soufflets qui jouent en sens contraire...
— Taisez-vous, mauvaise langue, il n'est si vilain défaut qui ne se puisse corriger. On parle aussi d'engager Lafontaine, l'excellent comédien du Gymnase.
— Je le veux bien, pourvu qu'il rentre par le Cid. Vous ne savez pas, monsieur Robin, vous qui savez tout, par quelle inspiration d'en haut le chef-d'œuvre de Corneille fut révélé, un jour, à Lafontaine; à quels signes infaillibles il reconnut qu'il s'était trompé de route, et que sa vocation véritable était pour la tragédie?
— En vérité, je l'ignore.
— Je vais vous l'apprendre. Il vaquait à je ne sais quoi, lorsque des feuilles lacérées d'un vieux livre lui tombèrent sous la main. C'étaient les stances du Cid. Il les lut séance tenante, et s'écria : « Mais cela est fort beau 1 » Il tes relut, les récita, les apprit par cœur, ^ deux mois après il débutait au Théâtre-Français.
— Vous aimez à bouffonner, mon petit ami. Sachez donc que si Lafontaine n'a pas été heureux dans- son premier essai tragique, il peut rendre de grands services dans la comédie et dans le drame. Rappelez-vous le rôle du mari dans Diane de Lys, rappelez-vous Dalilaj ce n'est pas une acquisition si à dédaigner, d'autant plus qu'elle sera suivie de l'engagement de mademoiselle Victoria.
— Mademoiselle Victoria au Théâtre-Français! Je le souhaite de tout mon cœur, parce qu'enfin mademoiselle Thuillier, la plus charmante et la plus touchante comédienne de Paris, passerait alors au Gymnase, ce qui pourrait bien me réconcilier, pendant deux ou trois semaines, avec ce bon M. Monval.
— En attendant, que n'avez-vous essayé d'assister à la première représentation de la pièce de M. Sardou?
— J'y ai. assisté, monsieur Robin.
— Aux Diables noirs ?
— Pardonnez-moi, ce n'est pas là le titre.
— On l'a donc changé?
— Oui, monsieur, cela s'appelle Nos Intimes»
— Nos Intimes! Mais c'est une ancienne pièce que
s» COMEDIES ET COMEDIENS
j'ai vue quelque part et qui a eu, ce me semble, plus de cent représentations.
— Ce n'était qu'une première série ; elle va recommencer de plus belle.
— J'en accepte l'augure. En ce moment, M. Sardou est intéressant; je n'ai rien à dire du coup qui le frappe. Sa pièce a été jugée dangereuse après un mûr et impartial examen. Elle est écrite, dit-on, avec du vitriol et du salpêtre.
— Ma foi, d'après la scène que j'ai vue...
— Vous avez vu une scène des Diables noirs?
— Mais non, des Intimes. C'est la fameuse scène du troisième acte, si admirablement jouée par mademoiselle Fargueil, où, sans la chaise que la Providence a placée entre les deux amants, le mari de cette femme aimable et vertueuse courait les plus grands périls.
— Eh bien ! ce n'est, dit-on, que du Berquin tout pur auprès de la nouvelle pièce, chargée à trente atmosphères d'air comprimé. Elle eût indubitablement fait sauter la salle.
— Plût à Dieu! monsieur Robin.
— Gomment? plût à Dieu I Vous voudriez voir sauter le Vaudeville?
— Dans son intérêt, monsieur Robin. Je voudrais le voir ailleurs; il est si mal placé en face d'un monument, bruyant le jour, désert la nuit, entre un chapelier et un pâtissier, au second ou au troisième étage, au bout d'un escalier tortueux. On y entre avec beaucoup de peine, on en sort avec les plus grandes difficultés, et, à moins d'un de ces succès éclatants qui remuent tout Paris, ce théâtre, écarté, enfoui dans son pâté de maisons comme une fève dans le gâteau des Rois, n'a aucune ressource, aucune clientèle.
— En voilà assez, maître Arlequin, et puisque tout vous gêne et tout vous contrarie, que ni la danse, ni le chant, ni le drame, ni la comédie ne vous amusent, rentrez dans votre boîte et n'en sortez plus jusqu'à nouvel ordre.
— Bien volontiers, monsieur Robin; je m'y plais et j'y reste.
Nous ferons comme ce petit automate; nous achèverons notre soirée dans la salle Robin, prenant gaiement notre part à cette distribution prodigue de pou-^ pées, de fusils, de trompettes, de cahiers, d'éventails, et regardant de tous nos yeux, applaudissant de tous lïbs bravos, les merveilleux tableaux de l'Agioscope,
Aucun décor, si beau qu'il soit, n'offre un coup d'œil^ plus magique par le seul effet de la perspective et de l'éclairage. Voici la cathédrale de Saint-Marc, illuminée par les reflets d'une croix phosphorescente et peuplée d'une foule immense de fidèles, qu'on voit se prosterner au pied du maître-autel; voilà le golfe bleu de Naples et le Vésuve en pleine éruption, lançant des tourbillons de fumée, des cailloux ardents, des flots de lave rouge et étincelante comme du fer qui sort d'une fournaise; voici enfin l'ascension du mont Blanc, avec ses différentes étapes, cette même ascension qui, expo-, sée tous les jours dans une boutique de Piccadilly, a fait gagner à Albert Smith, l'aimable conteur, vingt mille livres sterling, un demi-million de francs.
