ACTE QUATRIÈME
choses que vous ignorez encore, et qu'il faut que vous sachiez; quand vous les connaîtrez, vous serez libre de reprendre votre parole.
HERMINE
Qu'est-ce donc? Parlez.
JACQUES
Depuis le jour oii je me suis permis de vous dire que je vous aimais, Hermine, bien des événements inattendus ont traversé ma vie. A l'époque où je vous ai connue, je croyais n'avoir rien à faire dans ce monde que de vous aimer.
HERMINE
Ne m'aimez-vous donc plus?
JACQUES
Au contraire, je vous aime davantage; mais j'ai vieilli de dix ans pendant les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. Je ne suis plus un homme du monde, je ne suis plus un jeune homme, malgré mon âge. Je suis un homme de travail et de lutte peut-être. Je n'appartiens plus à mes seuls sentiments, j'appartiens à mon pays, qui récompense avec exagération le service que j'ai eu le bonheur de lui rendre. Il me faut vivre loin de la France, loin des habitudes et des affections de votre jeunesse. N'est-ce pas trop vous demander?
HERMINE
N'ai-je pas vécu au couvent, pendant dix-huit mois, pour atteindre au jour oh je pouvais être votre femme ? et, entre nous, ce n'est pas bien amusant, le couvent. Croyez-vous que, pendant ces dix-huit mois, je n'aie pas réfléchi et que je n'aie pas deviné qu'il y avait un chagrin à consoler dans votre cœur, un mystère à respecter dans votre vie, un malheur à vous faire oublier dans l'avenir, et qu'il fallait vous aimer, non pas plus, cela m'eût été impossible, mais mieux ; vous me comprenez, n'est-ce pas? et qu'il fallait être plus que votre femme, qu'il fallait être votre amie? J'ai bien ré-
fléchi, Jacques, je vous le répète, et je crois être la compagne qu'il vous faut.
JACQUES
Maintenant, mon devoir est de vous apprendre le malheur que vous aviez pressenti : l'homme que vous aimez, Hermine, est un enfant naturel. Ma mère n'a jamais été mariée, mon père ne m'a jamais reconnu pour son fils. Voilà pourquoi la'marquise s'opposait à notre mariage. Elle me reprochait ma naissance et ne me la pardonnait pas. Consentezvous cependant à ce que ma mère vous nomme sa fille?
HERMINE
Elle est votre mère, Jacques ; je n'ai pas besoin de savoir autre chose.
JACQUES
Alors, donnez-moi un conseil... Mon père vit encore. Il m'a oublié pendant plus de vingt ans, il m'offre son nom aujourd'hui. Dois-je accepter ce nom et le titre qui l'accompagne, ou garder le nom de ma mère ?
, HERMINE
Vous devez garder le nom que vous avez déjà illustré et que vous illustrerez encore. Ce nom porté par vous, c'est l'absolution de votre mère et la récompense de ce qu'elle a faii pour son fils. Pour. ma part, je n'en veux pas d'autre, tant je suis fière de celui-là.
JACQUES
Chère enfant! votre cœur est bien fait pour le mien, et
vous m'aviez bien compris. (Présentant Clara à Hermine.) Ma
mère, Hermine.
CLARA, embrassant Hermine.
Ma fille!
LA MARQUISE
Pardon, mais...
JACQUES
Je sais ce que veut dire madame la marquise : que, du