‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 150 sur 245 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

nous faire tuer l'un pour l'autre; c'est le plus important entre un père et un fils : le reste ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe, qu'en penses-tu?

ANDRÉ

Tout cela est vrai, mon cher père, et je t'aime comme tu m'aimes. Loin de moi l'idée de te reprocher quoi que ce soiti mais à mon tour je vais te faire un aveu. Tu es une exception dans notre société : ta jeunesse contenue, ton veuvage précoce sont tes excuses, si tu en as besoin. Puis tu es né à une époque où. la France entière avait la fièvre et où les individus comme les masses cherchaient à dépenser, par tous les moyens possibles, une surabondance de vitalité; pousié vers la vie bruyante par nature, par curiosité, par tempérament, tu as aimé les choses dignes- d'être aimées, celles-là seulement, les fêtes, les chasses, les beaux chevaux, les grands artistes, les belles personnes nobles et distinguées. Au milieu de tout cela, tu as payé ton tribut à ton pays, tu as acquitté la dette de ton rang et de ton nom; mais, moi, comme presque toute ma génération, initié dès l'enfance à la vie mondaine, né dans une époque de lassitude et de transition, j'ai mené cette vie par laisser aller, par imitation, par oisiveté. Je n'en ai pris alors que les ridicules, les désordres, les excès, le jeu, l'orgie, les femmes faciles et compromettantes. Bref, tout compte fait, c'est le mot, cette existence ne m'amuse plus, et, te le dirai-je, elle ne m'a jamais amusé. Passer des nuits à retourner des cartes, se lever à deux heures, atteler des chevaux, faire le tour du lac, en voiture, ou de l'allée des poteaux, à cheval ; vivre dans le jour avec des maquignons et le soir avec des parasites comme M. de Tournas ou des demoiselles comme Albertine...

LE COMTE

Elle est jolie...

ANDRÉ

Elle est jolie, soit; mais laisser dans cette vie le plus clair de sa fortune et quelquefois les meilleurs de ses sentiments,

y perdre un peu de sa considération et beaucoup de ses cheveux, enfin s'ennuyer et se ruiner, ceci me paraît le comble de la folie. Au fond, tu penses comme moi, et, puisque nous en sommes aux explications sérieuses, prenons une détermination irrévocable. Veux-tu me laisser disposer de ta vie à venir comme de ma propre vie? veux-tu avoir confiance en moi, et, après m'avoir élevé à ta façon, veux-tu qu'à mon tour, quand il en est temps encore, je t'élève à la mienne?

LE COMTE

Va!

Eh bien, aux grands maux les grands remèdes. Tu tiens à la terre de Vilsac?

LE COMTE

J'y suis né, je ne serais pas fâché d'y mourir.

ANDRÉ

Nous allons te la conserver, prendre sur autre chose, pour rembourser l'hypothèque.

LE COMTE

Sur quoi?

ANDRÉ

Ceci me regarde; seulement, on renverra les deux piqueurs et six gardes.

LE COMTE

Pauvres gens!

ANDRÉ

On n'aura plus que quatre chevaux; on ne donnera plus de fêtes; il n'y aura plus de feux de Bengale; on recevra seulement deux ou trois bons amis, si l'on en trouve deux ou trois bons parmi tous ceux que nous avons aujourd'hui, et tu passeras à Vilsac sept ou huit mois de l'année.

LE COMTE

Seul?

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