19 janvier 1863.
Je connais deux Parisiens, le mari et la femme , un ménage modèle. Ils sont encore jeunes; ils n'ont pas d'enfants ; peu de famille, une aisance modeste, la médiocrité d'Horace, cotée, au plus bas chiffre, à vingt mille francs de revenus. Leurs goûts sont fort simples; ils aiment la bonne chère, les bons livres et les pièces nouvelles, pourvu qu'il n'y soit question ni de politique ni de filles perdues, ni de tripots, ni d'argent. Ils adorent Paris, qu'ils n'ont jamais quitté, même pour un voyage de huit jours, et leur seule crainte est d'en être définitivement chassés par ces caravanes
d'étrangers que les chemins de fer amènent, jour et nuit, de tous les points du globe.
J'ai rencontré dernièrement cet heureux couple. Ils déjeunaient comme deux amoureux, au Café de la Paix, qui venait à peine d'en tr' ouvrir ses cent portes, semblable à la ville de Thèbes, et dont les peintres décoraient encore la façade, tandis que les garçons servaient déjà le thé.
— Je vois que vous vous portez bien, leur dis-je, et que vous connaissez les bons endroits.
— Hélas! nous nous pressons, fit le mari avec un soupir, avant que l'invasion nous refoule au delà des barrières. Ce qui nous plaît ici, ce n'est pas seulement la cuisine et la cave et l'éclat des dorures et le luxe du service, c'est surtout l'air, le grand air et l'espace; ce sont ces vastes salles et ces cabinets grands comme des salons. Quand on voulait dîner naguère dans un restaurant, on étouffait dans d'étroites cabines, on était aplatis comme des nègres dans des entreponts fumeux. Faute d'un peu d'air respirable, les meilleurs repas étaient malsains, et une partie de plaisir se changeait en souffrance. Les vins tournaient, les caractères s'aigrissaient; on entrait fort bons amis, on sortait eo
s' arrachant les cheveux. Ici, Dieu soit loué, on respire ; je puis me lever sans crainte de me cogner la tête au plafond. Je puis passer mon bras dans les manches de mon paletot sans éborgnermon voisin; je remue, je suislibreî Je ne me crois plus dans les cachots du Spielberg ni sous les Plombs de Venise.
Mais, ajouta-t~il, mais... je le disais tout à l'heure à ma femme; il faut nous dépêcher de goûter à ces fruits qui nous seront bientôt défendus. Voilà la marée qui monte, monte et nous engloutit, nous disperse et nous balaye, nous autres pauvres Parisiens de Paris, qui tenons si peu de place et qui sommes de trop chez nous, à ce que prétendent messieurs les Lapons et messieurs les Esquimaux. Paris n'est plus une ville, c'est un immense champ de foire, un hôtel meublé cosmopolite ; il est à tout le monde, excepté aux Parisiens.
Tenez, dit le mari, depuis trois mois, nous ne savons où passer la soirée. Nous avons vu tout ce qui était à voir, et même ce qui ne l'était point. En voilà au moins pour un an ; car il n'y a point de pièce, pour peu qu'elle ne soit point siiilée, qui n'ait deux ou trois cents représentations. Tous les soirs, au coin de notre
feu, nous nous disons, moi et ma femme : Où ironsnous? Elle prend l'Entracte et lit tout haut: Comédie- Française, le Fils de Gihoyer; Opéra-Comique, la Dame blanche; Gymnase, 7es Ganaches; Vaudeville, Nos Intimes ! Porte-Saint-Martin, le Bossu; Théâtre du Châtelet, Pékin; Palais-Royal, la Mariée du mardi-gras, etc. Les directeurs de théâtre ont raison de maintenir une pièce sur l'afFiche tant qu'elle fait de l'argent. Après Paris, la banlieue ; après la banlieue, la France ; après la France, l'Europe; après l'Europe, le monde. Il n'y a rien à dire. Mais que feront les Parisiens? Pendant que tout l'univers vient se donner chez eux le plaisir du spectacle, ils en seront privés des années entières? Car enfin l'on ne peut voir plus de deux ou trois fois la même pièce, surtout nos modernes chefs-d'œuvre qui n'engagent pas trop les gens de goût à y retourner.
— J'avoue que la chose est embarrassante.
— C'est ce qui me fait rêver à un projet...
— Oh 1 -mon ami, dit vivement la femme en l'interrompant, c'est un vrai château en Espagne.
