ACTE PREMIER
ANDRÉ
Elle est hypothéquée pour deux cent mille francs.
LE COMTE
C'est de ma jeunesse.
AiNDRÉ.
Alors, tu te figures que les hypothèques finissent par s'user au bout d'un certain temps? Je le veux bien, moi; mais je crois que tu te trompes, et, en attendant, tu payes tous les ans des intérêts hypothécaires. Ensuite, dans cette terre d'agrément...
LE COMTE
Où nous passons septembre, octobre, novembre, ce qui est une véritable économie...
ANDRÉ
Ensuite, dans cette terre d'agrément oiî nous passons septembre, octobre et novembre, ce qui est une véritable économie, et la preuve, c'est que nous sommes en plein septembre et que nous allons partir pour Dieppe...
LE COMTE. '
Une fois, par hasard! et, d'ailleurs, nous serons bien forcés dV aller à la fin du mois : j'ai invité tous ces messieurs à y venir chasser.
ANDRÉ
Dans cette terre d'agrément où tu as invité tous ces messieurs à venir chasser à la fin du mois...
LE COMTE
On y mourrait d'ennui sans cela.
Tu as douze gardes.
LE COMTE
Oui, mais c'est une des plus belles chasses de France, et il y a tant de braconniers...
m. io
234 UN PÈUE PRODIGUE.
ANDRÉ
Tu as deux piqueurs, une meute de quarante chiens, dix chevaux et tout un équipage de chasse. Je ne parle pas des indemnités que les voisins te font payer tous les ans, rien que pour les lapins!
LE COMTE
Le fait est qu'il y en a des milliers. Mais c'est un tir si amusant, le lapin î
ANDRÉ
Ajoutons à cela les fêtes qu'il te vient à l'esprit d'y donner de temps en temps, avec joutes sur le lac et feux de Bengale, le soir.
LE COMTE
Ça fait plaisir aux paysans, qui m'adorent; mais, entre nous, c'est bien mesquin. Ah! si j'avais été riche, j'aurais fait de belles choses! On ne sait pas dépenser l'argent en France. En Russie, à la bonne hciire! Voilà des gens qui s'entendent à donner une fête! Mais qu'est-ce qu'on peiit faire avec deux cent mille livres de rente?
ANDRÉ
On peut faire ce que tu as fait, on peut se ruiner.
Gomment! se ruiner?
^ ANDRÉ
A la mort de ma mère, ta fortune persônriéllé était, en effet, de deux cent mille livres de rente, et celle que me laissait ma mère, et dont tu avais l'usufruit jusqu'à ma majorité, de cent vingt mille.
LE COMTE
Je t'ai rendu tes comptes.
ANDRÉ
Parfaitement exacts... Seulement... (u hésite.)
ACTIÎ FllIilMiyill. 255
LIS COMTE
Seulement?...
ANDRÉ
Seulement, tu avais fort entamé ton capital.
LE COMTE
Pourquoi ne me l'as-tu pas dit à cette époque- là?
ANDRÉ
Parce que, moi aussi, je ne demandais qu'à dépenser de l'argent.
LE COMTE
Tu aurais dû me prévenir.
Mais je faisais naturellement ce que je te voyais faire : je vivais comme tu m'avais appris à vivre.
LE COMTE
Ce n'est pas un reproche?...
ANDRÉ
Dieu m'en garde! Je t'explique seulement pourquoi je n'ai pas mieux mené ta maison que toi-même.
LE COMTE
Alors, moi, je vais l'expliquer pourquoi je t'ai élevé comme je l'ai fait.
ANDRÉ
Inutile, ïûôh chét pêfc. Il n'y a plus à revenir- là-dessus, et je sais bien...
LE COMTE
f u ne sais rien du tout, au contraire, et tu me permettras de parler, ce sera une consolation. Tout a une raison, môme i- les choses déraisonnables, et, si je l'ai élevé d'une certaine manière, c'est que, moi, j'avais souffert d'un autre genre d'éducation. J'ai été élevé très-sévèrement, moi, tel que lu me volé. A vingt-deux ans, je ne connaissais rien de la vie.
J'étais né et j'étais resté à Vilsac entre mon père et ma mère, qui étaient des saints, mon grand-oncle qui avait la goutte, et mon précepteur qui était abbé. Doue d'une constitution de fer, je chassais pendant des mois entiers, à pied ou à cheval, je mangeais comme un ogre; je montais tous les chevaux et je faisais des armes comme Saint-Georges; mais, pour le reste, il n'y fallait pas songer; je n'avais pas un écu dans ma poche, et, quant aux femmes, j'avais entendu dire qu'il y en avait quelque part, mais je ne savais pas où. Un jour, mon père me demanda si je voulais me marier; je m'écriai : « Oh ! oui ! )) avec une explosion devant laquelle il ne put s'empêcher de rire, lui qui ne riait pas souvent; je fus présenté à une jeune fille d'une grande vertu et d'une grande beauté. J'éprouvai instantanément pour elle une passion qui effraya d'abord cette nature craintive et délicate, mais qu'elle partagea bientôt. C'était ta mère, mon cher André, et je lui dois les deux plus heureuses années de ma vie; il est vrai que je lui dois aussi ma plus grande douleur, car elle mourut au bout de deux ans; mais, il faut le dire à la honte ou à la louange de la nature, les organisations comme la mienne résistent aux plus grandes secousses. Je me trouvai donc, à vingt-quatre ans, riche, veuf, libre et jeté, avec un enfant d'un an, au milieu de ce monde de Paris que je ne connaissais pas. Devais-je te condamner à la vie que j'avais menée à Vilsac et qui m'avait si souvent ennuyé? J'ai obéi à ma nature, je t'ai donné mes qualités et mes défauts, sans compter. J'ai recherché ton affection plus que ton obéissance et ton respect; je ne t'ai pas appris l'économie, c'est vrai, mais je ne la savais pas; d'ailleurs, je n'avais pas une maison de commerce et une enseigne à te laisser. Mettre tout en commun, notre cœur comme notre bourse, tout nous donner et tout nous dire, telle fut notre devise. Les puritains se croient en droit de blâmer cette trop grande intimité; laissons-les dire; nous y avons perdu, à ce qu'il paraît, quelques centaines de mille francs, mais nous y avons gagné de pouvoir compter, toi sur moi, moi sur toi, et d'être toujours prêts à