ACTE DEUXIÈME
DE LIGNERAYE.
Elle va bien. Et le cœur?
LE COMTE
Le cœur est toujours là.
DE NATON.
Qu'est-ce que vous êtes allé faire à Paris?
LE COMTE
Ce que vous ne feriez probablement pas avec vos vingtdeux ans. Je suis arrivé à Paris, je suis reparti une heure après pour Boulogne, je suis revenu à Paris, je suis reparti pour Dieppe, et me voilà ! Il y a quarante-huit heures que je n'ai dormi, mais je dormirai ce soir.
Il y avait de l'amour là-dessous?
LE COMTE
Je ne dis pas non.
DE NATON,
Vous êtes donc toujours amoureux ?
LE COMTE
Je ne me rappelle pas avoir passé trois mois sans l'être; que voulez-vous! je ne puis pas me trouver seul cinq minutes avec une femme sans lui faire la cour.
DE NATON.
A moins qu'elle ne soit vieille.
LE COMTE
Hélas! il n'y a plus de vieilles femmes!
DE NATON.
Depuis quand?
LE COMTE
Depuis vous autres. Les jeunes gens ne demandant plus aux femmes que d'être belles... les femmes ne s'occupent III. '16
plus que de leur beauté. Or, la beauté disparaissant avec la jeunesse et les hommes disparaissant avec la beauté, à partir d'un certain âge les femmes, qui ne peuvent se faire à l'idée de la solitude et de l'abandon, entament avec la nature, à force d'onguents, de blanc, de rouge, de poudre, de faux cheveux et de cheveux teints, une lutte quotidienne et ridicule, et, oubliant qu'elles sont mères et quelquefois grand'mères, elles viennent comme des fantômes, à travers le bruit du bal et sous le feu des bougies, disputer aux jeunes femmes les plaisirs de leur jeunesse et s'arracher entre elles un dernier amant attardé. Jadis, il en était autrement. L'éducation facilitait aux femmes les transformations des différents âges. Alors, nos mères savaient vieillir... elles acceptaient bravement et ingénument les cheveux blancs et leâ rides î elles remplaçaient la beauté par l'esprit, la jeunesse par la grâce, la galanterie par la bonne humeur, l'amour par l'amitié. Au lieu de fuir leurs* maisons, les jeunes gens sollicitaient l'honneur d'y être admis; car elles tenaient école de bonnes manières, de bon ton et de bon langage. Enfin c'était là le contrôle de la bonne compagnie, et un homme comme il faut n'avait véritablement cours qu'en sortant de chez elles. Vous avez changé tout cela, vous autres! Vous fumez chez les femmes ou vous n'y allez pas; vous leur parlez le chapeau sur la tête, et Dieu sait de qui et de quoi vous leur parlez ! Votre cœur ne fait plus de conquêtes, il ne fait plus que des acquisitions; et, si par hasard une femme distinguée vous aime, il faut qu'elle se donne aussi vite que les autres se vendent... Jeunes gens, jeunes gens, vous avez tué l'amour, et il n'y a que cela de bon dans la vie, n'est-ce pas de Ligneraye?
DE LIGNERAYE.
Je n'ai plus d'opinion là-dessus, et depuis longtemps.
LE COMTE
Voilà oii vous en arrivez. Ah! je vous plains, mon cher! J'ai cinquante ans; vous me croirez si vous voulez, à vingt