— Château en Espagne, soit : on en fait de plus déraisonnables. Je laisserais, de grand cœur, à messieurs les étrangers, tous les théâtres actuels, et ceux qu'on
vient de bâtir, et ceux qui sont en voie de construction, et ceux dont le plan seul est arrêté, et je voudrais qu'on accordât le privilège d'un nouveau théâtre réservé aux indigènes, et qu'on appellerait Théâtre- Parisien. Pour être admis à y louer des places, il faudrait prouver, par des papiers en règle, qu'on est Parisien, né, élevé et domicilié à Paris.
— Vous m'excluriez donc de votre théâtre ? fis-je en m'inclinant.
— Pardon, dit la femme; pour ne point vous désobliger, nous ferions une exception en faveur' de ceux qui habitent Paris depuis vingt ans,fqui l'aiment, le comprennent, le préfèrent à tous les pays du monde, y compris leur pays natal.
— Je vous remercie, madame, du dignus est intrare ; et, m' adressant au mari, je le priai de continuer.
Le Théâtre-Parisien ne serait ni trop petit ni trop grand , il n'affecterait pas des proportions monumentales, mais on y descendrait à couvert ; on verrait peu de colonnes à l'extérieur, mais on n'oublierait rien de ce qui est indispensable dans ces sortes d'édifices. A l'intérieur, il n'y aurait ni lustres aveuglants, ni plafonds de braise ; un peu moins d'or sur les corniches,
un peu plus de crin dans les fauteuils ; des loges simples mais commodes ; un petit rebord pour poser sa lorgnette, et des patères pour accrocher les chapeaux.
— Et les ouvreuses?
— Les ouvreuses seraient là pour ouvrir ; elles n'auraient aucun droit ni aucun prétexte d'ennuyer le public.
— Vous rêvez l'impossible 1
— Aussi vous ai-je prévenu que c'était un rêve. Bans mon nouveau théâtre, les pièces ne seraient jouées que quinze fois de suite ; plutôt nioins, mais jamais davantage. Gela suffit à la consommation parisienne, et il est convenu querinvasion irait s'amuser ailleurs. Chaque pièce n'aurait que trois actes , ce qui est la coupe la plus logique et la plus saine. L'exposition, le nœud, le dénouement. On arriverait au théâtre à huit heures, on s'en irait à onze. (5h éviterait ainsi la fatigue, î*ennui, les migraines, tous les maux qui résultent d'un trop long séjour dans un lieu fermé etchauffé.
— A la bonne heure î ceci est de Fhygiène.
-— "Les pièces seraient écrites en français ; cette condition, qui peut paraître secondaire, pour ne point dire superflue, dans des théâtres où le public est corn-
posé en grande partie d'Anglais, d'Italiens, d' Allemands, d'Espagnols, d'Américains, de sauvages et de nègres, ne saurait être négligée, sans quelque honte, dans un théâtre parisien. Les auteurs toucheraient leurs droits, mais ils ne pourraient prétendre à aucune prime secrète , à aucun traité particulier. Ils s'engageraient sur l'honneur à ne point présenter de vieilles pièces sous des titres nouveaux ; à ne point y glisser des allusions blessantes, à ne point faire servir le même mot plus de quinze fois ; à respecter le goût, la morale et les bienséances ; à s'abstenir de tout scandale et à ne point spéculer sur les mauvais instincts du public.
— Bravo î
— Le directeur serait un homme intelligent, modeste, actif, célibataire s'il se peut. Il avouerait ingénument qu'il s'est fait directeur pour gagner sa vie, et non pour régénérer le monde et pour sauver le pays. Son plus grand mérite serait de s'effacer, de. ne point parler de lui-même, de faire, en un mot, comme ces auteurs d'esprit qui se cachent lorsqu'on rappelle les acteurs.
— Tous les directeurs sont modestes, et si vous les
connaissiez, monsieur, comme je les connais, vous n'hésiteriez pas sur ce point.
— Allons! tant mieux; tant mieux; voilà qui me rassure. On essayerait des acteurs et des actrices qui auraient des dispositions réelles pour la scène, une taille et une figure possibles, une diction correcte, de l'intelligence et du bon vouloir; on leur accorderait des débuts; on leur confierait des rôles, et quand il serait prouvé qu'ils n'ont aucun talent ni aucun avenir, on passerait à d'autres. Les bons rôles font les bons artistes, et les bons artistes inspirent les bons rôles. C'est un cercle dont on ne sort pas. On ne sait plus écrire un rôle de femme, Les derniers ont été faitspour mademoiselle Déjazet, et encore n'étaient-ce que des travestis.
— Mon ami, il faut plaindre ces pauvres jeunes filles...
— Je les plains de tout mon cœur, mais celles qui ne sont que jolies feraient mieux de ne pas se mettre au théâtre... Je parle de nion Théâtre-Parisien, car pour les autres, je leur laisse le champ libre. Elles montreront aux étrangers qui en sont friands, autant de maillots qu'elles voudront. Nous ne cherchons pas
PLAxN D'UN NOUVEAU THEATRE . 337
des figurantes, mais des actrices ; seulement, toute actrice capable de jouer un r(Me, sera rétribuée de manière à pouvoir vivre de son art. On fournira les costumes, on ne demandera pas des robes décent louis à celles qui n'ont que cent écus d'appointements.
