ACTE DEUXIÈME
LA MARQUISE
Peut-être aussi es-tu un peu exigeante... Comment veuxtu que soit ton mari ?
HÉLÈNE
Gomme il voudra, pourvu que je l'aime !
LA MARQUISE
Et qu'il t'aime?
HÉLÈNE
Naturellement.
LA MARQUISE
Nous n'y arriverons jamais.
HÉLÈNE
Je vois pourtant des femmes heureuses.
LA MARQUISE
Dans notre monde, non... Tu vois des femmes élégantes, insoucieuses, riches, coquettes, indifférentes; tu ne vois pas de femmes heureuses.
HÉLÈNE
Alors, ma destinée, sous le prétexte que j'ai eu l'honneur de naître riche, noble, est d'être parfaitement malheureuse, d'épouser un homme, celui-là ou un autre, pourvu qu'il ait un nom et un état social équivalents aux miens, d'aller avec lui dans le monde l'hiver, à la campagne l'été; de faire dés visites et d'en recevoir; tout cela, pendant un certain nombre d'années, après lesquelles l'un des deux perdra l'autre avec le calme qui aura présidé à tous les actes de l'association. Mais cette perspective est gaie comme la grande avenue du Père-Lachaise, et il me passe un frisson par tout le corps, au seul espoir d'un bonheur si simple et si durable!
LA MARQUISE
N'auras-tu pas tes enfants à aimer ?
HÉLÈNE
Écoute, ma chère tante, je réfléchis quelquefois, souvent même, et, puisque nous en sommes là, je vais te dire le résultat de mes réflexions, d'autant qu'aujourd'hui je les trouve encore plus sensées. — A partir de seize ans, tu le sais aussi bien que moi, car il n'y a pas longtemps que tu étais toimême une jeune fille ; à partir de seize ans, volontairement ou à leur insu, toutes les filles, riches ou pauvres, ne sont occupées que d'une chose : le mariage. C'est la grande curiosité, le grand mystère. — Comment et que sera-t-il ce mari? Où est-il? Nous commençons d'abord par nous le figurer grand, beau, romanesque, les yeux levés vers le ciel; il renverse les montagnes pour arriver jusqu'à nous. Puis nous entrons dans le monde, et à peine, hélas! comparonsnous le mari rêvé au mari possible, que nous voyons notre pauvre idéal s'en aller par morceaux... Les unes, alors, tombent dans l'excès contraire, et, ne croyant pas pouvoir obtenir de la destinée ce qu'elles ambitionnaient, ne demandent plus au mariage que le bruit, le plaisir, le tapage du monde ; les autres consultent sincèrement leur nature, leurs goûts, et se disent qu'il y a des conditions de bonheur éternelles, comme la lumière du soleil, parce que Dieu lui-même les a voulues : c'est la jeunesse, c'est la foi, c'est l'intelligence du bien, c'est l'amour des enfants pour les parents, de la femme pour son époux, de la mère pour ses enfants. — Avec cette conviction, la jeune fille doit trouver, sinon le chevalier poétique qu'elle a rêvé, du moins un homme jeune, loyal et bon qui, pouvant disposer de sa vie et sentant en elle comme en lui la volonté du bien, lui dira: «Je vous estime, je vous aime; soyez ma femme. Associons-nous, non pas pour accoler nos écussons et réunir nos fortunes, mais pour nous aimer sincèrement, pour porter à deux les joies et les douleurs de ce monde, pour être une force et un exemple. » Eh bien, ma chère tante, le jour où j'aurai trouvé cet homme, tant mieux s'il est de ma caste, mais peu importe s'il n'en