— Gela est-il possible, mon Dieu 1
— Gela est plus commun que vous ne pensez, madame; il y a des directeurs très-honnêtes et très-estimés qui ne s'en font pas scrupule.
— Je proscris d'abord, continua mon Parisien, tout ce luxe excessif, extravagant, qui fait qu'une pièce n'est plus aujourd'hui qu'un prétexte à décors et à costumes. La mise en scène sera convenable, sans doute, mais elle n'absorbera pas toute l'attention, tout l'intérêt des spectateurs. Je ne médis point des machines et des trucs ; j'abandonne aux vingt théâtres, envahis par l'étranger, les salons de glaces, les palais de dentelles, les fontaines vivantes et les jets de lumière électrique: les habitants de la Nouvelle-Zélande, de la Californie et de la Polynésie sont fort sensibles à ces merveilles. Il en faut po.ur tous les goûts ; mais je ne veux point que dans notre petit théâtre, tel que je
le rêve, les yeux soient satisfaits et l'esprit mécontent. II 19
Je préfère une scène bien écrite à toutes les verroteries du monde, et il ne me semble point nécessaire qu'à la fin du spectacle on nomme, avec l'auteur de la pièce, le tailleur qui l'a habillée et le tapissier qui l'a mise dans ses meubles.
— N'enviez pas un peu de gloire à ces pauvres fournisseurs qui souvent ne sont pas payés I Qu'ils aient au moins la satisfaction d'être rappelés par les claqueurs.
— C'est que je commence par supprimer les claqueurs.
— Je vous en défie ! La soirée s'écoulera alors dans le silence le plus lugubre et dans le froid le plus mortel. Les acteurs découragés n'auront plus ni verve, ni aplomb, ni mémoire. On a essayé de se passer de la claque, et on a dû bientôt y revenir.
— On aurait dû persévérer pour que l'expérience fût complète. Notre pays est ainsi fait; on commence, on n'achève pas. On entreprend les réformes, on ne leur laisse pas le temps de mûrir et de porter leurs fruits. Nul doute qu'un changement si brusque et si radical ne dût causer d'abord quelque surprise. Mais on s'y serait peu à peu habitué, et le public aurait
repris un droit dont il eut grand tort de se dessaisir. La claque est une plaie, une honte et une servitude. Nous avons vu ces messieurs du lustre, qui devraient disparaître avec le lustre, enjamber souvent leurs banquettes et faire le coup de poing avec les spectateurs de l'orchestre qui n'étaient pas de leur avis. Dans aucun pays du monde on ne souffrirait une telle insolence.
— Mais, si l'on supprimait la claque, les auteurs et les acteurs seraient les premiers à se plaindre,
— Ils ne se plaindraient point si la mesure était générale. En Angleterre, il n'y a pas de claque ; il n'y en a pas en Allemagne, en Espagne, en Italie. En France, bien des artistes n'ont jamais été plus applaudis que lorsqu'ils étaient mal avec la claque. Il y eut un temps où Duprez fut mis à pied, c'est je crois le mot, par ordre de son directeur. Jamais il n'a eu plus de succès. Un soir, Arnal, outré et blessé du bruit qu'on faisait au parterre^ s'avance vers le public et lui dit : « Messieurs, je vous prie de croire que je ne suis pour rien dans ce vacarme. Je n'ai chargé personne de m'applaudir. » Jugez de l'étonnement des claqucurs et de leur colère I Ils le prirent au mot; pas un applaudissement, pas un bravo ! Arnal s'en passa fort bien.
Tous ses mots portaient, et il pouvait se rendre un compte exact de l'etïbt qu'il produisait sur le vrai public. On ne battait pas des mains,, mais on riait aux éclats.
— Eh bien ! je ne dis point qu'à la longue, une partie des améliorations dont vous parlez ne puisse pas s'accomplir, mais si vous obtenez jamais de vos Parisiens qu'ils applaudissent eux-mêmes un artiste ou un ouvrage, je m'abonne d'avance au théâtre que vous rêvez, et je m'engage à payer ma place double.
Là-dessus, je pris congé de mes amis, car il se faisait tard. Et maintenant que j'y songe, je ne trouve leur projet ni si chimérique ni si insensé. Puisque les étrangers ont envahi tous nos théâtres, je ne vois point pourquoi il n'y en aurait pas un tout petit, exclusivement réservé aux Parisiens.
2 février 1863.
On publie en ce moment le théâtre complet d'Alexandre Dumas, chez MM. Michel Lévy frères. Si ce théâtre n'avait à tous les points de vue une très-grande valeur, et comme œuvre d'art, et comme une des dates les plus brillantes du mouvement littéraire et dramatique de la première moitié de ce siècle, je me serais fait une loi de n'en point parler. Je suis, à l'égard de Dumas, un juge partial et prévenu. Depuis bien des années je lui ai voué des sentiments de sympathie et d'affection qu'aucune divergence d'opinions et de conduite ne saurait altérer et qui ne s'éteindront
qu'avec moi.
Je l'ai connu à son premier voyage en Italie, lorsqu'il avait déjà fait jouer les pièces contenues dans les deux volumes qui ont paru jusqu'ici. Ses Impressions de voyage en Suisse n'avaient pas eu moins de succès que ses drames. Il était célèbre — il avait beaucoup d'ennemis. Je me souviens qu'à cette époque, on disait, en raillant, qu'il allait découvrir la Méditerranée.
Je n'avais pas vingt ans ; je ne savais pas un mot de français; aussi mon embarras fut grand lorsque je lui fus présenté. Notre conversation se fût bornée probablement à une révérence de ma part, à un salut de la sienne, s'il n'avait pris sur lui de me parler dans ma langue. Je le flatterais si je disais qu'il savait alors l'italien comme il le sait aujourd'hui. Il s'exprimait avec beaucoup de peine; mais sa figure était si animée, son esprit, sa verve intarissable perçaient si bien à travers ses paroles un peu étranges ou étrangement prononcées, que je le regardais avec un étonnement mêlé d'admiration.
Je dois lui rendre cette justice, que lorsqu'il apprit par une personne, chez laquelle nous nous rencontrions souvent, mon projet de venir en France, il fit
tout son possible pour m'en détourner. « Si vous avez quelque pouvoir sur lui, disait-il à notre ami commun, empêchez-le de faire une folie pareille. Nous avons à Paris des jeunes gens pleins de talent, qui meurent littéralement de faim. Que deviendra-t-il dans cette Babylone, lui qui ne sait pas le premier mot de notre langue? Donnera-t-il quelques leçons d'italien? J'en doute. Il y a plus de maîtres que d'élèves. Toute l'émigration, qui est fort nombreuse, ne vit que de cela. Maniani, Tommaseo, Leopardi, n'ont pas d'autre ressource. Au nom du ciel! engagez-le à ne point quitter son pays. »
Je fus très-touché de ces conseils, mais comme j'avais, par d'incroyables efforts, amassé la somme énorme de cinq cents francs, je partis croyant que jamais je ne verrais la fin de mon trésor. Je payai cent francs pour mon voyage de Naples à Marseille; j'y tombai malade, et, après bien des souifrances et bien des traverses, j'arrivai enfin à Paris, n'ayant plus que cinq louis et une jolie montre en or qui prit bientôt le chemin du mont-de-piété.
Je m'enfermai alors dans une petite chambre au sixième étage, cjie de Richelieu, et, grâce à quelques
livres que me prêta ma portière (c'étaient des prix qu'avait reçus son fils à la pension), j'essayai d'apprendre mon français tout seul. Ce que cela m'a coûté de peines, Dieu seul le sait. Le premier article que j'envoyai à la Presse avait pour titre : L'Italie, par un Italien. Je Tavais écrit en une demi-heure ; je mis vingt nuits et vingt jours à le traduire: il est vrai que je n'avais point de dictionnaire, et qu'il me fallait chercher, dans des volumes dépareillés, que je savais presque par cœur, les phrases et les mots équivalents pour tâcher de me faire comprendre dans une autre langue que la mienne. Mon article contenait quelques aperçus nouveaux et quelques notions assez exactes sur un pays que l'on ne connaissait pas du tout alors, et que l'on ne connaît pas bien, même aujourd'hui. Il fut beaucoup reproduit, et M. de Girardin me permit d'écrire dans son journal autant de Variétés que je voudrais. Il en parlait à son aise. Il ne savait pas, et je me gardai bien de trahir mon secret^ qu'il me fallait deux ou trois heures pour chaque ligne que je traduisais dans cette terrible langue française, où Ton me croyait bien moins ignorant que je n'étais. J'avais déjà publié plusieurs articles sur Pellico,
sur Manzoni, sur la Malibran, que sais-je? lorsque je me trouvai, un soir, avec Dumas dans les bureaux de la Presse. Je n'avais point osé lui faire une visite de peur de l'importuner. Il me gronda doucement, avec ce visage ouvert qu'on lui connaît, me serra la main bien fort, et, passant son bras sous le mien, m'entraîna sur le boulevard. Là, au milieu d'une conversation si étincelante que j'en avais des éblouissements, il me dit de la meilleure grâce du monde, qu'il avait plusieurs ouvrages à faire sur l'Italie, et que, s'il me convenait de travailler sous sa direction, il y consentirait volontiers. Je le remerciai avec l'eflusion la plus vive; je croyais rêver les yeux ouverts, et je commençais à regarder les passants avec un certain air de supériorité. Un scrupule m'arrêta tout à coup.
— Et que ferez-vous de mon français ? lui dis-je.
— Laissez-moi tranquille, fit-il en riant ; votre français n'a qu'un seul défaut, c'est d'être trop français.
Je sentis la critique fort juste et fort sensée qui se cachait sous le compliment. Il me fallait assouplir, dégager ma manière, la détendre et lui ôter cette roideur commune à tous les étrangers qui apprennent une langue dans les livres.
Je fus donc reçu d'emblée au nombre des collaborateurs de M. Alexandre Dumas. J'expliquerai tout à l'heure en quoi consistait cette collaboration dont plusieurs ont tiré plus de vanité qu'il n'eût fallu, et dont ils ont le tort et l'ingratitude de se plaindre après l'avoir sollicitée comme une faveur ou acceptée comme un bienfait. En ce qui me concerne, un des grands avantages que j'y trouvai, ce fut d'observer et d'étudier de près cette organisation prodigieuse qui doit paraître une énigme à ceux qui ne l'ont pas vue à l'œuvre dans une intimité de tous les instants.
Alexandre Dumas n'est pas un auteur dramatique, c'est le drame incarné. Tout ce qu'il fait^ tout ce qu'il écrit, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense, prend chez lui, une forme dramatique et vivante. Romans, Mémoires/Voyages, Causeries, tout s'arrange et se dispose naturellement sous sa plume en une série de scènes émouvantes ou comiques ; tout chapitre devient une pièce avec son exposition, son nœud, son dénoûment. Son œuvre est un mouvement perpétuel ; il est tellement pressé de faire agir et parler ses personnages, qu'il supprime le récit, l'analyse et les descriptions. C'est à peine si l'on peut lui arracher
quelques mots qui indiquent le lieu où l'action se passe; tout ce qui n'est point dialogue lui paraît faire longueur. Ses préfaces même sont de petits drames ou de petites comédies où il se met personnellement en scène, et où ses amis, ses parents, ses lecteurs lui donnent la réplique.
Je n'ai jamais vu Dumas dans un état normal et paisible; il a constamment la fièvre; c'est un volcan sans cesse en éruption. Tous les sujets qu'on lui apporte, tous les entretiens qu'on a avec lui, toutes les choses ébauchées et confuses qu'on lui présente sont autant de matériaux qui s'engloutissent dans la fouriiaise : le cratère absorbe tout, l'embrase, le fond, le pétrit, le rejette en lave ardente. Dumas raconte au premier venu ses livres et ses pièces ; il les conçoit, les modifie, les développe en les racontant ; si on lui fait quelques objections, il a l'air d'écouter ; mais il suit son idée et achève mentalement son travail. Combien se sont crus ses collaborateurs qui n'étaient que ses confidents !
Il n'y a pas au monde d'écrivain plus facile ni de plus infatigable travailleur; jamais il ne s'arrête ; il
remplirait dix rames de papier sans faire une rature. Dans son charmant récit : Comment je devins auteur dramatique^ il parle avec regret, presque avec honte, de sa belle écriture, et je crois cependant qu'il lui doit beaucoup. S'il se voyait tracer, sur son beau papier, de vilains caractères, il écrirait moins, ou avec moins de plaisir. Il a le goût, le besoin, l'habitude et la passion du travail. S'il se reposait une heure, il mourrait.
Il se lève et, à moitié vêtu, il écrit deux pages ; il demande de l'eau chaude, et, pendant qu'on la lui apporte, il écrit vingt lignes. On lui dit : Le déjeuner est prêt. — Bien, dit-il, prévenez madame, — et il écrit toujours ; on prend le café, on fume, il s'échappe et il écrit ; il fait des courses, des visites : il rentre et il reprend sa page où il l'avait laissée. Avant et après les repas, il écrit ; il va au spectacle, il soupe, et il continue d'écrire. Il ne perd pas une seule parcelle de temps. Sa vie, qui est un drame aussi, n'a point d'entr'actes. Il se donne une tâche et rien ne l'en saurait distraire avant qu'il ait fini. D'abord, il n'écrivait que huit de ces grandes pages par jour, puis dix, puis quinze, vingt, trente ; je l'ai un peu perdu de vue ;
mais à l'heure qu'il est, il doit faire un demi-volume dans sa journée.
Je citerai de lui un trait qui m'a tellement frappé, que je ne l'oublierai de ma vie, et je crois qu'il fera la même impression sur tous ceux qui ont beaucoup travaillé. J'entre un jour chez Dumas; il venait de terminer le dernier volume de Monte-Cristo^ et il avait écrit le mot fin de sa plus magnifique écriture. Il rayonnait de joie, et, comme le temps était superbe, je l'engageai à faire un tour de promenade. Mais la pendule sonna quatre heures et demie. Dumas n'en était qu'à sa quinzième page, et il en fallait vingt pour faire son compte. Il prit tranquillement une nouvelle main de papier, écrivit sur la première feuille : les Trois Mousquetaires, et ne voulut sortir que quand il eut achevé les cinq premières pages de son nouveau roman.
Il arrivait néanmoins que lorsque ses libraires lui demandaient dix fois plus d'ouvrage qu'il n'eût pu humainement leur en livrer, il se faisait aider par l'un de nous, comme les grands peintres de Rome ou de Florence donnaient une figure ou une draperie à faire
à quelque élève dans un coin de leurs tableaux, et je II 20
me souviens encore du bonheur que j'éprouvais lorsque je lui apportais quelques pages Où j'avais mis tous mes soins, et qu'il me disait : « C'est fort bien ; je n'ai pas à y retoucher ; vous pouvez l'envoyer à Béthune. »
Je Fai toujours trouvé, d'ailleurs, d'une très-grande loyauté et d'une extrême générosité dans nos relations d'intérêt. On partageait en frères, en égaux I Ce qui m'étonnait, c'est qu'il put me rentrer tant d'argent ! Il me semblait que les libraires parisiens, qui, du reste, étaient dans la confidence, faisaient un singulier marché en me payant ôi cher ma prose. Mais c'eât le cas de dire, ou jamais, que le pavillon couvrait la marchandise.
On a reproché souvent à Dumas d'avoir signé ses livres et de s'être fait nommer seul au théâtre, à quelques rares exceptions près ; mais c'est le contraire qui eût été scandaleux. Dans ses livres, et surtout dans ses pièces, ses collaborateurs n'avaient qu'une part minime ; il refaisait le scénario, il changeait les caractères; Il ajoutait, il retranchait dès scènes, des actes entiers; il écrivait tout de sa main. Au surplus, tous ses personnages sont si logiques, si conséquents,
si parfaitement déduits, qu'ils n'ont pu sortir que du cerveau d'un seul homme. Lui seul a ce talent, et il l'a montré dans ses romans aussi bien que dans ses drames, de prendre un homme au berceau et de le conduire jusqu'à la vieillesse et jusqu'à l'agonie, sans que jamais il ne se démente.
Mais si Dumas n'avoue pas toujours ses collaborateurs, il reconnaît hautement et proclame Shakspeare pour son maître et pour son dieu.
Tu sei lo mio maestro e lo mio aatore
Pans une page un peu emphatique de forme, mais d'une émotion sincère, il raconte cQi^îneiît la lumière s'est faite à ses yeux :
« Vers ce temps, les acteurs anglais arrivèrent à Paris. Je n'avais jamais Ju up^ seule piècp du théâtre étranger. Ils annoncèrent Hamlet, 'Je ne connaissais que celui de Ducis. J'allai voir celui de Shakspeare. Supposez un av^ugle-né auquel on rend la yue, quj découvre un monde tout entier dont il n'avait aucune idée ; supposez Adam s'éveillant après sa créatiorj et trouvant sous ses pieds la terre émaillée, sur sa tête le
ciel flamboyant, autour de lui des arbres à fruits d'or, dans le lointain un fleuve, un beau et large fleuve d'argent, à ses côtés la femme, jeune, chaste et nue, et vous aurez une idée de l'Éden enchanté dont cette représentation m'ouvrit la porte. Oh t c'était donc cela que je cherchais, qui me manquait, qui me devait venir; c'était des hommes de théâtre, oubliant qu'ils sont sur un théâtre ; c'était cette vie factice, rentrant dans la vie positive à force d'art; c'était cette réalité de la parole et des gestes qui faisaient des acteurs des créatures de Dieu, avec leurs vertus, leurs pas~ sions, leurs faiblesses, et non pas des héros guindés, impassibles, déclamateurs et sentencieux. 0 Shakspeare, merci f 0 Kemble et Smithson, merci ! Merci à mon dieu! merci à mes anges de poésie! »
A part quelques exclamations et quelques expressions qui marquent bien leur date, on sent le souffle qui passe et la révolution qui s'accomplit dans cette tête exaltée. Si l'on avait peint en ce moment le jeune enthousiaste, renversé et foudroyé par cette clarté d'en haut, on eût fait un beau pendant à la conversion de saint Paul.
A partir de ce moment, il devint et il se crut ro-
mantique de si bonne foi, que lorsque, plus tard, dans Charles VII chez ses grands vassaux^ il lui prendra fantaisie de respecter les trois unités, il s'en excusera comme d'une hardiesse et presque d'une défection :
« Le théâtre, dit-il, est avant tout chose de fantaisie ; je ne comprends donc pas qu'on l'emprisonne dans un système... Convaincu de cette vérité, j'ai donc pris les formes classiques, qui, pour cette fois, m'allaient, et j'ai verrouillé mes trois unités-dans les dix pieds carrés de la chambre basse du comte Charles de Savoisy. »
Il semble presque dire qu'il ne le fera plus.
On connaît sa rapidité de composition vraiment prodigieuse. Christine et Henri III, ses premiers drames, lui prirent quelques mois; mais la plupart de ses autres pièces ont été terminées en quelques jours, et dans un accès de fièvre qui ne l'a point quitté depuis le moment où il a conçu son drame jusqu'à celui où il l'a lu.
Son Napoléon, pièce à grand spectacle et à prétentions politiques, est de 1831 . Ce drame, qui n'est point de ses meilleurs, souleva des orages. On accusait l'ancien employé du duc d'Orléans de s'être montré dur
et ingrat envfsrs Loujs-Ptiilippe. Dumas cri|t (Jevoir répondre à ces attaques par une profession de fpi républicaine. Il publia la lettre qu'il avait adressée au nouveau roi pour se démettre de ses fonctiops de bibliothécaire. — (( Sire, y dit-il entre autres choses un peu bruyantes, et qui, aujourd'hui, font sourire, il y a longtemps que j'ai écrit et imprimé que chez moi V homme littéraire ri était que la préface de ï homme politique. L'âge auquel je pourrai faire partie d'une Chambre régénérée se rapproche pour moi. J'ai la presqy^e certitude, le jour ou j'aurai trente ans, d'é|;re nommé député; j'en ai vingt-huit, sire t »
Heureusement pour le théâtre et pour les lettres, ses pressentiments ne se réalisèrent point. Dumas n'entra dans aucune Chambre, régénérée ou pon, et il donna coup sur coup, dans cette seule apnée 1831, Antonyy Charles VII et Richard d'Arli^igton.
Il eut, dans toutes ses premières pièces, la bonne fortune d'être joué p^r 4€<s artistes pjcqellepts. Dans Hev,ri III c'étaiept mademoiselle M^rs, Firp^ip, §f|ipson, Joanny, qui remplissaiept les principaux r^^les ; d^ps Christine, mademoiselle Georges, Ligie^, Lock^oy, Chilly; dans Napoléon, Frédérick-Lemaître à la tête
d'une véritable armée d'acteurs. A^^tony^ c'était Bocage, et Adèle d'Hervey, madame Dorval. I|ans Charles VU, il eut Ligier, Lockroy et mademoiselle Georges; dans Richard^ Frederick et Ghilly; dans Térésa^ Bocage et Laferrière ; dans le Mar^i de la veuve^ mademoiselle Mars, mademoiselle Anaïs, mademoiselle Dupont, Monrose et Menjaud. Il se montrait, du reste, extrêmement reconnaissant et attaché à ses acteurs. Au commencement et à la fin de chaque pièce, dans des préfaces émues ou dans des post-scriptum chaleureux, il leur adresse des remerciements et des éloges.
En revanche, il n'a pas toujours été fort aimable envers la critique, qui paraissait l'impatienter et l'importuner. Il le prend souvent de très-haut; tantôt d'un ton de raillerie, tantôt, malgré ses apparents dédains, il fle peut se défendre d'une assez profonde amertunie.
« Si quelqu'iiu veut voir une perspective tQut à fajt comme son voisin \^ voit, (Jit-il quelque part, il faut qu'il la regarde de la place de son yoisjn e\ nop pas de la sienne ; ce qui fait, je crois, que le critique devrait toujours juger une œuvre selon la donnée de Tauteur, et non bâtir une nouvelle pièce à côté de
l'autre, attendu qu'il est probable qu'il donnera la préférence à la sienne. Puis, il est probable encore que le public sera de Tavis du journaliste, parce qu'il est abonné au journal, et que le journal auquel il est abonné ne peut avoir tort. »
Ici Dumas n'est que spirituel et caustique; il pourrait bien avoir raison jusqu'à un certain point. Le fait est que la critique s'est montrée souvent violente et injuste envers lui, soit en ne voulant point reconnaître ses grandes et belles qualités, soit en lui donnant des conseils, fort sages au fond, mais qu'il n'aurait pu suivre sans changer complètement de nature et se suicider en quelque sorte.
On a dit souvent que, s'il eût plus soigné et châtié son style, il eût fait des œuvres plus durables. Je crois, au contraire, que le pli étant pris de bonne heure, et telle étant l'allure et la pente naturelle de son esprit, s'il avait écrit plus lentement, il eût perdu de sa chaleur, de sa verve et de son énergie, sans beaucoup gagner en élégance et en correction. Si, d'ailleurs, il s'est toujours roidi contre des attaques partiales et malveillantes, dans l'intimité il est d'une
bonhomie et d'une docilité d'enfant. Mais cette docilité même a ses bornes.
Un personnage d'une notoriété assez bizarre, au demeurant fort honnête homme et fort instruit, M. Domange, avait prêté à Dumas une cinquantaine de mille francs pour qu'il pût arranger ses affaires, et Dumas, très-obligé de ce service, lui avait offert pour garantie, jusqu'à ce qu'il se fût libéré, une partie de ses droits d'auteur.
C'était à la répétition générale de Mademoiselle de Belle-Isle.
Mademoiselle Mars était en scène et personne ne soufflait mot.
M. Domange, qui était à l'orchestre, a la malheureuse idée d'interrompre la grande actrice, et de lui dire : « Pardon, madame, je crois que l'on ferait mieux de changer la fin de cet acte, si mon ami Dumas n'est point d'un autre avis. »
Dumas se lève furieux, et s'écrie d'une voix de tonnerre : « Monsieur Domange, je ne touche pas à votre marchandise, ne touchez pas à la mienne ! »
On voit d'ici l'éclat de rire général. Mademoiselle de Belle-Isle ne paraîtra que dans le prochain volume. A
3$8 COMfiDIES ET COMÉDIENS
mesure que les différentes pièces de Dumas seront publiées, le lecteur yoi]dra bien me permettre d'y noter, en marge, quelques anecdotes et quelques souvenirs personnels.
2 8 septembre 1863.